Frères de sang

Michel HAJJI GEORGIOU

09/08/2011

L’Orient-Le Jour

Charles Malek est mort…

Mais Charles Malek, ou plutôt son esprit, indissociable du Liban, meurt tous les jours encore, un peu plus. Surtout depuis quelques semaines. Assassiné. Couvert de honte. Charles Malek se meurt. Lentement. Une agonie terrible, un calvaire infernal, interminable.

L’universaliste meurt une deuxième fois, à l’aube, en écoutant certains fantômes politiques, pâles répliques de ce qu’ils furent autrefois – dans ce qui semble être désormais une autre réalité, une autre vie. Il meurt, supplicié, en les écoutant, ultime renonciation de ce qu’ils ont un jour été, ternir l’œuvre de sa vie, cette Déclaration universelle des droits de l’homme, devenue rien moins qu’un « label commercial de l’Occident ».

Le diplomate meurt une seconde fois, entre chien et loup, en voyant ce piètre successeur au poste qu’il a un jour occupé – celui de ministre des Affaires étrangères en 1958 – s’émerveiller au son des satisfecit délivrés par les anciens-nouveaux tuteurs, despotes et criminels en voie d’être emportés par la tornade de la liberté.

L’humaniste, promoteur de la nécessaire intervention en « cas d’extrême gravité », c’est-à-dire en cas de massacres contre une population sans défense, meurt une troisième fois, à la pleine lune, en voyant son pays et ses dirigeants incolores s’arcbouter derrière le prétexte fallacieux, si facile, si laid, de « non-ingérence dans les affaires d’un pays frère », pour expliquer un silence officiel complice des crimes contre l’humanité commis à l’encontre d’un peuple frère.

Le libaniste convaincu, acharné, combatif, chrétien croyant et militant, meurt enfin une quatrième fois, à l’heure du loup, devant la surenchère risible de ceux parmi ses compatriotes qui, par ultrasouverainisme, n’arrivent ni à tourner la page d’un passé douloureux pour tendre la main à ceux qui sont aujourd’hui, et depuis quarante ans, victimes, avec lui, du même bourreau ; ni à résister à cette déliquescence éthique, cet effondrement total de toutes les valeurs morales qui les empêche de s’associer à la douleur d’un peuple tous les jours crucifié, tantôt au nom d’une revendication identitaire communautaire maladive et illusoire, tantôt au nom d’une idéologie pseudo-moumanaa, malade de sa crypto-grandeur et d’arrogance… en pleine décadence.

Charles Malek se meurt. Supplicié. Comme Prométhée enchaîné, martyrisé.

Avec lui, tout un pays se meurt aussi. Jeté au ban de la communauté internationale. Marginalisé. Poussé à se rebeller contre ce qu’il a lui-même contribué jadis à mettre en place : un ordre, une justice, un système international. Certes imparfait, comme tout, comme la vie elle-même, mais néanmoins nécessaire, vital.

Charles Malek se meurt. « Suicidé ». Sur commande de l’Imperator – du guide suprême et de ses acolytes locaux et régionaux. Comme Sénèque. Il se vide lentement de son sang.

Frères de sang, Libanais et Syriens le sont plus que jamais, dans le respect de leurs souverainetés respectives, comme l’ont prouvé hier les manifestants libres de la place des Martyrs. Ces derniers ont d’ailleurs choisi le lieu où ils ont le mieux affirmé leur identité nationale, un jour de printemps beyrouthin, le 14 mars 2005, pour se solidariser avec le peuple syrien contre la barbarie du régime. Ce même lieu où, le 6 mai 1916, ils avaient déjà été ensemble victimes du même despote.

Frères de sang, dans le malheur, en effet. Régimes frères et criminels, aussi. Vampire au pays de Farès el-Khoury, où le pouvoir nourrit littéralement son sursis du sang de ses victimes. Succube au pays de Charles Malek, où c’est tout un corps, toute une âme que l’on cherche, plus que jamais, à asservir, à baassiser, à ayatollahiser.

En vain.


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