Michel HAJJI GEORGIOU
08/12/2010
Je pense avoir été particulièrement chanceux de pouvoir entrer aussi tôt dans le monde du journalisme, à 19 ans seulement. Certes, il était sans doute dur de travailler jusqu’à une heure tardive de la nuit après avoir suivi des cours toute la journée – mais je n’ai aucun mérite particulier à ce niveau, n’étant ni le premier ni le dernier à passer par cette expérience, rendue nécessaire par une situation financière familiale difficile. Cependant, après dix ans de coma politique dans la grande prison syrienne de l’époque, la décennie 2000 s’avérait rapidement passionnante. Le retrait israélien de mai 2000 rendait effectivement tout possible.
Je me souviens ainsi d’une discussion animée en novembre 1999 à la cafétéria de l’USJ à la rue Huvelin avec Samy Gemayel, dans le cadre d’une réunion visant à réfléchir à une action estudiantine éventuelle pour la « commémoration » de l’indépendance, à l’époque. J’avais cru bon de souligner, dans le cadre d’une petite intervention, combien notre marge de manœuvre continuerait à être étriquée tant que l’occupation du Liban-Sud par Israël se poursuivrait. J’avais tenu à indiquer combien nos chances de voir le Liban débarrassé de l’occupation syrienne étaient minables tant que l’allié objectif de toujours, l’Etat hébreu, continuait de justifier la présence militaire syrienne. Damas rétorquait en effet systématiquement aux courants souverainistes libanais que sa présence au Liban était nécessaire tant que l’occupation israélienne se poursuivait. Inutile de préciser que mon intervention avait été mal comprise. Mes propos avaient été interprétés comme un alignement sur la position des partis prosyriens, alors même que je tentais de dénoncer, dès cette époque, une collusion objective plus que jamais de mise et qu’il fallait bien comprendre pour décrypter les événements.
En effet, le retrait israélien, rendu possible après le décès du président syrien Hafez el-Assad, suscita un grand chambardement pour la Syrie au Liban, puisqu’il fut suivi du communiqué historique des évêques maronites réclamant, en septembre 2000, le retrait syrien, puis des prises de position courageuses du patriarche maronite, Mgr Nasrallah Sfeir, rapidement rejoint par Walid Joumblatt –, et de la formation, au début de l’an 2001, des deux éléments moteurs de la future intifada de l’indépendance, le Rassemblement de Kornet Chehwane et le Forum démocratique… sans oublier l’importance de la dynamique du mouvement estudiantin souverainiste et des manifestations.
Mais la période la plus passionnante à couvrir fut sans conteste celle de l’année 2001-2002. Car c’est effectivement durant cette année charnière que le mur de la peur a sérieusement commencé à se fissurer au Liban. Les grands artisans de ce renouveau sont très certainement le patriarche Sfeir et Walid Joumblatt, ainsi que les membres de Kornet Chehwane et du Forum démocratique, regroupant des anciens membres des vieux rivaux de la guerre civile, le Front libanais et le Mouvement national, désormais réconciliés autour d’une revendication : le rétablissement de la souveraineté. Mais cette dynamique bénéficia aussi d’une couverture puissante, mais néanmoins discrète, de la part de nul autre que Rafic Hariri.
En 2001, après la mise sur pied de Kornet Chehwane et du Forum démocratique, la Réconciliation de la Montagne entre le patriarche maronite et Walid Joumblatt au Chouf fut interprétée par le régime syrien et l’appareil sécuritaire libano-syrien comme un camouflet de trop. L’espace de cette réconciliation nationale que l’occupation syrienne avait tout fait pour empêcher depuis la fin de la guerre civile en 1990 grandissait, et trop rapidement. Or le développement de cet espace de réconciliation ne pourrait déboucher, ultimement, que sur une réduction comme peau de chagrin de l’emprise syrienne. Les services de renseignements à la solde de l’occupant déclenchèrent aussitôt une contre-offensive répressive d’arrestations de cadres et de militants (chrétiens) du Courant patriotique libre et des Forces libanaises. Le 7 août 2001, la plupart des responsables des deux courants furent arrêtés sur base d’accusations à dormir debout. Mais l’objectif était surtout de briser la réconciliation et le nouveau « centre » politique en place. C’est pourquoi l’attention fut rapidement et surtout reportée sur l’une des personnalités arrêtées, Toufic Hindi, représentant des Forces libanaises au sein du Rassemblement de Kornet Chehwane. Le symbole de la justice inquisitrice et fortement « syrianisée » de l’époque, le procureur Adnan Addoum, devait d’ailleurs se livrer quelques jours plus tard, à un véritable « show » télévisé le montrant en train d’interroger Toufic Hindi et de lui « extorquer » des aveux concernant une collaboration présumée de sa part avec Israël. L’objectif syrien était clair : frapper Kornet Chehwane et annihiler ainsi la dynamique naissante.
