Le 14 mars 2005, une « erreur historique » ?

Michel HAJJI GEORGIOU

29/11/2010

Il existe une tendance chez certains, qui par intérêt politique (aussi bien au sein des forces dites du « 14 Mars » que du 8 Mars), qui par manque de discernement, qui par désillusion profonde, à considérer que le phénomène du 14 mars 2005 était une sorte d’« accident de l’histoire ». Preuve en est, la désagrégation du mouvement depuis cette date, avec les défections de Michel Aoun (pour des raisons liées à des considérations étroites de partage du pouvoir), puis de Walid Joumblatt (sous la contrainte de l’expédition punitive du Hezbollah le 7 mai 2008), et par les réserves exprimées ultérieurement sur certains points de forme par les Kataëb et le Renouveau démocratique.  

Évidemment, il convient plus que jamais de se livrer a une analyse en profondeur du 14 mars 2005 comme dynamique complexe opposant deux courants, deux approches différentes du pays – la première de ces approches serait consensuelle-communautaire, et la seconde plus soucieuse de l’épanouissement de l’individu, loin du carcan communautarien. Mais il ne faut pas pour autant infirmer l’importance de ce phénomène, ni son caractère historique. Car, en dépit des erreurs monumentales des partis et des personnalités politiques qui ont récupère ensuite le label 14 Mars sur la scène politique, ce phénomène cumulatif a bien été le fruit d’une longue maturation, d’une longue montée vers la conscience, articulée certes autour du rejet de l’occupation syrienne du Liban, mais aussi fruit d’un long dialogue entre les différentes parties sur une dizaine d’années (dialogue interne d’ailleurs sciemment rendu quasi impossible par la Syrie et ses alliés locaux). Et l’on semble oublier aujourd’hui que cette dynamique était principalement fondée sur l’idée du rejet de la violence et de la réconciliation nationale (en tournant la page de la guerre civile).  

 L’une des étapes fondamentales – mais peu évoquées – de ce parcours a été sans aucun doute le camp de Baakline, qui avait réuni, en juillet 2001, quelques jours avant la réconciliation historique de la Montagne entre le patriarche maronite, Mgr Nasrallah Sfeir, et Walid Joumblatt. J’ai eu la formidable chance de prendre part à cet événement. En tant que membre de l’ONG Nouveaux droits de l’homme, j’avais été chargé de diriger l’un des groupes réunissant des jeunes des différents partis politiques présents, et donc de diriger le débat. Expérience inoubliable, puisqu’ elle prouvait que le 14 mars 2005 et « l’opposition plurielle » du Bristol existaient déjà à l’état de ferment en 2001.

En relisant le compte-rendu ci-dessous pour L’Orient de cette expérience, je m’aperçois que le Hezbollah et Amal, forces représentatives du 8 Mars, avaient d’ores et déjà décidé de boycotter la dynamique souverainiste et de réconciliation plurielle – et qu’il n’y a donc pas eu accident de parcours. Le courant Hariri, malgré son extrême prudence à l’époque et son attachement à une multitude de nuances, était, lui, bien présent… De même que la gauche, avec les étudiants communistes qui devaient plus tard former le noyau de la Gauche démocratique d’Elias Atallah et Samir Kassir. Saisissant.   

 —————————————————

Partis – Aounistes, PNL, Kataëb et FL se retrouvent avec le PSP, le PCL et les haririens à Baakline 

Les jeunes en quête d’un dialogue national

Michel HAJJI GEORGIOU

16/07/2001

L’Orient-Le Jour

Réunir des jeunes des Forces libanaises (FL), du Courant du futur du Premier ministre, Rafic Hariri, (la présence des représentants de ce mouvement a été fortement remarquée), du Parti national libéral (PNL), de la Jeunesse progressiste, du Parti communiste libanais (PCL) et de tous les micro-organismes qui en découlent, du parti Kataëb et du Courant patriotique libre (CPL-aouniste) autour des thèmes du dialogue et de l’acceptation de l’autre, telle est la gageure qu’a tenue le Parti socialiste progressiste (PSP) le week-end dernier à l’école secondaire de Baakline dans le Chouf, dans le cadre de la Rencontre des jeunes pour le dialogue. Une initiative qui a demandé, si l’on en croit les jeunes du PSP, quelque six mois de travail ardu, l’objectif étant «de favoriser la communication entre les différents partis de l’opposition indépendamment de leur appartenance communautaire et d’aboutir à un consensus concernant l’attitude à adopter face à la présence syrienne».

Une rencontre qui a porté ses fruits, à en juger par le climat de convivialité qui a régné au cours de la rencontre, à l’exception d’un incident notable : l’arrestation samedi soir de deux jeunes du PCL qui se querellaient dans la cour intérieure de l’école par des militaires, postés tout autour de l’établissement public. Les deux jeunes auraient été transférés au poste de gendarmerie de Saadiyet, selon leurs camarades du parti, outrés par le comportement des forces de l’ordre.

Fait exceptionnel au cours de cette rencontre, la volonté des jeunes d’aller chercher l’autre, de l’interroger, de le cerner et de l’accepter. Au cours des ateliers de travail, véritables lieux de débats entre les jeunes des différents partis, les étudiants du PSP, du PCL et du Courant du futur s’insurgent contre le nombre relativement réduit des partis chrétiens (des délégations de 35 personnes de chacun des partis chrétiens pour quelque 300 étudiants des formations de gauche) : «Nous voulons des représentants des FL, du parti Kataëb et du PNL. Nous sommes venus ici pour discuter avec eux. Nous ne voulons pas dialoguer avec nos camarades du parti», déclare un des participants. Un autre du Parti communiste affirme : «Il est de notre devoir, en tant que partis appelant au dialogue, de nous poser en corps intermédiaires pour assurer une médiation entre les courants radicaux», en faisant allusion au Hezbollah, grand absent de la rencontre.

