Michel HAJJI GEORGIOU
11/10/2010
L’Orient-Le Jour
« J’ai appris qu’il y a des situations dans lesquelles la seule liberté qu’il nous reste, c’est de décrire. La liberté de décrire avec ses propres mots le sort qui s’abat sur nous. Parfois, cela peut être aussi un chemin pour échapper à son statut de victime. »
Ce magnifique hommage à la liberté d’expression, ressentie et vécue comme le dernier souffle de la révolte, l’ultime cri de vie face aux totalitarismes de tout genre, est de l’écrivain israélien David Grossman, qui vient de recevoir hier à Francfort le prix des libraires allemands pour la paix.
David Grossman, promoteur invétéré de la paix, a appelé, à l’occasion, Israël à « réécrire son histoire » et à « appréhender son passé et ses tragédies d’une façon nouvelle pour se réinventer ». « Seule la paix donnera à Israël un chez-soi et un avenir. Et seule la paix nous permettra, à nous, Israéliens, de ressentir quelque chose qui nous est totalement inconnu jusqu’ici : le sentiment d’une existence stable », ajoute l’un de ceux, trop rares, qui ont eu la lucidité et le courage, de l’autre côté de la frontière, de se soustraire à l’inexorable carcan martial dans lequel s’englue jour après jour Israël, de dénoncer l’horreur, la bêtise et l’absurdité de la guerre de juillet 2006 – durant laquelle son fils avait trouvé la mort sur le front -, et de condamner surtout cette flambée incontrôlable de violence, cette inéluctable montée aux extrêmes qui menace l’existence de l’ensemble des peuples de la région.
Des esprits libres comme David Grossman, il n’y en a malheureusement pas beaucoup. Pas seulement en Israël d’ailleurs. Au Liban aussi, pourtant considéré jadis comme l’exception qui confirme la règle despotique dans le monde arabe, ils se font rares. Et pour cause : la terre autrefois suffisamment arable pour produire des électrons libres et des objecteurs de conscience est aujourd’hui sommée de capituler lentement mais sûrement sous les coups de boutoirs des appels d’empire régionaux et des tyranneaux voisins.
Au pays de Charles Malek, où c’est bientôt Mahmoud Ahmadinejad – et non Shirine Ebadi ou Mohammad Khatami – qui sera accueilli en héros par une partie de la population libanaise, le temps est à l’asphyxie des voix qui refusent encore de se soumettre à la logique de la force.
Naguère, avant que ce pays ne subisse une dénaturation culturelle par la force des baïonnettes syriennes, des journalistes courageux et insoumis comme Ayman Charouf ou Omar Harkouss (et tous les autres) auraient été montrés en exemple, et le plaignant, bien triste sire vilipendé sur la place publique pour tout le mal effectué aux citoyens, et aux étudiants particulièrement, sous le règne de la terreur.
Naguère, avant que ce pays ne recherche une forme servile du politiquement correct dicté par l’arsenal dissuasif et persuasif du parti divin, une menace directe contre un tout aussi courageux reporter de l’une des principales chaînes de télévision du pays, Georges Eid de la MTV, aurait défrayé la chronique. Toute la honte du monde se serait abattue sur la mesquinerie de cette personne qui, barricadée lâchement derrière son téléphone, son anonymat et son océan de fiel, s’en est prise au journaliste qui ne faisait qu’un travail d’investigation à Roueisset-Jdeideh. Mais la vérité est trop lourde pour le parti incriminé, surtout quand son allié chrétien s’en va en permanence sonner le tocsin en accusant ses adversaires (sunnites) de « poursuivre une politique expansionniste dans les régions chrétiennes ».
Naguère, du temps où le Liban défendait jalousement et farouchement ses espaces de liberté, où un opposant comme Ma’moun el-Homsi n’aurait pas été poliment conduit à l’exil par souci de complaire au despote, la censure officielle n’aurait pas contraint le report (ou interdit ?) le documentaire iranien Green Days de Hana Makhmalbaf, sur la révolte iranienne de juin 2009 après la présidentielle, uniquement parce qu’il pourrait ternir quelque peu – mais reste-t-il encore quelque chose à ternir, du reste ? – la réputation du président Ahmadinejad.
