Michel HAJJI GEORGIOU
18/02/2011
Témoignage à l’occasion de la remise des Palmes académiques a Gérard Bejjani à l’Université Pour Tous – USJ.
Mesdames, Messieurs,
C’est une tâche particulièrement ingrate qui m’est dévolue ce soir. Exprimer, en quelques mots au final bien dérisoires, toute ma reconnaissance, toute ma gratitude, à un véritable maestro, dans la pleine acception du terme, relève en effet du domaine de l’impossible. Et qu’est-ce donc qu’un maestro, sinon celui qui continue à nous marquer de son empreinte indélébile jusqu’à la fin, une fois que Saturne a fait son office à coups de tours d’horloges et de sabliers ?
Comment témoigner en quelques minutes, cher professeur, de tout ce que vous avez bien pu donner, durant toutes ces années, à vos élèves et vos étudiants ?
Je suis presque certain, à titre d’exemple, qu’il existe au moins un citoyen français, originaire de Normandie, qui vous voue aux gémonies depuis une dizaine d’années au moins. Ce monsieur doit très certainement garder un souvenir impérissable de ce trajet Paris-Saint-Sauveur le Vicomte que je lui ai imposé, à cause de vous, naturellement, pour aller me recueillir sur la tombe de Barbey D’Aurevilly lors de mon voyage en France au sortir de mon année de première littéraire. Je ne pense pas, fort malheureusement, que le pèlerinage sur la sépulture de Barbey soit entré depuis dans les coutumes, encore moins dans le classement des sites les plus visités de France… Néanmoins, sachez qu’à cause de vous, un Libanais au moins a été tirer un coup de chapeau à sa mémoire. Au risque de vous décevoir, M. Bejjani, ceci n’est pas une histoire « construite » ou encore « mentie » – donc forcément belles – comme celles que vous nous avez appris, en bon esthète, à aimer sur les bancs de l’école.
Il me paraît impossible de retranscrire l’élévation véritable ressentie durant vos cours, ce sentiment incroyable, inconnu jusqu’alors, d’une synesthésie résultant d’un oxymore vibrant entre la discipline et la vitalité/fluidité, une sorte de culte à la fois profane et sacré voué à une seule et unique déesse – et quelle déesse ! – la Beauté. Avec vous, tout vibrait en nous. Dans la grisaille d’une salle de classe hivernale, les bleuités de l’ivresse rimbaldienne tanguaient presque devant nous… nous pouvions presque sentir les vomissures, et elles avaient pour nous la fragrance du rêve, de la liberté. Cette ivresse collective n’était d’ailleurs possible qu’en classe de littérature, là, justement, où la discipline ne pouvait plus endiguer la rêverie et les méditations.
Grâce à vous, nous avons eu un luxe rare à 17 ans de pouvoir découvrir des mondes que nous n’aurions peut-être jamais côtoyés autrement. Vous nous emmeniez en effet toujours au-delà du monde sensible, dans l’univers de l’invisible, pour tenter de voir avec le cœur ce que les yeux ne pouvaient pas comprendre. Racine, Flaubert, Camus, Sartre, Baudelaire, Rimbaud, évidemment, Corbière, Cros, Lautréamont, Artaud, Verhaeren, Mallarmé, Moravia, Hesse, Marquez, Zweig, Mishima, Kazantzakis, Kawabata, Pessoa, Garcia Lorca, Tournier – j’en oublie évidemment beaucoup… mais aussi Van Gogh, Klimt, Monet, Cézanne, Gauguin et toute une chorale de peintres qui, toujours grâce à cet authentique passeur entre les rives de l’Art que vous êtes, que nous apprenions à écouter avec des yeux contemplatifs comme du Mozart ou du Bach…
Tout se confondait en une sorte de rituel initiatique et dionysiaque, de festin magique de joie et de bonheur symboliques où nous jouions le rôle de la victime propitiatoire, parfaitement consentante à faire enfin partie du cercle de ceux qui savent. Une sorte de quête de soi un peu mystique, à mi-chemin entre Rimbaud, René Girard (pour l’interprétation symbolique) et Maurice Béjart (l’invitation à la danse)…
Avoir été votre élève, c’est un peu ça, aujourd’hui, M. Bejjani… C’est comme faire partie d’une sorte de secte où les initiés se reconnaissent instinctivement, au premier contact. Je me souviens avoir vu, vers 11 ou 12 ans, Le Cercle des poètes disparus de Peter Weir, devenu plus tard l’un de mes réalisateurs préférés. Interprétée par Robin Williams, la figure de John Keating – ce professeur de littérature révolutionnaire, cet homme-paradoxe d’une extraordinaire sensibilité savamment dissimulée, avec dandysme et discrétion, derrière une rigueur et une discipline de soi exceptionnelles – ne pouvait être qu’une fiction, encore une de ces mensonges doux et ravageurs du cinéma qui laissent à la fois rêveurs et frustrés. Sauf que cette fois, le rêve est devenu réalité, la frustration a disparu.
C’est à des personnes comme vous, cher maestro – et je peux vous assurer qu’elles se comptent sur les doigts de la main – que je peux dire ce soir, comme ces jeunes étudiants à leur Keating, dans un signe d’éternelle gratitude : « O captain, my captain ». Ô capitaine, mon capitaine…
Mesdames, Messieurs, cher M. Bejjani,
Permettez-moi, pour finir, et non sans émotion, d’évoquer la mémoire de deux personnes qui sont, j’en suis certain, comblées de joie – dans le monde meilleur où elles se trouvent je l’espère et où les prophètes sont reconnus et célébrés dans leur entourage et leur pays – de vous voir aujourd’hui recevoir cet honneur d’une République française un million de fois remerciée. Il s’agit de votre élève, Rami Azzam, mon ami de toujours, disparu en 2003 à la suite d’une attaque cardiaque, et de votre confrère, mon professeur de toujours, Jean Salem, qui nous a quitté l’an dernier, et qui s’était vu attribuer ce même honneur que vous aujourd’hui, il y a de cela plus d’une dizaine d’années.
Au nom de Rami Azzam, laissez-moi vous remercier de lui avoir insufflé la plus belles des missions, celle qu’il a poursuivie jusqu’au bout : la recherche de la Beauté. Elle a fait de lui un jeune poète immortel qui murmure désormais à l’oreille du vent, et qui prêche pour toujours l’amour et la liberté, en espérant que l’homme poursuive sa lutte contre « l’inévitable coucher du soleil » et prenne ainsi le temps d’entendre l’appel et de partir à son tour a la recherche du merveilleux, de l’inaccessible étoile.
Au nom de Jean Salem, qui vous portait en très très haute estime comme vous le savez, je tiens à vous remercier d’avoir été fidèle à vous-mêmes, sincère, authentique, humble et cohérent malgré tout. Et je dis bien malgré tout ce que je tairais à l’instant…
Cher professeur, en leurs noms, et aux noms de tous ceux parmi les élèves de ma génération que je connais et qui partagent ce sentiment éternel de reconnaissance – et ils sont très nombreux, je vous l’assure – je vous remercie infiniment.
Michel HAJJI GEORGIOU
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