Côté FL et PNL, on a accueilli l’initiative du PSP avec un enthousiasme non dissimulé. Les jeunes des Forces libanaises insistent à dire qu’ils ont «passé la nuit au camp dressé par la Jeunesse progressiste» pour montrer à quel point ils sont venus avec de bonnes intentions. L’un d’eux dit à l’adresse d’un jeune du PSP : «Pour être sincères avec vous, nous n’aimions pas Walid Joumblatt avant. Mais maintenant c’est différent. Il a acquis une envergure nationale. Lorsque nous avons dit à nos parents que nous allions passer la nuit au Chouf, ils se sont d’abord inquiétés, puis ils nous ont encouragés. Tout cela, c’est à cause de la nouvelle dimension de Walid Joumblatt».

Focus sur la présence syrienne

Invités à discuter de deux volets, l’un économique et l’autre politique, les jeunes, tous courants confondus mais à des degrés différents et avec certaines nuances, se sont focalisés sur la question de la présence syrienne au Liban.

Dès son entrée dans une des salles d’atelier, l’un des étudiants du Courant aouniste réunit autour de lui les jeunes des autres partis et pose le problème de la présence syrienne au Liban. Une présence que d’autres jeunes de gauche n’hésiteront pas à qualifier d’«occupation». Une militante communiste demande la parole : «Je veux parler de l’occupation syrienne du Liban. Une occupation via les services de renseignements syriens, la présence des forces syriennes, la main-d’œuvre syrienne abondante et illégale, la contrebande de marchandises qui porte atteinte à notre économie». Et de provoquer les applaudissements des aounistes, du PNL, des FL et de ses camarades du parti. Un autre du PSP fait objection : «Nous ne pouvons pas parler d’occupation. Il s’agit d’une présence hégémonique», sans toutefois objecter sur le fond. Les jeunes du Courant du futur, eux, restent silencieux. Ils montrent quand même clairement qu’ils refusent le terme «occupation»…

Côté économique, la Syrie est presque accusée par tout le monde de tous les maux. Répondant à un jeune FL qu’elle accuse de faire de la surenchère concernant l’hostilité vis-à-vis de la Syrie, une militante communiste se laisse aller, jusqu’aux limites du respect : «Vous n’êtes pas les seuls à pâtir de cette occupation. Je suis originaire de la Békaa, où les soldats syriens sont postés un peu partout. Ils n’ont aucune discipline». Un jeune aouniste lance alors cette boutade : «Donnez-lui la carte de notre mouvement». «Puisque nous sommes tous d’accord, pourquoi ne pas commencer à penser à des moyens efficaces pour contrer la tutelle syrienne ?», lance un étudiant communiste. Un progressiste lui répond : «Il est de la responsabilité de l’État de rééquilibrer les relations entre les deux pays». Devant la surprise que peuvent susciter de tels propos de la part des communistes, ces derniers répondent: «Vous êtes surpris? C’est peut-être parce que nous tenons un langage différent de celui qui est employé par nos représentants. Ils ne nous représentent pas du tout». Le secrétaire général du PCL, Farouk Dahrouj, ne les représente-ils pas? «Non. Nous nous représentons nous-mêmes», insiste une militante.

Au Hezbollah, le PSP, les FL, le PNL, les communistes et les aounistes demandent de coordonner ses opérations pour la libération des fermes de Chebaa avec le gouvernement Hariri, sous l’œil satisfait des jeunes du Courant du futur. L’État est également appelé à déployer l’armée au Liban-Sud. «Qui peut penser un instant que l’armée va défendre les frontières d’Israël, comme le soutient la thèse officielle?», s’interroge un jeune progressiste.

D’autres thèmes font l’objet de plus de divergences entre les formations de droite et de gauche, notamment l’arabité du Liban et le laïcisme, revendiqués avec insistance par les groupes de gauche, et qui n’intéressent pas en priorité les partis de droite. Certaines formations ont leur thèmes-cheval de bataille : la caducité de l’accord de Taëf pour les aounistes, la libération de Samir Geagea pour les FL, l’abolition du confessionnalisme pour les communistes, le développement économique pour les haririens et les dangers de la mondialisation pour le PSP… Au-delà de toutes les différences, une militante communiste réaffirme son attachement à l’entente nationale, en réclamant la nécessité du retour de Michel Aoun et la libération de Samir Geagea «pour consacrer le dialogue à l’échelle nationale». Silence consentant dans la salle.

Une expérience de communication assez particulière, fruit de la volonté de jeunes Libanais réunis par l’attachement qu’ils ont pour le Liban et par le souci d’un avenir qui s’annonce difficile et pour lequel ils devront travailler dur, ils en sont tous conscients. Une expérience à rééditer, selon l’avis de toutes les formations en présence. «Cela pourrait se reproduire très bientôt», a promis un militant des FL, en faisant part de la volonté de son parti de faire écho à l’initiative du PSP avant la fin de l’année. Reste que l’absence d’Amal et du Hezbollah, pourtant conviés et attendus, a été critiquée. Ce qui a incité un journaliste*, au cours de son intervention, à faire la distinction entre les partis favorables au dialogue et les partis qui sont, pour l’instant, obnubilés par leur propre opinion, en l’occurrence Amal et le Hezbollah.

* Samir KASSIR


En savoir plus sur Beirut Unbound

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire