Les Quatre cavaliers de l’Apocalypse

Michel HAJJI GEORGIOU

21/01/2011

L’Orient-Le Jour

« Le Liban fait face à deux choix : soit on s’affronte entre Libanais, soit on fait face au monde ensemble sur la question du TSL. »

Rapportés hier par l’AFP, ces propos, qui représentent l’expression la plus pure de la logique binaire, sont du ministre démissionnaire, Gebran Bassil, gendre de l’éternel prétendant malheureux à la présidence de la République, Michel Aoun. N’est-ce pas lui, d’ailleurs, qui a été placé par Damas et Téhéran sous le feu des projecteurs mercredi dernier, jour de la démission des ministres du 8 Mars, pour défier ouvertement les États-Unis et la communauté internationale, dans une sorte de parodie de Nikita Khrouchtchev assénant son fameux coup de chaussure sur la table lors de l’Assemblée générale de l’ONU en octobre 1960 ?

La formule est cinglante, lapidaire. Le message adressé aux Libanais par Bassil, au nom de la Syrie et du Hezbollah, est d’une transparence quasiment angélique : « Soit vous nous rejoignez sous la contrainte des armes pour défier la communauté internationale et le TSL, soit nous vous massacrons. » La deuxième partie de l’équation ne peut en effet être comprise autrement, compte tenu du déséquilibre flagrant au niveau des rapports de force entre la pseudo- « résistance » et le reste des forces politiques libanaises sur le terrain.

La phrase du petit Khrouchtchev de Batroun s’inscrit parfaitement dans le cadre de ce vaste 7 Mai psychologique que le 8 Mars, à travers ses diverses officines de propagande, est en train de mener depuis le début de la semaine pour conduire, sans trop d’efforts, le 14 Mars à capituler… Ainsi est-il question tantôt de reproduire l’équipée militaire de 2008 pour « punir » ceux qui osent encore soutenir la justice internationale, et tantôt d’opérer de vastes rafles à l’iranienne touchant des centaines de politiques, de militants et d’intellectuels du 14 Mars, pratiques dignes des pires régimes totalitaires de la planète… Le comble, dans ce sens, serait en effet pour le tandem Aoun-Nasrallah d’utiliser les mêmes méthodes que le régime déchu de Ben Ali, après avoir applaudi aux résultats de la révolution de Jasmin (et néanmoins soutenu l’écrasement de la révolution Verte en Iran).

La torture symbolique

Que le 8 Mars fasse usage de la violence morale et symbolique pour terrifier Walid Joumblatt et le pousser à faire basculer la majorité du côté du Hezbollah, ou encore la population civile, pour la pousser à se résigner aux moindres coûts au fait accompli et à renoncer d’une seule voix à l’existence de la justice internationale, n’est guère étonnant. Cet usage, parfaitement condamnable sur le plan moral, constitue une arme suffisamment dissuasive pour abattre l’ennemi. Ce n’est pas pour rien que le système totalitaire dépend d’abord de sa capacité à inspirer la peur et l’effroi chez ses adversaires. Il s’agit de sa manière de contourner son manque de légitimité pour assurer sa survie, ce qui est, du reste, tout à fait le cas de figure dans lequel se trouve actuellement le 8 Mars.
Le Hezbollah est en effet acculé : que ce soit sur le plan politico-institutionnel, où il s’est retrouvé une nouvelle fois mis en minorité lundi dernier – ce qui a nécessité l’intervention du régime syrien pour ajourner les consultations parlementaires, et ce qui justifie maintenant que toutes les pressions soient exercées sur Walid Joumblatt et son bloc parlementaire -, ou sur le plan politico-populaire, où il laisse planer le spectre d’un nouveau 7 Mai, d’une Saint-Barthélémy déclarée ou encore d’une sorte de Nuit des Longs Couteaux – mais contre ses adversaires politiques – pour assurer sa victoire définitive et son hégémonie sur une rue encore récalcitrante.

Mais une chose est de recourir au chantage et au terrorisme psychologique, et une autre, tout à fait différente, est de franchir la (courte) distance qui mène à la violence matérielle. D’autant, qu’au final, l’un mène inexorablement à l’autre. Ce que le Hezb, qui se pose lui-même d’emblée en victime expiatoire maintenant que le TSL est sur les rails, veut d’ailleurs à tout prix ignorer, c’est qu’il n’a fait que semer, au fil des jours ces dernières années, les fondements d’une violence latente inouïe au sein de la société : en refusant de reconnaître la souffrance des familles des victimes du 14 Mars, en cherchant à relativiser et à ridiculiser, voire même à effacer littéralement l’acte et la valeur politiques et symboliques des assassinats politiques, en voulant à tout prix écraser la commotion énorme résultant de ces meurtres, mais aussi l’événement libérateur qui a résulté du malheur, à savoir l’intifada de l’indépendance et ses conséquences… Mais aussi et surtout en œuvrant d’arrache-pied pour empêcher à tout prix l’émergence de toute vérité et de toute justice capable d’exorciser la violence latente, de panser les plaies des victimes, de mettre fin à l’impunité des assassins et de rétablir, de ce fait, l’ordre des âmes et des choses…