Puis, le 9 août, la campagne de répression devait se poursuivre avec la ratonnade et l’interpellation brutale par des services de renseignements en civil de militants aounistes, FL, Kataëb et indépendants venus réclamer devant le Palais de Justice de Beyrouth la libération de leurs camarades et des cadres aounistes et FL. L’une des images les plus honteuses de l’ère syrienne au Liban. J’étais présent à cette manifestation, et c’est moi qui en avait fait le compte-rendu pour L’Orient-Le Jour.
Pourquoi refaire aujourd’hui tout ce rappel ? Parce que, dans sa réécriture de l’histoire en vue de justifier son revirement, Michel Aoun innocente la Sûreté générale de Jamil Sayyed, la pseudo-justice de Adnan Addoum, ou encore le président Emile Lahoud des événements des 7 et 9 août 2001, reportant aujourd’hui toute la responsabilité de ces incidents sur Rafic Hariri. Facile. Tous les moyens sont épargnés pour innocenter la Syrie et l’appareil sécuritaire dirigé par les quatre généraux à l’époque, notamment Jamil Sayyed, et incriminer Hariri. Or le 7 et le 9 août étaient aussi principalement dirigés contre Hariri. Il faut rappeler aux amnésiques la bataille symbolique et politique lamentablement perdue par Rafic Hariri et son camp à la Chambre le 13 août 2001 face au régime sécuritaire emmené par Emile Lahoud : celle du vote du Code de procédure pénale. Le Premier ministre devra voter différemment en l’espace de deux semaines à peine, sous la menace syrienne. Je reproduis d’ailleurs l’article de ma collègue Tilda Abou Rizk qui rend compte, pour L’Orient, de cette séance épique et tristement prémonitoire. Hariri pliera l’échine pour éviter le pire, provoquant la déroute de l’opposition. Un scénario qui se reproduira une deuxième fois en octobre 2004, lors de la séance parlementaire pour la prorogation du mandat d’Emile Lahoud. Hariri pliera de nouveau, après avoir reçu des menaces claires de Damas, et exécutera encore, avec la plupart de ses députés, le bon vouloir du régime syrien. Ce qui n’empêchera pas pour autant son assassinat, quelques mois plus tard…
Quant à Michel Aoun, lui-même reconnaîtra quelques jours après les 7 et 9 août la responsabilité de la Sûreté générale de Jamil Sayyed et des services de renseignements dans les incidents en question, comme le prouve son commentaire du 28 août reproduit également ci-après. Autre temps, autre époque…
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RÉPRESSION – Une dizaine de blessés et de nombreuses arrestations
Les SR se déchaînent contre les étudiants
Michel HAJJI GEORGIOU
10/08/2001
L’Orient-Le Jour
Le sit-in pacifique auquel avait appelé mercredi l’opposition, dans toutes ses composantes, devant le Palais de justice, pour protester contre les atteintes aux libertés publiques et l’arrestation des militants du mouvement aouniste et des Forces libanaises (FL), a donné lieu hier à une répression violente des étudiants par l’armée, avec la participation active des services de renseignements libanais et syriens en civil. Les SR n’ont pas hésité à recourir à la manière (extra) forte, distribuant coups de pied et coups de poing aux étudiants même après leur arrestation, à bord des camions de l’armée. Bilan : une dizaine de blessés et une dizaine de nouvelles arrestations.
Les manifestants, quelque 300 partisans du Courant patriotique libre (CPL – aouniste), des FL, du Parti national libéral (PNL) et de la «base» Kataëb, proche de l’ancien président Amine Gemayel, s’étaient rassemblés à partir de 11h devant le Palais de justice, brandissant des drapeaux libanais, sous les yeux des gendarmes et des forces spéciales de l’armée, déployés pour l’occasion. Les multiples barrages de l’armée libanaise, dressés en matinée dans l’ensemble du Beyrouth administratif, ont eu pour résultat le blocage des voies d’accès au Palais de justice, empêchant les groupuscules de gauche et le gros de la base des FL de rejoindre le rassemblement constitué de aounistes, kataëb, FL et PNL et des parents des personnes arrêtées. Ces mesures ont par ailleurs provoqué un embouteillage monstre, bloquant tous les axes de circulation jusqu’à Dora et Jal el-Dib.
Vers 12h, une rumeur commence à circuler parmi les étudiants : «Une délégation massive du PSP aurait été bloquée à Kahalé». Une rumeur qui sera toutefois démentie à L’Orient-Le Jour par un responsable de la branche estudiantine du PSP.
Tranchant avec l’attitude pacifique des étudiants, parmi lesquels certains portaient des drapeaux du parti Kataëb et d’autres des portraits du général Michel Aoun, une altercation se produit dans la foule, suivie d’une salve d’applaudissements. «Les SR se mêlent à la foule et simulent une dispute entre eux pour donner l’impression qu’il existe des dissensions dans les rangs estudiantins, mais ça ne marche pas», confie une jeune manifestante. Le scénario se répète plusieurs fois, mais les manifestants restent pacifiques, demandant à chaque fois aux fauteurs de troubles «de se calmer et de quitter la foule». Puis commencent à fuser les slogans. Les étudiants réclament d’abord «la libération des personnes enlevées», puis, ils durcissent le ton : «Nous ne voulons que l’armée libanaise au Liban», «La Syrie, dehors», «Ni Est ni Ouest, chrétiens et musulmans unis».
Puis les éléments des services de renseignements en civil, postés sur le trottoir avec les photographes, de l’autre côté de la rue, en face des manifestants, se retirent brusquement sur leur droite. Surpris, une partie des étudiants les suivent pour comprendre ce qui se passe. Les autres crient à la diversion. «Ils sont en train de les embarquer et de les tabasser sous les yeux des gendarmes et de l’armée», crie un jeune aouniste, en revenant se mêler à la foule. Mais qui «ils» ? «Des civils. Les SR. Ils ont embarqué certains d’entre nous», répond-il. Un autre renchérit : «L’armée a saisi et détruit le matériel des journalistes qui filmaient les passages à tabac». Parmi ceux-là, le correspondant de l’Associated Press, Hussein Manla. Celui-ci est violemment frappé par un agent de l’ordre en civil, ce qui provoque une réaction de colère chez les manifestants. L’agent de l’ordre «aurait alors exhibé sa carte militaire», selon l’agence al-Markaziya.
Un responsable aouniste, prévoyant une réaction encore plus musclée des agents de l’ordre, demande alors aux manifestants de rompre les rangs et de quitter par petits groupes. Il est environ 13h.
