Les soldats du 13 octobre 1990 détenus en Syrie

 Je pense avoir été le premier journaliste, en février 2001, à oser soulever spécifiquement le cas des soldats de l’armée fidèles au général Michel Aoun « disparus » le 13 octobre 1990, lors de l’invasion syrienne du palais de Baabda. Certes, l’on commençait à l’époque timidement à briser le tabou concernant la question des détenus en Syrie ;  mais évoquer le cas des soldats aounistes était une autre paire de manches. La justice addoumienne veillait au grain. Mais là n’est pas l’essentiel.

Le reportage n’a jamais été mon style d’article. D’ailleurs, L’Orient-Le Jour regorge d’excellents reporters, comme Patricia Khoder, Scarlett Haddad, Anne-Marie el-Hage, Suzanne Baaklini, ou Nada Merhi. Je suis loin d’en faire partie. Mais je dois avouer que ce reportage-là m’a laissé des séquelles. Les interviews avec des mères en sanglots étaient épuisantes pour l’étudiant que j’étais à l’époque. Non pas en raison de leur difficulté, mais de la lourdeur du sujet, de la souffrance extraordinaire que ces mamans cherchaient à communiquer, à partager, dans une certaine forme de libération. Ces histoires de prisonniers, de parents errants à la recherche de leurs fils, agrippés à des photos vieilles de dix ans, se demandant s’ils sauraient reconnaître leurs enfants le jour des retrouvailles…  Rien qu’à y repenser, tout cela me donne la chair de poule. D’autant que ces parents s’accrochaient au moindre espoir. Il fallait, en tant que journaliste, vaincre l’autocensure et la censure syrienne pour pouvoir faire passer leur message. Cela devenait une sorte de devoir moral.

Le pire, c’est probablement que la plupart de ces mamans attendent toujours, incapables de faire leur deuil. En dix ans, peu de choses ont changé concernant la question des détenus libanais en Syrie : l’État continue de manifester son impuissance totale dans ce domaine, et Damas continue de nier l’existence de ces personnes. Quant au principal concerné, Michel Aoun, depuis son revirement d’alliance et sa réconciliation avec la Syrie fin 2008, il observe désormais un silence complet sur la question… Le réalisme le plus sordide, une fois de plus, l’emporte sur tout le reste.

Autant dire que ces « disparus » du 13 octobre sont désormais presque des « personnes effacées ». Dans un pays où l’histoire est réécrite en permanence par les chefs politiques des communautés au gré de leurs revirements, cela n’a malheureusement rien de bien renversant.

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 L’affaire des soldats disparus depuis le 13 octobre 1990

Les parents refusent de baisser – les bras : « Rendez-nous nos fils »

Michel HAJJI GEORGIOU

21/03/2001

L’Orient-Le Jour

Les larmes, ce sont celles des parents, qui attendent inlassablement, avec une ferveur à nulle autre pareille, le retour de leurs fils, soldats de l’armée disparus depuis le 13 octobre 1990, date de l’intervention syrienne contre l’armée libanaise commandée par le général Michel Aoun. Des parents qui affirment avoir des certitudes quant à la présence de leurs fils dans les geôles syriennes, grâce à des informations fournies par d’anciens prisonniers relaxés, ou même par des responsables libanais et syriens. Des parents qui ont fait le chemin de Damas et vu eux-mêmes leurs enfants. Des parents qui ne se résignent pas, qui refusent d’oublier.

L’oubli, c’est celui de l’État libanais. Et pour cause : si le dossier des détenus libanais en Syrie était quasi tabou, celui des anciens soldats sous le commandement de Aoun est tout simplement occulté… Seules quelques voix continuent de braver cet interdit et de réclamer le retour de ces soldats : celles de quelques associations des droits de l’homme, mais surtout celles de leurs proches. Eux ont promis de ne jamais oublier.