Or c’est justement là que le bât blesse. Libre à qui que ce soit, Mahmoud Ahmadinejad compris, de venir au Liban. Tout individu est en effet le bienvenu au pays du Cèdre, quand bien même il n’en partage pas les valeurs et le patrimoine. Le Liban s’apprête d’ailleurs à recevoir bientôt Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur des Frères musulmans, après avoir reçu l’antisémite Dieudonné ou encore le prédicateur ultra Omar Bakri – et bien d’autres figures atypiques et clivantes encore. Qu’importe, il est suffisamment vaste dans son exiguïté, du fait de sa passion pour la diversité, pour accueillir tout le monde, sans pour autant perdre son âme.
Par contre, l’humoriste Gad el-Maleh, désigné comme le mal absolu par quelques bloggeurs en quête de sensationnalisme, de reconnaissance et d’originalité sur Internet, campagne récupérée politiquement par le Hezbollah, et déclaré persona non grata par le parti divin, a dû se résigner face aux menaces et annuler son spectacle.
Ce n’est donc pas la visite en soi du président iranien, loin de là, qui est en cause. Au contraire : peut-être le Liban pourrait-il contribuer à le « convertir », le métamorphoser, à lui insuffler enfin un peu plus de cette humanité qui fait défaut à son exaltation divine, à le rapprocher plus de la modération et de l’ouverture de Moussa Sadr et de Mohammad Mahdi Chamseddine, dont le Liban s’enorgueillit, que du modèle théocratique et policier de Ruhollah Khomeiny et Ali Khameneï.
Libre à Mahmoud Ahmadinejad de déclencher les passions et les ferveurs de ceux qui voient en lui un leader, un héros, voire une figure messianique. Qu’ils veuillent lui réserver un accueil historique, frénétique, passionné, en se camouflant de la couverture chrétienne des partisans orange, cela est finalement leur affaire. Après tout, tout individu peut choisir volontairement de devenir un paria, de se mettre en marge du monde ; personne n’a le droit de l’en empêcher s’il persiste à s’entêter sans vouloir écouter quiconque.
Par contre, ce que le Liban ne saurait tolérer, c’est que Hassan Nasrallah lui-même annonce le programme de la visite du président iranien, pourtant invité officiel du chef de l’État, comme s’il était le véritable État, l’État de fait, reconnu officiellement par Ahmadinejad. Ce que le Liban ne saurait admettre, c’est le ton arrogant et condescendant avec lequel le secrétaire général du Hezbollah invite tous les Libanais à entrer en pamoison devant tout-ce-que-l’Iran-a-toujours-fait-pour-le-Liban, sans jamais rien demander en retour, en plus ! En oubliant que le rôle destructeur de Téhéran au Liban, qui plus est dans le soutien militaire, financier et idéologique au Hezbollah, est plus que jamais pointé du doigt par la majorité des Libanais qui s’est exprimée lors du scrutin de 2009, celui-là même qui devait, de l’aveu du président iranien qui fantasmait sur la victoire du 8 Mars quelques jours avant l’échéance, « changer la face de la région »
.Ce que le Liban ne saurait tolérer, malgré son adulation pour la liberté d’expression, c’est que le président iranien, connu pour ses sorties oratoires spectaculaires et excessives, n’embarrasse l’État libanais par des propos inconsidérés sur la Shoah et le 11-Septembre. Ce que les Libanais ne sauraient tolérer, c’est que Mahmoud Ahmadinejad se comporte comme l’imperator qui vient inspecter ses colonies les plus récentes, ses nouvelles provinces aux confins de l’empire, pour mieux narguer l’ennemi de la frontière. Libre à lui de tenir n’importe quel discours belliqueux, incendiaire, d’annoncer toute échéance apocalyptique ou eschatologique qui lui sied, mais… qu’il le fasse de Téhéran, d’Ispahan ou de Khorramchahr. Pas de Beyrouth, et encore moins de Bint Jbeil ou de Maroun el-Rass.
Les guerres par procuration, les Libanais en ont assez. Ils ont eux aussi le droit, pour revenir aux propos de David Grossman, de rêver d’une « existence stable », d’une « réinvention de soi » et d’un « avenir ».
Or tout cela, Mahmoud Ahmadinejad ne peut pas le leur donner.
Sauf s’il déclare que Téhéran renonce à financer et armer le Hezbollah. Sauf s’il l’appelle à remettre ses armes à l’armée libanaise et à s’intégrer dans l’État.
Mais qu’il commence donc, par défaut, à le faire chez lui, en confrontant enfin son peuple et ses extraordinaires démocrates, au lieu de chercher des publics de substitution dans ce qu’il s’imagine être les satrapies de son empire.
Le temps qu’il y parvienne, ce sera autant de gagné pour la stabilité au Liban.
* Bienvenue, M. Ahmadinejad, mais…
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