« Vous n’avez pas honte ? »
Une bonne partie des étudiants s’exécutent, empruntant la route qui mène au secteur de Badaro. Ils sont témoins à ce moment précis d’une bagarre entre civils qui se produit de l’autre côté de la route, sur leur gauche cette fois. Des aounistes accourent pour tenter de mettre fin à l’empoignade. Certains tentent de les retenir, criant qu’il s’agit d’une «deuxième diversion des SR». Les aounistes viennent à peine de rejoindre les «civils» qu’ils sont roués de coups. Ils tentent de résister, mais ils sont encerclés par les SR, battus, piétinés et emmenés dans les camions de l’armée, sous les yeux des soldats. Le tout tourne à l’affrontement, provoquant une intervention violente des éléments de l’armée. Laquelle charge les aounistes qui sont battus avec les crosses de fusil et embarqués dans les Reo de l’armée, sous la garde des SR. L’avocat Ziad Assouad est traîné par les SR devant l’entrée du Palais de justice et roué de coups. Il est ensuite embarqué dans un Reo et tabassé par l’armée et les SR. L’un des responsables de la section estudiantine du courant aouniste, Fady Jreissati, tente d’intervenir pacifiquement auprès des militaires, en appelant au calme. Il est à son tour bousculé et frappé par les SR, puis par un soldat avec une crosse de fusil. Il est ensuite embarqué dans un Reo. Une de ses proches assiste, impuissante, à son interpellation. Jreissati, souffrant de blessures légères, sera transporté à l’hôpital. Une femme interpelle l’un des soldats : «Vous n’avez pas honte ? Mon mari dort depuis deux jours en prison. Comment pouvez-vous frapper votre peuple et le traiter de cette manière ?». Le même sort sera réservé à plusieurs jeunes, alors que les soldats se lancent à la poursuite des manifestants, lesquels s’enfuient en courant.
Outre Assouad et Jreissati, les personnes interpellées sont : Oussama Dayaa, Mansour Fadel, Chahid Abboud, Farid Khairallah, Joseph Wanniss, Paul Hakim, Élie Saber, Roger Haddad, Charbel Abi Nakhoul et Jimmy Yaghi. D’autres jeunes, Marwan Lahoud, Fady Lteif et Joseph Abou Jaoudé, blessés, ont été transférés à l’Hôtel-Dieu. Lorsque le calme revient, quelques instants plus tard, il ne reste plus qu’un nombre très réduit de manifestants – et beaucoup de soldats de l’armée – pour applaudir les députés Pierre Gemayel et Antoine Ghanem…
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PARLEMENT – Hariri lâche ses alliés pour éviter une cassure politique
Vote des amendements du code de procédure pénale – en dépit d’une large opposition parlementaire
Tilda ABOU RIZK
14/08/2001
L’Orient-Le Jour
Le Parlement n’a pas peur du ridicule. Et il excelle dans l’art de prendre des vessies pour des lanternes. Un art qu’il veut de surcroît transmettre aux Libanais. Bon gré mal gré. Il est bon en politique. Il pratique à merveille la politique de l’autruche : fermer les yeux sur tous les abus qui corrompent la nature du système libanais, sur les dangers qui menacent ce système, faire semblant que tout se passe bien dans le meilleur des mondes et croire – et surtout faire croire – que ce sont des considérations d’ordre juridique et technique, et rien d’autre, qui commandent l’amendement en toute urgence d’un code de procédure pénale voté il y a deux semaines seulement à la majorité très nette de 81 voix.
La dernière réunion parlementaire de la session extraordinaire d’été a débouché sur une grande déception : parce qu’on espérait, naïvement peut-être, que dans un ultime sursaut de conscience, la majorité parlementaire docile allait se montrer réceptive aux mises en garde, voire aux suppliques du groupe des députés inflexibles qui étaient engagés hier dans une des batailles les plus féroces contre un courant qui cherche par tous les moyens à renforcer le pouvoir d’une autorité militaire qui s’impose de plus en plus. Une grande déception aussi parce que le chef du gouvernement, qui formait avec le bloc Joumblatt, les députés de Kornet Chehwane et quelques parlementaires indépendants le noyau fort d’une opposition à une intervention militaire dans la vie politique, a lâché ses alliés au dernier moment, pour des motifs peut-être légitimes, provoquant ainsi une débâcle au sein de cette même opposition. Et le code de procédure pénale qui a suscité un violent débat politique a été voté par 71 voix contre 7 et une abstention au terme d’une séance particulièrement tumultueuse et qui a bien failli déboucher sur une crise politique, n’était-ce la prise de position inattendue de M. Rafic Hariri, annonçant qu’il allait voter le texte bien qu’il le désapprouve.