Plusieurs questions se posent, concernant le dossier des détenus du 13 octobre. D’abord, pourquoi croupissent-ils encore en prison, alors que leurs supérieurs ont tous été libérés dans le courant des années 90 ? Ces soldats n’avaient-ils pas déposé leurs armes, suite à l’appel lancé par le général Aoun dans la journée du 13 octobre, leur intimant de « rejoindre les rangs du général Emile Lahoud », comme l’affirment leurs parents ? Si tel est le cas, pourquoi sont-ils aujourd’hui détenus sans avoir été jugés équitablement au Liban ? Et s’ils sont considérés comme ayant trahi la nation et l’institution militaire, pourquoi croupissent-ils dans les prisons syriennes, dans des conditions de détention qui violent l’esprit de plusieurs traités et conventions ? Parmi ceux-là, le traité bilatéral sur le rapatriement des prisonniers signé en 1951, mais aussi la Déclaration sur la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées adoptée par l’Assemblée générale de l’Onu en 1992. Enfin, pourquoi les services de renseignements libanais s’acharnent-ils à faire signer des déclarations de décès aux parents de ces détenus en particulier ? Autant de questions fondamentales, auxquelles aucune réponse n’a pour l’instant été apportée…

Nous avons recueilli les témoignages des familles de trois de ces soldats, Jihad Eid, Antoine Zakhour et Johnny Nassif. Mme Violette Nassif, la mère de Johnny, qui s’occupe du dossier des soldats du 13 octobre au sein du comité des parents de détenus en Syrie, nous a également raconté l’histoire de la famille de Tanios Habre. Au sein de ces familles, le même cri de révolte et de détermination, le même ras-le-bol, le même appel lancé à l’État libanais: « Arrêtez de nier la présence de nos enfants dans les prisons syriennes, nous savons qu’ils s’y trouvent. Au lieu de nous faire signer des déclarations de décès, commencez plutôt à réclamer leur rapatriement ».

Jihad Eid : dans sa prison, on le surnommait le « boiteux »

Jihad Eid, né le 29 avril 1970, étudiant en gestion informatique et caporal dans l’armée, avait 20 ans le 13 octobre 1990. En août 1990, il avait terminé son service et rendu les armes à son commandement, mais le 13 octobre, il est mobilisé sur le front de Hadeth.

Sonia Eid, sa mère, porte-parole du Comité des parents de détenus, raconte : « Mon fils a été capturé par le Hezbollah, qui suivait l’armée syrienne lors de l’assaut du 13 octobre. Nous l’avons su par les combattants du ministre Élie Hobeika, reconnaissables à leurs badges ».

Blessé à l’épaule et au pied durant les combats, il a d’abord été soigné par le Croissant-Rouge, selon les habitants qui se trouvaient sur les lieux.

« Le lendemain matin, lorsque mon autre fils et moi-même avons été pour le voir, les hommes de Hobeika nous ont arrêtés et ont dit à mon fils : “Ramène ta mère à la maison, ton frère est en de bonnes mains”. Mais plus tard, nous avons appris que, Jihad a été remis par le Hezbollah aux Syriens, qui l’ont d’abord détenu au Beau Rivage puis transféré à Anjar ».

«Nous avons eu la certitude qu’il était à Anjar par des officiers de l’armée, détenus avec lui et relaxés grâce à l’intervention de M. Hobeika. Ceux-ci ont affirmé qu’il y avait 17 soldats emprisonnés avec eux, parmi lesquels mon fils Jihad ».

De Anjar, Jihad Eid est transféré quelques semaines plus tard à la prison de Mazzé, où, pendant plus de huit mois, il est interrogé dans la section de Palestine 235. Mme Eid affirme avoir obtenu la confirmation de la détention de son fils par le commissaire syrien qui a interrogé tous les soldats de l’armée capturés le 13 octobre : « Nous avons ainsi su que Jihad est passé chez lui », affirme-t-elle. En 1991, à condition de garder le secret en toutes circonstances et de ne pas s’adresser directement à son fils, Sonia Eid réussit à obtenir de voir Jihad. « Je les ai vus attachés à la queue-leu-leu, comme un troupeau de moutons, les mains derrière le dos et torse nu. Ils les emmenaient à l’interrogatoire. Jihad était le septième. Il boitait du fait de sa blessure », raconte-t-elle.