Cette violence morale inimaginable, une partie l’inflige au quotidien à une autre partie au Liban. En contrepartie, il n’y a jamais eu pourtant – et il ne devrait jamais y avoir – la moindre remise en question du sacrifice consenti par les combattants du Hezbollah contre l’occupation israélienne au Sud. Au contraire, la main a été tendue à plusieurs reprises par le 14 Mars pour bâtir ensemble sur la « communauté des morts », y compris lors de l’assassinat de Imad Moghniyé à Damas. Sans résultats. Le dénigrement des morts s’est poursuivi et se poursuit quotidiennement, notamment lorsque le chef du CPL affirme vouloir « déterrer les restes de Rafic Hariri » et s’érige en Grand Inquisiteur pour juger les défunts, insulte suprême à leur mémoire. De même qu’à aucun moment le moindre doigt accusateur n’a été pointé, sur la scène locale, contre le Hezbollah. L’opinion publique du 14 Mars s’obstine jusqu’à présent à accuser la Syrie, quand bien même le Premier ministre était contraint de laver, dans la presse, le régime syrien de tout soupçon.

L’effet boomerang

À cette insoutenable violence morale contre les morts, qui, à elle seule, suffit à alimenter une haine exceptionnelle, dans la mesure où elle cherche instinctivement à réveiller en chacun son inhumanité, vient s’ajouter maintenant la menace d’un recours aux armes pour mater la population civile. L’atteinte physique, si elle venait à se produire, provoquerait immanquablement un sentiment de fragilité et de vulnérabilité chez l’agressé, et viendrait, effectivement, prouver la supériorité de l’agresseur et de ses « armes divines et célestes ». Du moins dans un premier temps seulement…
… Car en fonçant tête baissée dans l’option de la violence en dépit de toutes les « lignes rouges » politiques, diplomatiques et psychiques – cela signifierait d’ailleurs qu’il a reçu l’accord de Damas, éventualité hautement périlleuse pour le régime syrien -, le Hezbollah n’a pas idée du cataclysme qu’il pourrait déclencher, à deux niveaux différents et superposables.

Sur le terrain d’abord, puisque le recours à l’option de la violence signifierait que toutes les frontières, que toutes les règles généralement acceptées, que toutes les lignes de partage qui assignent à chacun des rôles et des droits définis dans l’ordre domestique, économique ou politique, comme le dit si bien Philippe Braud, ont été abolies dans l’esprit du Hezbollah. La transgression de ces règles, de ces frontières psychologiques, politiques, communautaires, culturelles, etc. et la plongée dans l’indifférenciation la plus totale correspondraient à la plongée dans la folie la plus totale et, surtout, dans l’inconnu. Passé le cap de la peur, cette violence-là, inqualifiable, pourrait aussitôt libérer toute la violence, l’humiliation, le refoulement subis jusque-là par les populations civiles agressées, aussi bien sur le plan moral que matériel. À l’illusion fantasmatique du contrôle absolu succéderait aussitôt la dure réalité, celle de l’angoisse de ce contrôle absolu et de son corollaire, l’explosion généralisée.

Au plan politico-historique ensuite, dans la mesure où, loin de régler le contentieux autour du tribunal international ou de garantir la victoire totale d’un camp sur l’autre, objectif recherché par le 8 Mars, le recours à la violence pourrait bien avoir l’effet opposé. Au lieu d’enrayer l’engrenage dans lequel le Hezbollah pense être pris, d’abattre le tribunal et de réussir ce retour chimérique à la situation anté-14 mars 2005, le passage à la violence matérielle ne fera que précipiter les événements et accélérer le cours de l’histoire, puisqu’il aura pour effet immédiat de mettre le Hezb dans la peau du coupable et de dissuader tous ceux qui sont encore sceptiques concernant son innocence, dont un grand nombre de Libanais. Cela le conduira à un isolement encore plus grand que celui dont il a peur actuellement dans le cas où certains de ses membres pourraient se retrouver montrés du doigt par le TSL.

La responsabilité d’un nouveau 7 Mai, c’est-à-dire d’un nouvel assaut sanguinaire contre des concitoyens et des coreligionnaires, lui ferait assumer une responsabilité collective morale et physique, et ramènerait en urgence le Liban sur la table du Conseil de sécurité. Hassan Nasrallah et, par transitivité, ses supérieurs syriens et iraniens n’y seraient pas mieux traités qu’un Slobodan Milosevic, Saddam Hussein ou Omar el-Béchir… Un dicton anglo-saxon affirme qu’avec « des pouvoirs extraordinaires, les responsabilités n’en deviennent que plus importantes ». C’est vrai. Le parti à l’arsenal divin ne doit pas l’oublier. À moins qu’il n’ait cessé de réfléchir et que sa logique ne soit désormais limitée qu’à la fuite en avant…


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