Michel HAJJI GEORGIOU
28/11/2010
Jean-Paul Sartre disait : « Nous n’avons jamais été plus libres que sous l’occupation allemande ». Comme il avait raison, et ce n’est qu’aujourd’hui, grande heure de toutes les divisions estudiantines, que l’on peut en saisir la portée au plan libanais.
Entre 1999 et 2005, je n’ai quasiment raté aucune manifestation contre l’occupation syrienne. À tel point qu’en fin de compte, cela est devenu une sorte de « domaine réservé ». Pourtant, encore une fois, cette tâche en particulier n’était pas simple. Les pressions de l’appareil sécuritaire libano-syrien sur la presse étaient particulièrement puissantes, l’autocensure régnait en maîtresse absolue, les « lignes rouges » étaient encore bien délimitées. Couvrir ces manifestations du Courant patriotique libre, des Forces libanaises, de la « base Kataëb » d’Amine Gemayel ou encore du Parti national libéral, relevait presque du défi. La quasi totalité de la presse libanaise, bien « tenue » par le régime sécuritaire à l’époque, tentait souvent de minimiser la portée de ces rassemblements. Ce n’était évidemment pas le cas de L’Orient-Le Jour et d’Annahar qui, malgré toutes les pressions, s’efforçaient de défendre des principes fondamentaux : la souveraineté, l’indépendance, les libertés publiques, les droits de l’homme. Mais la bataille était rude à mener, et il fallait faire de la navigation à vue. Il n’y avait pas encore de dynamique populaire et civile au sens propre, et il fallait payer le prix de l’article qui déplaisait aux chefs sécuritaires et au chef des services de renseignements syriens à Anjar par une «accalmie » dans les jours qui suivaient, pour éviter le pire. Les chaînes de télévision locales, elles, ne retransmettaient que quelques images. Seule la MTV osera défier ce tabou. Et c’est principalement parce que sa fonction aura finalement été d’assurer la couverture de tous ceux qui n’avaient aucun droit de passage à l’antenne qu’elle sera « punie » par l’appareil sécuritaire libano-syrien et fermée arbitrairement.
Cette manifestation du 23 novembre 2000 est première véritablement importante, dans la mesure où elle est plurielle, et n’est l’apanage d’aucun courant politique en particulier. C’est aussi une des premières qui se déroulent à l’extérieur des campus universitaires. Seul le CPL osait vraiment défier « l’interdiction » ferme de manifester hors des campus. Je me souviens particulièrement bien d’une manifestation du CPL devant le Musée, le 18 avril 2000, pour la libération de militants arrêtés. C’était la première à laquelle je prenais part hors des campus, en tant qu’étudiant et que journaliste. Je prenais des photos pour le journal. Un membre des services de renseignements en civil m’a aussitôt arraché la caméra des mains, avant de tenter de m’entraîner hors de la foule. Il voulait m’appréhender. J’ai eu beau lui montrer ma carte de journaliste, il ne voulait rien voir. Je résistais alors à cette arrestation, sachant bien ce qui suivrait une fois embarqué dans les Reo de l’armée. Fort heureusement, un ancien camarade de classe qui participait à cette manifestation s’aperçut de ce qui se déroulait. Il donna l’alerte générale. Plusieurs militants se jetèrent alors sur cet homme, qui prit la poudre d’escampette – avec mon appareil photo. L’armée prit prétexte du tumulte dans la foule pour ouvrir les canons à eau et charger dans la foule. Bilan du rassemblement : dix blessés. Cette manifestation avait été mon baptême de feu, et le début d’une longue série, aussi bien comme étudiant que journaliste.
C’est pourquoi je ne peux m’empêcher de sourire lorsque les « néo-aounistes », ou bien ceux qui ont subi le lavage de cerveau orange continu depuis cinq ans, me traitent de « résistant de salon », ou cherchent à réécrire une fois de plus l’histoire en effaçant soigneusement plusieurs faits : celui d’avoir constamment été à leurs côtés dans quasiment toutes les manifestations, par conviction profonde de leurs idéaux de l’époque – ceux qu’ils ont actuellement reniés en bloc – et celui d’avoir lutté de toutes mes forces pour faire entendre leur voix et celle de leur chef alors en exil à Paris, ce que seul une poignée de journalistes se comptant sur les doigts de la main – sans exagération aucune – osait faire.