Puis elle entame des démarches pour tenter d’obtenir un permis de visite des autorités syriennes, mais se heurte à chaque fois aux dénégations des officiers : « Une fois, un officier de l’armée libanaise nous a donné un document destiné à un de ses homologues syriens en vue d’obtenir un rendez-vous. Ce dernier l’a lu et a nié l’existence de Jihad. Je lui ai dit que j’avais des certitudes, et je me suis évanouie. Choqué, il m’a pris la main et m’a dit : “Félicitez-vous que votre fils ne soit pas accusé de terrorisme antisyrien. Il a juste servi sous le commandement de Michel Aoun” ».

En 1994, elle rencontre avec son mari à Damas un responsable de la section de Palestine par l’intermédiaire d’un général syrien qui lui avait promis d’obtenir une visite pour son fils. « Nous avons été chez lui. J’avais apporté des habits à Jihad. Ils nous ont fait longtemps attendre. Il est arrivé quelque temps après et nous a demandé ce que nous désirions. Puis il m’a regardé et m’a dit : “Ce garçon n’est pas entré en territoire syrien” ». En 1996, un prisonnier relaxé se rend chez Sonia Eid pour lui donner des informations sur Jihad. « Il m’a dit que, suite à sa blessure du 13 octobre, mon fils avait été amputé du pied. Tous les prisonniers qui ont été relaxés par la suite me l’ont affirmé : mon fils est surnommé le “boiteux” dans les prisons syriennes », dit-elle doucement, avec beaucoup de force et de dignité.

Et depuis 1996, où se trouve Jihad ? «Toutes les personnes qui ont été relaxées depuis 1996 nous ont dit que les soldats étaient dans la section politique de la prison de Palmyre. Il paraît que Jihad et neuf autres sont dans des cellules individuelles. Je pense qu’ils sont tous des soldats capturés le 13 octobre». «L’essentiel, c’est que l’État libanais lève les pressions exercées sur les prisonnier relaxés. Ils détiennent toutes les réponses à nos interrogations», conclut-elle.

Johnny Nassif : il n’a plus de nom, seulement un numéro

Johnny Nassif est né en 1974. Il avait 16 ans en octobre 1990. Violette Nassif, sa mère, lui a rendu visite le 12 octobre au matin à son poste, sur le front de Dahr el-Wahech. Selon elle, Johnny « pressentait que l’assaut allait être donné le lendemain ». « Dans la soirée du 13, j’ai fait le tour des hôpitaux et des morgues, sans résultats. Le commandement de l’armée m’a informé qu’il était possible que mon fils ait été enlevé, se souvient-elle. Puis des amis m’ont dit qu’ils avaient reconnu mon fils dans un convoi syrien près de Anjar. C’est alors que j’ai commencé à effectuer mes contacts auprès des officiers syriens. L’un d’entre eux m’a promis de libérer mon fils à condition que je lui livre les noms des personnes qui l’avaient vu dans un convoi en partance pour la Syrie. J’ai bien entendu refusé ».

Fin 1990, un officier du ministère de la Défense lui aurait affirmé que son fils se trouvait en Syrie avec cinq autres soldats. Violette Nassif montre le document 9299/AD/MM, daté du 27 décembre 1990, émanant du commandement de l’armée, qui stipule que le caporal Johnny Nassif et 5 autres soldats ne sont pas morts durant les combats.

« En 1991, j’ai été à Qordaha et là, des personnes influentes, qui n’ont pas à solliciter un permis de visite, m’ont obtenu une rencontre avec Johnny, à condition que cela se déroule sous le sceau du secret. Ils l’ont placé devant moi, de manière à ce qu’il ne puisse pas me voir. On m’a sommé de ne pas lui parler », raconte Violette Nassif.