La réunion qui se poursuivra aujourd’hui était en tous points extraordinaire. Extraordinaire par la nature des débats et des interventions parlementaires, axés pour la plupart sur les agissements –stigmatisés – et le rôle des services de renseignements . Par leur véhémence aussi. Pour la première fois, le chef de l’État est pris à partie parce qu’il souhaite un amendement du code de procédure pénale dans un sens qui peut faciliter l’intervention des services de renseignements dans les affaires de la justice. C’est ce que l’opposition parlementaire a relevé, sur le plan du fond, en parlant de «militarisation de la justice», et en évoquant notamment le communiqué de l’armée sur les «aveux» attribués à Toufic Hindi. Zoom sur une réunion pas comme les autres, place de l’Étoile.
Walid Joumblatt est incontestablement la star de la journée. Les flashs de dizaines de caméras crépitent dès qu’il descend de sa voiture et qu’il gravit les quelques marches menant au hall du Parlement, entouré des membres de son bloc. Dans l’hémicycle, deux absences sont très remarquées : celles de deux ténors de la Chambre Hussein Husseini et Omar Karamé. Le président de la commission parlementaire de l’Administration et de la Justice, Mikhaël Daher n’est pas là non plus. Mais lui est en voyage. Il y a d’abord les interventions d’usage auxquelles le président de la Chambre Nabih Berry consacrera plus de deux heures puis le Parlement vote en un tournemain 12 textes de lois relatifs à des accords de coopération et s’attaque à la proposition d’amendement du code de procédure pénale.
Violente querelle Berry-Tabbarah
D’emblée, M. Boutros Harb soulève un point de procédure constitutionnel : «En vertu de l’article 38 de la Constitution, toute proposition de loi rejetée par la Chambre ne peut être soumise de nouveau à l’Assemblée durant la même séance parlementaire» et rappelle que les amendements sous étude avaient été proposés par le chef de l’État et avaient été rejetés par la Chambre. M. Farès Boueiz prend le relais, développant le même point – comme plus tard M. Nassib Lahoud –, et se dit scandalisé par le fait que le Parlement puisse opérer un revirement de position en l’espace de 15 jours. «Je ne vois dans la présentation de cette proposition de loi qu’un acte de provocation du Parlement. Ceux qui veulent amender le code de procédure pénale peuvent quand même attendre qu’il soit appliqué». Bassem el-Sabeh approuve et veut poursuivre son intervention mais M. Berry l’interrompt pour soumettre au vote le caractère de double urgence du texte, au grand dam du député de Batroun. Quelques bras –même pas la majorité – se lèvent et le président de la Chambre hurle «Souddek» (voté) pendant que M. Bahige Tabbarah bondit, fou de colère. «Ce n’est pas permis», s’exclame-t-il furieux. Sa voix est couverte par les cris de M. Berry qui s’emporte et se met à rugir à son tour. Debout, Bassem el-Sabeh ricane : «Le voilà le vote habituel, toujours à la manière du “souddek“, “souddek“, “souddek”».
En face, les deux hommes continuent de hurler : «Il vous est interdit de parler. (…) Si ça ne vous plaît pas , vous n’avez qu’à vous retirer». «Ce n’est pas à vous de me demander de partir. C’est moi qui me retire», fulmine le ministre qui range ses dossiers et sort en trombe. Pendant que le président de la Chambre essaie de reprendre ses esprits, M. Sabeh poursuit, placide, à l’adresse de M. Berry: «Je ne suis pas un voyant. Si je l’étais, j’aurais vu l’amertume qui vous ronge et le nœud qui vous noue la gorge parce que je sais que vous avez été amené à convoquer cette réunion qui est destinée à porter un coup à la démocratie». «Soyons francs, poursuit-il, le problème qui se pose est politique : Il s’agit d’une dangereuse invasion de la Chambre par les services de renseignements». MM. Joumblatt et Hariri applaudissent. «La Chambre a été convoquée comme si elle avait fait l’objet d’un mandat d’amener». M. Robert Ghanem et les députés du Hezbollah frappent frénétiquement sur la table en signe de protestation. C’est au tour d’Antoine Haddad de bondir, furieux, et de hurler : «Ce n’est pas permis. Il n’a pas le droit».
