Le Pendule de Foucault

Michel HAJJI GEORGIOU

18/06/2011

L’Orient-Le Jour

Il est des habitudes qui sont dures à tuer. Plus dures à liquider en tout cas que des hommes politiques, ou encore des populations civiles.

Parmi ces fâcheuses habitudes, la plus dangereuse, la plus pernicieuse, c’est de refuser de voir la réalité en face, de continuer à s’imaginer confortablement auréolé sur le dôme du Capitole quand la roche Tarpéienne n’est plus qu’à quelques mètres ; de s’acharner à rêvasser aux splendeurs du passé lorsque les lauriers de la gloire ne sont plus qu’une piètre couronne de feuilles jaunies et craquelées.

Le déni est, sans aucun doute, le plus vil des maux qui ravage depuis quelque temps ce qu’il est devenu communément admis d’appeler la jabhet el-moumanaa, ce véritable titre de guerre belliqueux et récalcitrant qui sert depuis des années de cache-sexe géostratégique au projet de l’Alliance des minorités et à une certaine vieille gauche sépulcrale, toujours orpheline du marteau et de la faucille, incapable de vivre sans idéologie et sans totalitarisme…

Déni, parce qu’incapacité de plus en plus grande de s’adapter, de cohabiter avec les développements qui foisonnent et se multiplient, tout autour, loin des voies toutes tracées par les guides suprêmes et autres « pères historiques » de la nation.

Déni aussi, parce que l’on découvre, avec la migraine des mauvaises surprises, qu’il ne suffit pas de rayer par une formule magique l’Europe de la carte pour que le Vieux Continent soit englouti à tout jamais, ou encore de tourner Antonio Cassese et Daniel Bellemare en ridicule pour que ces derniers se transforment en bouffons de Commedia dell’arte.

Mais la chute abyssale du front dit de la moumanaa est plus qu’une simple déroute devant des événements historiques cataclysmiques. Car la perte de sens s’accompagne en effet d’un effondrement moral sans précédent.

Le discours de la moumanaa se permet ainsi toutes les incartades, toutes les turpitudes, du grotesque au tragique, sans aucun souci de rigueur.

Il en est ainsi, à titre d’exemple, de Mahmoud Ahmadinejad, lorsqu’il dénonce le plus fermement du monde la répression de Londres, où David Cameron a dû trembler d’effroi avant d’autoriser l’usage… des canons à eau, alors même que l’année 2011 s’est ouverte à Téhéran par une série sans fin de pendaisons des étudiants de la Green Revolution.

Ou encore de ces chefs politiques libanais qui ont gagné leur place de cancres à tout jamais au panthéon du ridicule en proclamant, toujours plus royalistes que le roi, qu’il ne se passe rien en Syrie… tout au plus quelques actes de méchants vandales que la très disciplinée police syrienne veille à mâter.

Sur l’usage de la marine pour bombarder Lattaquié ? Rien.

Sur le véritable siège de Hama, Homs, Deir ez-Zor et autres ? Rien.

Évidemment.

La raison d’État passe bien quelquefois par la cécité volontaire, certes. Mais la servitude volontaire commence aussi très certainement dès lors que l’invocation de la raison d’État devient un prétexte fallacieux justifiant toutes les perversions, toutes les injustices.

Mais par-delà le régime assadien, qui sublime son effondrement devant son peuple vaillant par un décuplement insensé de la violence, ou le courant aouniste, dont les projets nationaux de naguère se retrouvent désormais réduits à quelques ambitions familiales, l’emblème du malheur de la moumanaa est plus que jamais incarné aujourd’hui par le Hezbollah, le corps le plus atteint par ce déphasage.

Hassan Nasrallah a bien exprimé hier la crise dans laquelle son parti se trouve, maintenant que les fragrances des épopées divines s’envolent et s’éparpillent, et que le discours irrationnel et irascible est aux prises avec des enquêteurs internationaux froids et déterminés.

Le faisceau de preuves circonstancielles ? De la fumée.

Les réseaux téléphoniques ? Une sombre invention de Der Spiegel et du Figaro.

Qui pourrait croire en effet, ne serait-ce que l’ombre d’un instant, comme le laissait déjà entendre la New TV hier peu après la publication de l’acte d’accusation du TSL, que les résistants du parti divin, qui ont réalisé une victoire tout aussi divine contre la titanesque machine de guerre israélienne, se laisseraient épingler de cette manière par des téléphones mobiles, en laissant autant de preuves derrière eux ?

Est-il possible que les « saints » autoproclamés de la résistance divine puissent montrer de tels signes de défaillance humaine ?

Bien sûr que non.

L’illusion de la puissance le veut.

Au nom du surhomme, de l’homo superior.

Quant à l’intelligence humaine, elle n’a rien à faire dans ces contrées marécageuses.

Rien à faire.

Le Pendule de Foucault, cet indicateur unique du point fixe de l’univers – pour la moumanaa et ses enfants, c’est la Théorie du Complot. Complot istikbari et impérialiste contre l’Iran, complot international des moundassin en Syrie, complot universel de tous les corrompus de la Terre contre le général de Rabieh, complot américano-sioniste – et 14 Marsiste, bien entendu – du TSL contre la « résistance », et, surtout – tentative méprisable et criminelle du patron du Hezbollah hier pour mobiliser la açabiya communautaire à la rescousse de son parti – contre les chiites…

Après tout, la théorie du complot, n’est-ce pas un peu cette déité gnostique que l’on invoque désormais, sur le mode victimaire évidemment, pour justifier tout et n’importe quoi, pour donner à la folie une vague impression d’ordre et de rationalité, pour donner à la plus innommable des violences l’apparat d’un rêve édénique, utopique…

Méphistophélique.


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