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour révéler cet épisode ? « Maintenant, c’est différent. Il faut parler. Quand on veut vous faire signer des déclarations de décès alors que vous avez la certitude que votre fils est vivant, il n’est plus possible de se taire. Nos enfants n’étaient pas des partisans de Aoun. C’étaient des soldats qui recevaient des ordres ». Et Mme Nassif dénonce l’attitude du commandement de l’armée, « qui, à chaque fête de l’armée, lui envoie un petit cadeau en me souhaitant le retour de mon fils ». « À quoi bon, s’ils continuent à nier la présence de Johnny en Syrie… », s’indigne-t-elle.

En 1994, lors de la fête des Rameaux, grâce aux multiples contacts qu’elle a effectués, un permis de visite en provenance de la Syrie lui est délivré. Mme Nassif affirme « avoir traversé plusieurs montagnes » avant d’arriver à la prison où se trouvait, selon les autorités syriennes, son fils. « Avec beaucoup d’égard, ils m’ont conduit à l’intérieur de la prison. Le directeur du centre de détention m’a regardée puis il a intimé à son assistant de faire venir Johnny du “grand hangar”». L’autre a répondu : « Mais mon général, ceux-là se trouvent dans le hangar numéro 5 ». Le général a alors pris le dossier de mon fils, l’a ouvert et m’a dit : « Votre fils est l’un des soldats du 13 octobre 90 ? Il ne se trouve pas chez nous »… « En 1995, poursuit Mme Nassif, un docteur à l’Hôpital américain de Beyrouth, qui était professeur du fils d’un officier supérieur syrien, m’a promis de me débrouiller un permis de visite. Il m’a ramené le dossier de Johnny et m’a affirmé que mon fils était détenu à Palmyre avec 164 autres Libanais. Il m’a également précisé que les seuls permis de visite valides pour les soldats du 13 octobre 1990 seraient désormais ceux délivrés et signés par le président Hafez el-Assad ».

Et depuis 1995 ? « En 1998, j’ai appris, à travers des responsables syriens, que mon fils était encore à Palmyre. On m’a assuré que désormais, il n’a plus de nom, mais seulement un numéro ». Elle déplore l’attitude des autorités libanaises. « Il ne sert à rien de nier la présence de ces personnes en Syrie. Moi, j’ai des preuves concrètes : j’ai vu mon fils. Et je suis déterminée à aller jusqu’au bout pour qu’il soit libéré. Nous demandons seulement à être traités comme tous les autres… Nous n’en pouvons plus. La plupart d’entre nous ont passé plus de temps en Syrie que dans leurs maisons ces dix dernières années… Et personne ne nous écoute… Jusqu’à quand… ? ».

Antoine Zakhour : un message en 1994 puis plus rien…

Le sergent-chef Antoine Zakhour, né en 1963 à Achrafieh, était posté dans la caserne de Beit-Méry, avec le lieutenant Tanios Zgheib et six autres soldats de l’armée le 13 octobre 1990. « Des gens que nous connaissons les ont vu monter dans un camion de l’armée syrienne. Pourtant, ils avaient rendu leurs armes », affirme son oncle, l’adjudant-chef à la retraite Nazih Zakhour.

« Dès le lendemain, nous avons effectué des contacts auprès des responsables de l’armée pour savoir ce qu’il était advenu d’Antoine, mais tous niaient sa détention. Quelques mois plus tard, le commandement de l’armée a reconnu que certains de ces soldats n’étaient pas morts ». « Nous avons présumé qu’il avait été transféré en Syrie », ajoute M. Zakhour. Comment s’en sont-ils assurés? « D’anciens détenus du Mouvement de l’unification islamique de Tripoli (Tawhid), libérés en 1994, étaient porteurs d’un message verbal d’Antoine Zakhour à ses parents. Sitôt retournés au Liban, l’un d’entre eux a tenu à nous transmettre le message. Nous avons été le rencontrer pour obtenir davantage d’informations, mais il n’en a pas dit plus, affirmant qu’il était surveillé et ne pouvait rien dire. La même chose s’est produite avec un autre prisonnier originaire de Sabtiyé », raconte Nazih Zakhour.