M. Berry a du mal à calmer la séance. Il aura en général du mal à contrôler le reste de la réunion : «Soyons précis. Cette réunion avait été convoquée à la demande du président Hariri pour que des textes de lois soient votés. Ne parlons donc pas de mandat d’amener. Je dois aussi vous dire que j’étais, au cours de la dernière réunion, en faveur des amendements qui sont proposés aujourd’hui». «Mon discours est politique, en rapport avec le climat ambiant dans le pays. Vous dites que la Chambre est souveraine mais je crains qu’il n’y ait un autre seigneur qui souhaite imposer sa volonté à ce Parlement», ajoute M. Sabeh qui stigmatise comme l’ensemble des députés joumblattis et les membres des Assises de Kornet Chehwane la proposition de loi, tant sur le plan de la forme que sur celui du fond. Il poursuit, scandant chaque mot : «Que peut-on dire de ce texte, sauf qu’il nous est imposé ? Je crains qu’il ne soit le prélude à la militarisation de la justice et non seulement de la vie politique et je crois que nous avons commencé à assister à un début de militarisation de la magistrature et de la justice. On dit que c’est le président qui souhaite l’amendement de ce texte et je suis disposé à lui accorder ce qu’il souhaite – nous lui avions donné nos voix – à l’exception de la dignité de l’Assemblée. Que Dieu bénisse Walid Joumblatt qui avait refusé de voter pour lui le jour de l’élection présidentielle».
Joumblatt : «Je savais où nous allions arriver».
M. Berry appelle le chef du gouvernement au perchoir pendant que M. Sabeh poursuit : «Un jour peut-être, on nous soumettra une proposition de loi fixant la proportion de soldats de la Moukafaha qui peuvent entrer au Parlement et à l’hémicycle». Il demande à M. Hariri de rejoindre les rangs des députés pour exprimer son opposition au texte et implore le chef du Parlement de donner aux membres de son bloc (signataire de la proposition d’amendement) «la liberté de décider s’ils doivent ou non approuver les modifications» proposées. M. Berry cache mal son irritation : «Je leur donnerai cette liberté lorsque Joumblatt et Hariri donneront aux membres de leurs blocs respectifs la liberté de choix». L’argument est mauvais car un peu plus tard, le bloc Hariri n’approuvera pas dans son ensemble le texte contesté.
Hamadé : « Un coup d’État militaire »
C’est au tour d’Antoine Haddad, cosignataire de la proposition de loi, de prendre la parole. Il parle de «complots», de «circonstances exceptionnelles qui font qu’il faut prendre des mesures exceptionnelles pour ne pas laisser les criminels et les comploteurs en liberté». «Il faut rétablir l’ordre», dit-il. Les deux ministres membres du bloc Joumblatt, Marwan Hamadé et Fouad el-Saad, rejoignent les rangs des députés. Un à un, les députés et ministres Joumblattis prennent la parole pour mettre en garde contre l’intervention grandissante des services de renseignements, la militarisation de la justice et de la vie politique et les atteintes aux libertés. Contre aussi un revirement d’attitude parlementaire injustifié qui discréditera la Chambre étant donné la stabilité de la législation. «On a demandé aux hommes politiques de mettre fin à leurs interventions au niveau de la magistrature, de l’Administration. Au profit de qui ? D’une poignée de militaires qui contrôleront les deux. Nous sommes en présence d’un coup d’État militaire rampant en direction de nos institutions et de notre gouvernement. Nous vous appelons à vous opposer non seulement à la violation de la Constitution, mais au coup qui va être porté aux autorités», fait valoir M. Hamadé en s’adressant au président de la Chambre. «Mais le parquet bénéficie actuellement des prérogatives qu’on veut lui accorder de nouveau et qui avaient été réduites dans le nouveau code pénal».
L’argument de M. Berry ne fait pas le poids. Les réactions parlementaires le montrent. Du bloc Hariri, Walid Eido est le seul à protester. «Pourquoi faut-il proroger de 48 heures la mise en garde à vue ? Pourquoi la justice ne doit être représentée que par le procureur de la cour de cassation ? La Chambre est souveraine et ne fonctionne pas sur commande». Proche de M. Hariri, Ahmed Fatfat annonce qu’il se retire de la séance. «Si le texte que nous avons voté à la majorité absolue sera aujourd’hui amendé dans le sens souhaité, sachant le climat qui prévaut dans le pays, je n’oserai plus regarder mes électeurs dans les yeux. Par respect pour moi-même et pour la Chambre, je préfère me retirer».
