Michel HAJJI GEORGIOU
22/06/2011
L’Orient-Le Jour
« Ils tomberont de si bas que leur chute même ne leur fera pas de mal. »
Anatole France
De quoi faut-il se réjouir exactement, avec la formation du nouveau gouvernement ? Du fait qu’il y ait de nouveau un Grand Timonier à la barre, mission partagée pour le coup entre Hassan Nasrallah et Bachar el-Assad ? Peut-être bien. Ceux qui recherchent l’illusion de la stabilité coûte que coûte – sans se soucier de la facture générale à payer à l’arrivée – sont royalement servis. Ils peuvent en effet se réjouir.
Sauf que la réjouissance des Trente – piètre caricature des Onze du Salut public – risque d’être de bien courte durée. Parce que si Grand(s) Timonier(s) il y a encore, la barque, elle, prend sérieusement l’eau, et le discours pseudo-« réformateur » administré lundi par Bachar el-Assad à une opinion publique syrienne et internationale parfaitement dubitative ne servira guère de bouée de sauvetage – loin de là.
Le président syrien a choisi depuis trop longtemps la voie de la violence pour faire disparaître, au sens littéral, ses ennuis – en l’occurrence le goût d’un peuple syrien, admirable, à la dignité et à la liberté. Sans comprendre probablement que les effets de la violence, décuplés par le pouvoir de l’image brute, constituent l’accélérateur par excellence de l’histoire qui emportera les uns après les autres ces demi-dieux autoproclamés et qui se croient invincibles. Il a également choisi son clan contre l’État et la société contre la Syrie même, et c’est là que le régime a effectivement pris le dernier tournant, celui qui lui sera fatal : en faisant prévaloir le nassab, les liens de sang – Maher el-Assad, Rami Makhlouf ou encore Atef Nagib – pour faire triompher la açabiya confessionnelle et préserver le mûlk en cercle bien restreint, comme l’aurait écrit le très regretté Michel Seurat, au détriment du lien social. C’est encore la badiya qui l’a emporté sur la madina, par le même processus destructif. Mais dans une implosion du système cette fois, à laquelle le régime aura bien du mal à survivre.
Que l’on ne s’y trompe pas : c’est à Damas que l’essentiel se joue, et non à Beyrouth – n’en déplaise à un 14 Mars pour l’instant trop timoré pour pouvoir comprendre que l’équation souverainiste qu’il défend encore d’une manière archaïque n’a plus aucune valeur dans l’étape actuelle.
D’abord, le pouvoir à Damas se moque de l’entité libanaise, et il n’a pas hésité, même en position de faiblesse, à défier le monde entier en formant son propre cabinet au Liban. En l’absence de relations qui s’établiraient en profondeur entre les deux peuples sur base de la liberté et de la modernité arabes – ce qui est impossible à l’ombre du régime actuel, expérience à l’appui –, l’indépendance et la souveraineté du Liban resteront en effet toujours compromises, et 100 000 révolutions du Cèdre n’y changeraient rien.
Ensuite, l’onde de choc syrienne est tellement forte qu’il est impossible qu’elle ne touche pas le Liban, d’une manière ou d’une autre. Continuer à jouer au souverainisme borné, comme le font certains des leaders chrétiens du 14 Mars, c’est pousser la cécité à l’outrance… ou choisir le confort minable de la politique de l’autruche, au nom de cette supercherie que constitue le discours sur les minorités et sur l’alliance des minorités.
L’on peut être sceptique par esprit d’analyse, certes. Mais, passé un certain cap, le scepticisme devient un dogme commandé, forcé par la peur. L’analyse n’a alors plus aucune valeur : la peur a tellement intégré la réflexion, que cette dernière est sommée d’aboutir immanquablement à des formules standardisées et stériles – toujours les mêmes du reste – qui motiveront et justifieront toutes les décisions… Que cette peur soit liée à des éléments matériels et tangibles – la facilité qu’a le régime syrien à tirer sur la gâchette ou les armes du Hezbollah – ou à des représentations psychiques et fantasmatiques – le risque d’une guerre sunnito-chiite, l’annihilation des minorités, etc. –, le résultat sera le même… Et le mal ravage une bonne partie du microcosme politique libanais, tous camps confondus.
Tout se joue en territoire syrien, et ce n’est inéluctablement que des roses trémières refleuries à Damas que, paradoxalement pour certains, peut réémerger un nouveau Printemps de Beyrouth.
En attendant, Najib Mikati et son mentor hezbollahi peuvent savourer avec délice leur petite république de Salò, concédée par un régime Assad en déliquescence, en promettant monts et merveilles aux Libanais et à la communauté internationale d’un côté, tout en ramenant de l’autre le pays aux temps obscurs de la censure, de l’autocensure et du régime sécuritaire binational, en multipliant les « nettoyages » et autres lynchages administratifs et politiques, en menant une guerre de guérilla contre la justice internationale, ou encore en délivrant des one way tickets à foison, pour les stairways to heaven comme pour les highways to hell, avec l’aide professionnelle du parrain irano-syrien.
Au final, cela n’y changera pas grand-chose. Après tout, ce n’est pas pour rien que les plaisirs les plus doux de ce monde sont aussi les plus éphémères.
Omar Karamé, lui, le sait.
PS : Toujours bien inspiré, Michel Aoun a conseillé hier à Saad Hariri de « se rebeller » et de rentrer au Liban, comme lui en 2005. Explication pour qui n’y comprend plus rien : « se rebeller », ou comment, dans le dictionnaire aounien, faire acte d’allégeance totale au tandem irano-syrien…
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