« En 1996, la sœur d’Antoine Zakhour, qui vit en Australie et qui possède la nationalité australienne, a demandé par écrit à l’ambassadeur d’Australie à Damas de s’assurer de la présence de son frère en Syrie. On lui a répondu par écrit que son frère était bel et bien détenu à la prison de Mazzé et qu’il était condamné aux travaux forcés à perpétuité », poursuit-il. Le père d’Antoine Zakhour aurait réclamé à plusieurs reprises un permis de visite sans résultats, se heurtant aux dénégations des responsables syriens…

« En 1997, mon frère a été chez le patriarche Hazim et a soulevé le cas de son fils, documents à l’appui. Mgr Hazim a promis d’entreprendre les contacts nécessaires puis de nous répondre. Quinze jours après, il lui a dit : “Ton fils et les autres soldats capturés le 13 octobre ne peuvent être relaxés que sur intervention du président Hafez el-Assad” », ajoute l’adjudant-chef Zakhour. « Nous demandons au président Lahoud et aux autorités politiques et religieuses de réclamer ces soldats. Qu’ils se mettent à notre place… Qu’ils nous disent s’ils sont vivants ou morts, c’est tout ce que nous voulons », poursuit-il.

La mère d’Antoine Zakhour n’a pas survécu à l’absence de son fils : elle est morte en 1993. « En 1992, lors de la visite du président Assad à Paris, les journalistes arabes et européens lui ont demandé ce qu’il pensait des affirmations de certains Libanais selon lesquels il y a des prisonniers en Syrie. Il a répondu : “Il n’y a aucun détenu libanais en Syrie. S’il y en a effectivement, pourquoi les responsables libanais ne les réclament-ils pas?”. Cette réponse les a plongés dans le désarroi et plus aucune question n’a été posée concernant ce problème », note Nazih Zakhour avec amertume.

 Les Zakhour rappellent l’initiative des services de renseignements de l’armée de faire signer aux parents des certificats de décès de leurs enfants : « Beaucoup de parents ont refusé… Les autorités leur ont dit qu’elles étaient prêtes à considérer ces soldats comme retraités et à continuer à payer leurs salaires s’ils signaient ces certificats ». Ils évoquent enfin la nouvelle commission officielle pour les disparus : « À l’exception d’une ou de deux personnes, cette commission est la même que celle qui, sous le cabinet Hoss, a conclu que nos enfants étaient morts. Vont-ils “tuer” nos enfants encore une fois? ».

Tanios Habre : sanctionné pour un secret mal gardé

Le sergent Tanios Camille Habre se trouvait sur le front de Beit-Méry lors de l’entrée des troupes syriennes le 13 octobre 1990. Il aurait été emmené, selon des témoins oculaires, dans le même convoi syrien que le lieutenant Zgheib et le sergent Zakhour. En 1991, son père réussit à obtenir un permis de visite grâce à un haut gradé syrien, à condition de garder cette rencontre sous le sceau du secret. M. Habre voit son fils dans le centre de détention section de Palestine de Mazzé. Tanios réussit, à travers des signaux de la main, à lui signaler la présence de dix autres prisonniers avec lui dans la même cellule, dont deux portent la barbe. À son retour au Liban, le père de Tanios Habre a raconté ce qui s’est passé aux autres parents de détenus et à plusieurs de ses proches. Aussi s’est-il heurté à la colère des officiers syriens la deuxième fois qu’il a tenté, avec sa femme, de revoir son fils. Depuis, il n’a plus eu aucune nouvelle.

« Le 17 septembre 2000, lorsque les services de renseignements de l’armée ont demandé aux parents des détenus du 13 octobre de signer des déclarations de décès, le père Habre s’est résigné, raconte Violette Nassif. Ils sont très pauvres, le père et son autre fils ont des problèmes cardiaques. Ils avaient besoin de l’assurance médicale garantie par l’armée pour se faire soigner. Et il a signé pour survivre ».

Pourquoi des déclarations de décès pour des morts non confirmées ?