Quoi qu’il en soit, loin du délire actuel des masses orange, il vaut mieux retourner dix en arrière et rendre hommage à leur action de l’époque, au côté de toutes les forces qui ont fini par se joindre aux efforts cumulatifs pour créer le courant souverainiste pluriel qui a aussitôt fait la date historique du 14 mars 2005. Cette manifestation du 23 novembre 2000 est aussi la première d’une longue série de couvertures de ce genre d’événements de ma part pour L’Orient-Le Jour.
Voici l‘entrefilet de ma collègue Suzanne Baaklini paru dans L’Orient-Le Jour au lendemain de cet incident au cours de la manifestation du 18 avril 2000, suivi de mon compte-rendu de la manifestation du 23 novembre 2000…
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Atteinte aux libertés de la presse
Alors qu’il couvrait la manifestation d’étudiants qui a eu lieu hier devant le musée national, notre collaborateur, Michel Georgiou, a été intercepté par un agent de l’ordre en civil. Celui-ci lui a demandé, sur un ton menaçant, de lui livrer la caméra qu’il utilisait en ce moment. Bien qu’il ait décliné son identité de journaliste en montrant sa carte de presse, Michel Georgiou a dû livrer sa caméra à l’agent sous peine de se voir interpellé, malgré ses vives protestations.
22 novembre – 7 000 universitaires et écoliers se retrouvent place du Musée
Important rassemblement estudiantin contre la tutelle syrienne
Michel HAJJI GEORGIOU
23/11/2000
L’Orient-Le Jour
Plus de 7 000 universitaires et écoliers, toutes tendances politiques et appartenances confessionnelles confondues, ont participé mardi, à l’occasion de la fête du drapeau et à la veille de la commémoration de l’Indépendance, à un sit-in pacifique devant le Musée national. Ces étudiants sont descendus dans la rue pour exprimer leur révolte face à un appareil étatique, gouvernemental, qui s’acharne à ne pas écouter leurs appels successifs au dialogue, qui s’obstine à faire la sourde oreille quand ils demandent «une révision des rapports libano-syriens dans l’intérêt des deux peuples», voire même «la fin de la tutelle syrienne sur le Liban». Plus encore, pour rappeler à leurs dirigeants que l’indépendance et la souveraineté ne sont pas deux concepts fissibles, mais intrinsèquement liés. Et que fêter la première en faisant le deuil de la seconde est impossible : que deux monologues, celui de l’État d’une part et de la société civile de l’autre, ne font pas un dialogue. Ce rassemblement estudiantin avait justement pour but, selon les étudiants, de souligner à l’intention des dirigeants libanais que le dialogue suppose une condition sine qua non : son affranchissement de tout rapport vertical préexistant entre les Libanais, mais aussi entre le Liban et la Syrie.
Le sit-in était prévu place Béchara el-Khoury, d’après le communiqué commun signé par la quasi-totalité des forces politiques (Parti socialiste progressiste), Mouvement du peuple de l’ancien député Najah Wakim, étudiants communistes, mouvements de gauche Tanios Chahine, Sans frontières et «el-Khatt el-Moubachar», Courant patriotique libre (CPL), Forces libanaises (FL), Parti national libéral (PNL) et parti Kataëb), à l’exception du Parti syrien national social (PSNS), du mouvement Amal, du Hezbollah et du mouvement du Futur du Premier ministre Rafic Hariri. Mais la plupart des partis signataires de ce communiqué, en accord avec les amicales des différentes universités, ont par la suite préféré donner un aspect nettement plus symbolique à leur action en choisissant le Musée national comme lieu de rassemblement. Certains de ces partis ont toutefois émis des réserves quant à l’idée du rassemblement central, préférant s’en tenir au mot d’ordre du patriarche maronite qui avait appelé «à des sit-in à l’intérieur des universités», mais ont fini par suivre le mouvement de masse, renforcé par des centaines d’étudiants indépendants. D’autres, comme le PSP ou le Mouvement du peuple, ont finalement choisi de faire marche arrière, sans doute en raison des calicots appelant à l’application de la résolution 520 du Conseil de sécurité de l’Onu sur le retrait total de toutes les forces étrangères du Liban. M. Walid Joumblatt, chef du PSP, avait à plusieurs reprises nuancé sa position sur le retrait syrien, en insistant sur le fait «qu’il ne réclamait pas la 520». Toujours est-il que le PSP n’a pas donné de raisons à son absence de la manifestation. De son côté, le Mouvement du peuple a affirmé dans un communiqué qu’il ne voulait pas tomber «dans l’antisyrianisme primaire». L’absence de ces deux formations a donc atténué l’impact du sit-in du point de vue numérique.
