Michel HAJJI GEORGIOU
12/05/2011
NowLebanon
Mesdames, Messieurs,
Si les événements qui se déroulent actuellement en Syrie ont mis un facteur particulièrement en évidence, c’est bien la dérive ultra-communautariste des chrétiens libanais. Je ne peux qu’exprimer mon indignation aujourd’hui, en entendant toutes sortes d’arguments de la part de mes co-religionnaires justifiant de diverses manières les massacres commis par le régime syrien sur l’ensemble de son territoire.
Sommes-nous en train de perdre notre humanité ? Notre survie en Orient doit-elle se faire au détriment de ce qui a en principe fait notre particularité, à savoir la promotion des valeurs de la liberté, de la démocratie et des droits de l’homme, ainsi que le respect au-dessus de tout de la dignité humaine ? Si, afin de gagner une « protection » quelconque (illusoire) à notre identité, nous devons renoncer en contrepartie à ce qui en fait l’essence, à quoi bon ? A quoi servirait donc encore notre existence si nous renonçons à ce que nous avons toujours été – et je ne veux pas parler ici d’un « rôle » ou d’une « fonction » quelconque qui nous serait assignée par telle ou telle communauté ou partie, mais de ce que nous avons volontairement toujours voulu être : des témoins de la liberté et de l’humanisme, ainsi que des promoteurs de la démocratie et des droits de l’homme.
Or nous sommes en train de sombrer dans une hypocrisie sans nom, au nom de la soi-disant « préservation » ou « protection » des chrétiens d’Orient. Voulons-nous vivre en citoyens libres et responsables ou en sujets serviles et apeurés ? Une existence dans la terreur de l’autre, en renonçant à notre humanité et à notre liberté sert-elle encore à quelque chose ? Voulons-nous vivre comme des végétaux ? Sommes-nous conscients qu’il s’agit, à moyen terme, de la meilleure stratégie à adopter pour qu’il n’y ait plus de chrétiens en Orient ?
Le discours chrétien libanais actuel est horrifiant, dégoûtant. Il marque une dérive fondamentale par rapport aux valeurs chrétiennes essentielles, qui sont en principe le rejet de la violence et la promotion d’une culture de paix d’une part, et la condamnation de la servitude sous toutes ses formes et la diffusion du goût de la liberté de l’autre. Or, face aux horreurs commises par le régime syrien sur l’ensemble de son territoire – ce même régime qui a massacré indifféremment Palestiniens, Syriens et Libanais de toutes les religions et les communautés – c’est sur le mode du repli communautaire dhimmi que beaucoup de chrétiens du Liban réagissent – à l’unisson avec beaucoup de chrétiens de Syrie.
Que les chrétiens de Syrie aient décidé de se cacher sous l’ombrelle du régime Assad n’a rien de bien étonnant : le régime les fait vivre depuis quarante ans dans la peur de sa disparition, de la même manière qu’il a fait vivre chacune des communautés libanaises dans la hantise que la fin de sa présence au pays du Cèdre signifierait la guerre de tous contre tous. Or tout le monde sait très bien que c’est lui qui attisait les haines et les rancunes entre les groupes communautaires au Liban, appliquant deux principes de Machiavel : « diviser pour régner » et « s’il s’abaisse, je le vante ; s’il se vante, je l’abaisse ». Cette cassure de l’unité du territoire national et du réseau social est fondamentale pour que le régime continue à régner, d’où cette volonté pour lui de terroriser les chrétiens en leur agitant sans cesse, comme il le faisait au Liban, l’épouvantail de l’islamisme, du terrorisme, des Frères musulmans, et, maintenant, du salafisme.
Cependant, il est inadmissible de rencontrer ce genre de mentalité dhimmie au Liban. Evidemment, elle existera toujours chez les courants chrétiens qui ont lié leur sort politique à celui du régime syrien, et qui feront tout pour le défendre bec et ongles, qui par intérêt, qui par aveuglement/idéologie/mythomanie. Mais le plus grave, c’est que cette mentalité existe aussi au sein du 14 Mars, là où nous devrions avoir tiré les leçons de 30 ans de propagande et de machinations du régime syrien, et là où nous sommes, aussi et surtout, supposés être sortis de cette logique de minoritaires associés dans laquelle le régime syrien nous a fait vivre – surtout les chrétiens – durant 30 ans et qui lui a permis de mieux nous écraser, nous manipuler et nous monter les uns contre les autres.
Pourtant, c’est dans cette posture de repli identitaire inadmissible que continuent de fonctionner une partie des chrétiens du 14 Mars – dont même certains responsables partisans chrétiens, qui n’ont pas hésité à proclamer leur soutien à la stabilité du régime syrien à la télévision par « souci de protection des chrétiens » de Syrie ! C’est donc au nom d’un communautarisme et d’un sectarisme abject et hypocrite qu’un tel discours est tenu – alors même que les tenants de ce discours savent très bien que les chrétiens de Syrie ne sont pour le régime rien moins que des marionnettes que l’on expose dans une vitrine pour achalander les passants et améliorer l’image de marque de la maison.
D’autres, plus prudents, préfèrent se taire, mais ne sont pas loin de penser la même chose, à savoir que, pour les chrétiens, tout reste préférable au chaos éventuel qui pourrait émerger en Syrie si le Baas venait à s’effondrer.
Ce qui est dramatique, dans cette posture chrétienne, c’est qu’au nom de « la protection d’une minorité chrétienne » (car c’est ainsi que cette dernière se comporte), elle justifie – passivement ou activement – les massacres qui se déroulent à présent en Syrie, alors que nous sommes face à une véritable répression stalinienne sanglante. Pire encore, elle conduit à traiter ceux du peuple syrien qui sont en train de mourir pour se débarrasser du tyran, qui vont pacifiquement vers une mort certaine pour la liberté et la démocratie – les valeurs spécifiques pour lesquelles nous avons toujours combattu au Liban et que nous avons toujours voulu transmettre aux et partager avec les autres communautés – comme une sous-catégorie d’êtres humains qui ne mériterait pas de bénéficier de ces droits fondamentaux – et ce toujours par un pseudo – « souci de protection » d’une minorité.
Se rend-on compte de l’injustice que nous faisons ainsi aux autres – mais aussi et surtout à nous-mêmes et à cet héritage culturel que nous brandissons tout le temps comme une source de fierté ? Se rend-on compte de la violence qui est faite aux autres à travers cette posture passive criminelle, au lieu de dénoncer, comme il se doit pour tout chrétien, l’injustice, la violence, la répression et l’atteinte à la dignité humaine partout et en tout temps ? Se rend-on compte que nous sombrons lentement et surement, à travers cette posture, dans une position identitaire de minoritaires, qui nous fait progressivement glisser d’une culture libérale vers une culture fasciste de promotion des inégalités humaines ?
Mesdames, Messieurs,
Pour ne rien vous cacher, aujourd’hui, et sans doute pour la première fois, en tant que Libanais et au vu des événements qui se déroulent en Syrie, j’ai honte, terriblement honte, d’être chrétien.
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