Hariri : « Personne ne souhaiterait être à ma place aujourd’hui »
Élie Aoun tente en vain de contester le caractère de double urgence. Puis M. Hariri demande la parole. On n’avait jamais vu le chef du gouvernement avec une mine pareille : une mine d’enterrement. «Je pense que personne n’aimerait aujourd’hui être Premier ministre dans un tel climat». Un silence de mort règne dans l’hémicycle. M. Hariri poursuit : «Il est inutile d’examiner la proposition de loi d’un point de vue juridique. Toute la Chambre est convaincue que l’amendement est injustifié. Ne nous leurrons pas. C’est une question strictement politique. Le nouveau code de procédure pénale a été publié le 2 août au Journal officiel et le 13 du même mois on nous demande de modifier des articles fondamentaux du texte. Je suis contre leur approbation. Mon bloc l’est également. Il créera un problème politique dans le pays et le Parlement n’en sera pas la cause». Et de poursuivre : «Nous sommes devant une seule alternative : si la proposition de loi n’est pas votée, il y aura un problème politique dans le pays. Si elle l’est, cela signifie qu’un grand nombre de principes seront foulés au pied. Un homme au pouvoir se doit, s’il veut exercer pleinement ses responsabilités, examiner une situation sous tous ses angles. Il prendra en considération sa relation avec le Parlement, la crédibilité de la Chambre, la situation dans le pays et le climat ambiant au niveau populaire. (Sa voix est celle d’un homme fatigué). Les gens sont contre les amendements proposés, mais nous les voterons, car la situation politique le commande».
Des sifflements d’étonnement fusent. Au fond de l’hémicycle, M. Émile Émile Lahoud envoie un message de son portable. Il avait envoyé un premier message au moment de l’intervention de M. Sabeh. Mme Nayla Moawad se lève : «Je voudrais savoir qui commande la Chambre ?» Pris de court, M. Berry ne proteste même pas contre cette question : «Mais c’est la Chambre elle-même. Elle est souveraine». «Je vous demande de me dire qui commande ce Parlement», insiste-t-elle. Mais M. Berry répond en indiquant, pour expliquer que le Parlement peut changer de position en peu de temps, qu’au moment des consultations parlementaires sur base desquelles M. Sélim Hoss avait été nommé à la tête du gouvernement précédent, la Chambre s’était d’abord déclarée en faveur de M. Hariri. «Le Parlement est donc souverain et peut changer de position quand l’intérêt du pays le commande, surtout que…». Il s’embrouille dans ses explications et se tourne du côté du mur en partant d’un grand éclat de rire. Hariri se déride un peu : «Cela ne vous réussit pas», plaisante-t-il, puis M. Saad demande aux signataires du texte les motifs sur lesquels ils se fondent pour réclamer un amendement du code de procédure pénale.
Le ministre Ghazi Aridi exprime à son tour son opposition aux modifications, en évoquant la crédibilité de la Chambre. M. Berry proteste car ce dernier n’a pas rejoint les rangs des députés avant de prendre la parole pour contester un texte de loi. Il s’apprête lui-même à se placer parmi les députés pour participer au débat en tant que parlementaire, mais M. Hariri l’en empêche. Pendant tout ce temps, Walid Joumblatt garde la tête baissée. Ses jambes bougent dans un tic compulsif. Le vice-président de la Chambre Élie Ferzli se lance dans une longue intervention juridique dans laquelle il explique les raisons d’un élargissement des prérogatives du procureur général de la Cour de cassation. Il rejette tout lien avec les dernières arrestations et le climat policier ambiant dans le pays. Il invoque notamment la lenteur avec laquelle la cour d’appel rend, selon lui, ses jugements : «Elle peut prendre des années». «Mais ce n’est pas vrai», s’exclame M. Harb. Ironique, Mme Moawad intervient : «Il aurait dû nous parler au cours de la dernière séance. Nous aurions peut-être voté différemment».