« La longue marche »
Dans les faits, la «longue journée estudiantine» a commencé dans la matinée, dès 10h30, dans les différentes universités. À l’Académie libanaise des beaux-arts (Alba) à Sin el-Fil, les étudiants, empêchés par l’administration de manifester dans l’enceinte de l’université, sont descendus dans la rue en attendant le rassemblement prévu au musée. À l’Université américaine de Beyrouth, calme plat. La direction n’avait semble-t-il pas donné son autorisation aux étudiants de manifester, ce qui n’avait pas empêché certains de grossir les rangs du mouvement. Les étudiants de l’Université Saint-Joseph (USJ) des différentes facultés se sont rassemblés à la faculté de médecine, rue de Damas, et à la rue Huvelin, où des centaines d’écoliers venus des écoles secondaires de Beyrouth et d’Achrafieh se sont retrouvés, suivis peu après par une délégation de l’université La Sagesse. Vers 12h, les étudiants de l’USJ et de La Sagesse, avec des étudiants de l’Université libanaise ont remonté la rue Huvelin, puis la rue Monot, et envahi la rue de Damas – où la circulation a été déviée – sous les yeux des épiciers et des habitants du quartier. Les étudiants de la faculté de médecine de la rue de Damas, et de la faculté d’ingénierie de l’ESIB, se sont alors joints à la lente procession. Les manifestants scandaient des slogans tels que : «Liberté, souveraineté et indépendance», «Nous voulons dire la vérité : la Syrie nous est insupportable», «Nous ne voulons pas d’un Parlement au service de la Syrie», «la Syrie dehors». Puis, comme un leitmotiv, une profession de foi en le Liban, l’hymne national, seul chant entonné durant la longue marche vers le musée. Autre slogan repris par les manifestants, devant les soldats de l’armée : «Nous ne voulons que l’armée libanaise au Liban». Parmi les calicots brandis, le désormais légendaire «Merci oui, mais ça suffit» à l’adresse des forces syriennes, et des slogans à caractère anti-israélien. Les étudiants ont certes voulu manifester leur ras-le-bol devant les immixtions syriennes («520, à quand ?», «Syria Get Out», «Non aux sous-produits syriens», «deux pays, deux nations, deux peuples, deux régimes, deux cultures, deux différences», «Que votre armée rentre chez elle et accomplisse des actes héroïques sur le Golan, et non au Liban», «non à l’hégémonie syrienne sur le Liban»), mais dans les limites de la politesse : «Non au confessionnalisme, oui au dialogue», «Nous appelons au dialogue», «Nous demandons une ambassade de Syrie au Liban».
Le musée « du peuple »
Les étudiants des différentes universités et écoles (Mont La Salle, Notre-Dame de Jamhour et d’autres établissements privés et publics) se sont finalement retrouvés devant le Musée national, transformé en véritable «musée du peuple». Rejoints par certains professeurs et enseignants, ils ont observé un sit-in de plus de deux heures environ, rythmé par les slogans anti-syriens et par les chansons patriotiques, sous haute surveillance militaire et en la présence massive d’agents de la sécurité en civil, caméras à la main. Fait à souligner : aucun slogan partisan, aucune revendication partisane n’a été enregistrée durant la manifestation.
Les étudiants ont réalisé que pour former un front commun capable de s’imposer comme partie au dialogue, ils devaient s’unir derrière le drapeau libanais uniquement. Le communiqué qui a été lu au nom des forces politiques en présence, mais qui n’a pas obtenu l’aval de tous les partis, a replacé la question libanaise dans le cadre régional, réclamant, après le retrait d’Israël, le redéploiement de l’armée syrienne en prélude à son retrait du Liban conformément aux accords de Taëf, la fin des ingérences des services secrets syriens dans la vie politique libanaise, la libération des détenus libanais dans les prisons israéliennes et syriennes et le déploiement de l’armée au Liban-Sud. En soirée, les amicales des étudiants de l’USJ ont publié un communiqué commun dans lesquelles elles ont condamné «la domination du Liban par la Syrie».
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