Nous publions ci-dessous le communiqué publié par les associations pour la défense des droits de l’homme, Nouveaux droits de l’homme (NDH) et Soutien aux Libanais détenus arbitrairement (Solida) le 17 septembre 2000, suite à l’initiative des services de renseignements de l’armée de faire signer des déclarations de décès aux familles des soldats de l’armée disparus depuis le 13 octobre et qui seraient, selon les preuves apportées par leurs parents, détenus en Syrie.

Ce communiqué avait été signé par M. Élie Abou Aoun, chargé de mission de NDH au Liban, et Mme Marie Daunay, présidente de Solida.

« Le Mouvement franco-libanais Solida et NDH ont appris hier avec consternation la convocation par la police militaire de l’ensemble des familles des militaires enlevés le 13 octobre 1990 par l’armée syrienne. Il a été demandé à ces familles de se rendre samedi matin au siège de la police militaire avec des documents d’état civil et une attestation de “disparition” signée du maire de la commune d’origine, et ce afin d’établir un certificat de décès de l’ensemble de ces personnes.

« Notons que toutes ces familles savent, grâce aux témoignages des autres militaires engagés dans les batailles du 13 octobre 1990, que ceux-ci ont été conduits dans les prisons syriennes. Certains étaient détenus avec des officiers de l’armée libanaise qui furent relâchés par la suite.

«La plupart des familles de ces militaires détenus reçoivent épisodiquement des nouvelles de leurs proches par des libanais relâchés des prisons syriennes.

« Comment, dans ces conditions, la police militaire peut-elle demander aux proches de ces détenus de les déclarer morts ?

 « Ces agissements et les multiples tentatives du gouvernement libanais d’étouffer la douloureuse question des disparitions forcées nous semblent aller à l’encontre de toutes les lois internationales et constituent une violation flagrante des droits de l’homme.

« Ainsi nous appelons tous les responsables libanais soucieux du rétablissement d’un État de droit au Liban à œuvrer afin de mettre un terme à ces violations, et à intervenir auprès des autorités syriennes afin qu’elles remettent aux autorités libanaises tous les citoyens libanais enlevés au Liban et détenus en Syrie ».

La liste des détenus – selon le bureau de Aoun

Voici la liste publiée le 8 décembre 2000 par le bureau du général Michel Aoun comportant les noms des soldats de l’armée libanaise portés disparus depuis le 13 octobre 1990. La plupart des parents de ces personnes affirment avoir eu la confirmation que leurs fils se trouvent en Syrie :

Jihad Georges Eid (1970 – caporal – disparu à Hadeth), Adel Youssef Doumit (1968 – caporal –Monteverde), Élias Youssef Aoun (1969 – caporal de la garde présidentielle), Milad Youssef Alam (1970 – soldat – Dahr el-Wahech), Doumit Sleiman Ibrahim (1964 – soldat), Georges Milad el-Cheikh (soldat), Khaled Moustapha Khodr (soldat), Michel Gériès el-Batah (sergent), Georges Mtanios Bachour (1969 – caporal), Jacques Hanna Nakhoul (1962 – caporal), Jean Mikhaël Nakhlé (1970 – soldat – Aïn Saadé), Tanios Camille Habre (sergent), Mikhaël Youssef Hasbani (soldat – Kfarchima), Johnny Salem Nassif (1974 – caporal – Dahr el-Wahech), Marwan Riad Machaalani (1964 – soldat), Antoine Zakhour Zakhour (1963 – sergent – Beit-Méry), Robert Abou Serhal (1962 – premier lieutenant – Fanar), Tanios Charbel Zgheib (lieutenant – Beit-Méry), Élie Karim Wehbé (1960 – corps des communications), Sayed Chahid Batour (1971), Élie Saad Haddad (1966 – sergent de la garde présidentielle), Joseph Dib Akiki (1968 – caporal – Beit-Méry), Naji Élias Hindi (sergent – Aïn Saadé), Georges Abi Halloun (lieutenant), Jean Khoury (soldat) et Joseph Azar (soldat).

 


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