Et le débat se poursuit, sur le même ton. M. Nassib Lahoud brandit la menace d’un recours en invalidation du texte auprès du Conseil constitutionnel, s’il est voté, jusqu’à ce que M. Joumblatt demande la parole : «Hariri a voulu voter en faveur de la proposition de loi. C’est son droit. Mais je suis son allié et il ne me laisse aucune marge de manœuvre. Hariri est arrivé au pouvoir contre le gré des autres qui n’arrivent pas à oublier sa présence. Le texte (sous examen) est un prélude pour l’écarter du pouvoir. Son heure sonnera et nous risquons de vivre des moments pires que ceux que nous avions connus deux ans plus tôt». Et de poursuivre : «Ne confiez surtout pas le pouvoir à une poignée de militaires stupides et méprisables. Je ne connais que trop bien leur mentalité : depuis l’époque de Kamal Joumblatt et du chéhabisme. Si le président Lahoud veut nous entraîner vers la violation de l’accord de Taëf et de l’institution d’un régime présidentiel (contrôlé par) les services de renseignements, nous ne nous tiendrons pas à ses côtés». Sur ces mots, il sort de l’hémicycle.
M. Pierre Gemayel annonce qu’il se retire de la séance «car ma dignité ne me permet pas de rester et parce qu’il y va aussi de la dignité de la Chambre». «Vous pouvez vous retirer, mais de grâce ne parlez pas de la sorte de la dignité du Parlement», réplique sèchement M. Berry. Un à un les membres du bloc Joumblatt se retirent. D’autres députés les suivront à tour de rôle, Farès Boueiz, Antoine Ghanem, Moustapha Saad, Neemtallah Abi Nasr et Pierre Hélou. Le point constitutionnel soulevé par M. Harb est soumis au vote. Seuls MM. Harb, Lahoud et Eido lèvent le bras. M. Berry soumet au vote la proposition de loi. Walid Eido et Atef Majdalani se retirent à leur tour. Le texte recueille une majorité de 71 voix. Sept députés s’y opposeront : Nayla Moawad, Farès Souaid, Misbah Ahdab, Nassib Lahoud, Boutros Harb, Georges Kassarji, Albert Moukheiber. Un seul député s’abstiendra de voter : il s’agit de M. Michel Pharaon, qui fait partie du bloc Hariri et qui, avec ses collègues Walid Eido et Atef Majdalani, a montré au président de la Chambre que les membres de ce bloc sont libres de se comporter suivant leurs convictions.
Aoun : « Les rafles, l’œuvre des SR – et de la Sûreté générale à l’insu de Lahoud »
Michel HAJJI GEORGIOU
29/08/2001
L’Orient-Le Jour
L’ancien Premier ministre, le général Michel Aoun, a affirmé hier dans une conférence de presse à Paris centrée sur les arrestations «arbitraires», «qui n’ont pas leur précédent depuis l’Indépendance», dans les rangs des Forces libanaises (FL), du Courant patriotique libre (CPL) et du Parti national libéral (PNL) – ceux qu’il appelle «le courant souverainiste indépendantiste» – que ces opérations ont été fomentées, au vu de ce qui a été rapporté par les sources occultes «habituelles», par «les services de renseignements militaires syriens et libanais et par la Sûreté générale libanaise». «Le président de la République et le commandant en chef de l’armée n’en ont pas été tenus informés, mais ils ont été obligés de couvrir ces opérations. Puis il y a eu la succession des prises de position improvisées et contradictoires du ministère de l’Intérieur, du ministère de la Défense et du Conseil central de sécurité, nourries ensuite par la position du président de la République syrienne Bachar el-Assad et appuyées par le ministre syrien de la Défense», a estimé le général Aoun. Selon lui, cela est une preuve certaine que «les institutions libanaises constituent une image virtuelle et que les autorités syriennes peuvent facilement renvoyer les responsables libanais à la maison sans que cela n’affecte pour autant l’expédition des affaires courantes (…) ».
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