Complotite

Michel HAJJI GEORGIOU

18/04/2011

L’Orient-Le Jour

Pour échapper à la fureur de son peuple, le régime syrien – et ses satellites locaux du 8 Mars – n’a rien trouvé de mieux que de s’en prendre aux Libanais souverainistes et de lancer à leur encontre des accusations graves et dangereuses. Ainsi, selon les médias syriens, repris en chœur par l’ambassadeur Ali Abdelkarim Ali, c’est un député libanais de la Békaa, Jamal Jarrah, qui serait à l’origine des troubles en Syrie.

Le régime syrien est très fort : le choix de M. Jarrah est parfaitement judicieux, surtout par rapport à la communauté internationale, qui pourrait ainsi rapidement faire l’amalgame avec son neveu, le terroriste des attaques du World Trade Center, Ziad Jarrah. Sauf que la machination n’a rien de sordide : elle est parfaitement risible.

D’abord, Jamal Jarrah n’a rien d’un terroriste ou d’un islamiste. C’est un député de la nation, qui appartient à un courant politique libéral, le Courant du futur. Et s’en prendre à un député de la nation signifie en principe s’en prendre à toute la nation. Inutile cependant de rechercher une once quelconque de solidarité objective chez ceux qui ont déjà établi leurs priorités, en proclamant in petto : « L’alliance des minorités d’abord, le Liban ensuite. »

Du reste, il en faudra absorber des hallucinogènes, pour croire qu’un député libanais est capable d’ébranler « la tanière du lion de l’arabisme ». Le régime a-t-il une image aussi péjorative, aussi négative de lui-même ? Ne comprend-il pas qu’en accusant Jarrah, et, à travers lui, Saad Hariri et le 14 Mars, il reconnaît ainsi une grande influence – imaginaire – du chef du Courant du futur en Syrie ?

Ubuesque.

Tous ceux qui ont fait le voyage en contrées syriennes depuis les années 1970 savent d’ailleurs parfaitement bien qu’une fourmi ne peut pas franchir les douanes sans l’aval des autorités de Damas. En revanche, le régime Assad a exporté, depuis les années 1970, tout un lot de fléaux en direction du Liban, de la Saïka à Fateh el-Islam – pour ne citer que ceux-là.

Mis à mal chez lui, le régime syrien tente donc d’inverser l’équation historique des relations libano-syriennes. Ce serait donc Beyrouth qui s’ingère dans ses affaires, désormais.

Burlesque.

C’est oublier que Damas a fomenté un coup d’État au Liban en janvier dernier, provoquant la chute du cabinet Hariri, et empêche, depuis, la formation d’un nouveau gouvernement au Liban, notamment en raison du déluge qui se produit actuellement au pays du dernier Baas – de l’aveu même de l’ensemble des politiques et des analystes du 8 Mars.

Balivernes donc que ces théories du complot qui cherchent, comme d’habitude, à tenter de crever l’abcès… au Liban, à travers quelques boucs émissaires notoires, qui s’appelleraient Jamal Jarrah, Moustapha Allouche, Khaled Daher ou encore Mohammad Kabbara.

Si le Liban pouvait se permettre le luxe d’agir sur l’intérieur syrien, aurait-il attendu si longtemps avant de déboulonner l’occupation syrienne ? Aurait-il eu un cortège aussi impressionnant de victimes dans les rangs de ses personnalités et intellectuels souverainistes ? Il aurait, au moins, un système politique stable. Or ce n’est pas le cas, et le régime syrien en assume, sur les 30 dernières années au moins, la responsabilité majeure, avec Israël.

Qu’Assad soit confronté chez lui à un problème insoluble – la soif de la liberté que seule la liberté peut étancher – soit ; mais qu’il cherche à échapper tantôt avec les théories du complot à la soviétique, tantôt en essayant de jouer sur la fibre sectaire sunnito-chiite pour diaboliser ses adversaires, consolider sa açabiya communautaire chez lui et sauver sa peau… cela ne le conduira pas très loin. À moins qu’il ne veuille rééditer encore l’expérience d’une aventure quelconque, sécuritaire ou militaire, au Liban, sans avoir rien appris de la dernière, terminée en catastrophe en 2005.

Heureusement qu’il reste encore quelques partis et médias locaux pour alimenter la mythomanie officielle syrienne. Car, pour tous les autres, ici ou ailleurs, tout cela a un goût nauséabond de déjà-vu et de déjà entendu, visant à masquer l’essentiel.

Or l’essentiel n’est pas à Beyrouth.

L’essentiel se déroule à Deraa, Banias, Soueyda, Lattaquieh, Kamechli, Homs, Hamas, Alep, et à travers l’ensemble du territoire syrien.

Pour une fois depuis quarante ans, le Liban est spectateur.

Enthousiaste ou pas, c’est une autre histoire.


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