Michel HAJJI GEORGIOU
12/09/2011
L’Orient-Le Jour
Deux grands événements se sont produits le 15 mars dernier – une double naissance, dont la concomitance est peut-être passée inaperçue aux yeux du nouveau patriarche maronite, Mgr Béchara Raï. Le jour même où l’ensemble des chrétiens du Liban célébrait dans l’allégresse la transition à la tête du patriarcat maronite d’Antioche et de tout l’Orient, l’innommable souffrance infligée à quelques écoliers, arrêtés et torturés, les ongles arrachés, à Deraa donnait le coup d’envoi de la révolution syrienne. Le point commun entre les deux dynamiques ? Théoriquement, la même volonté de renouveau, sous le signe de la liberté : rajeunissement, d’une part, au patriarcat maronite avec, avait-on dit à l’époque, une soif de modernisation et d’institutionnalisation dans la continuité du rôle historique du fer de lance souverainiste, joué par Bkerké et mythifié par le désormais iconique patriarche Sfeir ; libération de quarante ans de dictature du parti Baas en Syrie de l’autre, avec le soulèvement populaire contre la tyrannie des Assad.
En plein printemps arabe, l’Église maronite, qui en avait elle-même donné, symboliquement, le coup d’envoi en septembre 2000 avec le célèbre communiqué des évêques maronites, initiateur de la dynamique qui avait culminé, cinq ans plus tard, avec la révolution du Cèdre, semblait elle aussi se doter d’un nouvel élan. Un élan à même d’inciter véritablement les chrétiens, par le biais de la société civile, à jouer de nouveau leur rôle historique, sur le plan régional, d’avant-garde en matière de promotion des valeurs démocratiques et des droits de l’homme, après quinze ans de frustrations et autres ihbats, orchestrés par le régime syrien, avec leur lot de meurtres, d’incarcérations, d’exils et autres moyens d’annihiler les véritables représentants politiques des chrétiens.
Avec son nouveau message, sharika wa mahabba, « communion et partage », Mgr Raï avait vite donné, dans les minutes suivant son élection, une multitude de signaux dynamiques, suscitant les plus fols espoirs… dont celui, tant difficile, d’une « réunification » interchrétienne sur des bases de quasi-neutralité politique, sinon de prudence, d’ailleurs vivement recommandée, avait-on dit, par le Vatican lui-même. Fort bien…
… Mais voilà que, six mois plus tard, force est de constater que le binôme sharika wa mahabba, et avec lui la très fragile « trêve », s’est volatilisé en l’espace de quelques phrases balourdes lancées entre Paris et Lourdes.
L’homme qui était supposé incarner le renouveau de l’Église maronite, celui dont la tâche si âpre était de reprendre le flambeau de l’inoubliable Nasrallah Sfeir, s’est soudain placé de plein gré en confrontation avec le printemps arabe, prenant ouvertement la défense du bourreau du peuple syrien, Bachar el-Assad, l’homme « ouvert », celui qui « a étudié en Europe », qui « est formé à la manière occidentale », mais qui « ne peut pas faire de miracles, lui, le pauvre »… Le patriarche a également repris la vieille antienne syrienne de l’épouvantail palestinien, tour à tour apanage d’Émile Lahoud et de Michel Aoun, pour justifier le maintien des armes ad vitam aeternam aux mains du Hezbollah. Le tout au nom d’une idéologie façonnée de toutes pièces au cours des trente dernières années par les services de renseignements syriens au Liban, celle de l’ « alliance des minorités » face au Grand Méchant Loup sunnite qui pourrait, s’il venait à s’affranchir de la dictature, venir manger le Chaperon Rouge chrétien…
Le nouveau patriarche peut aujourd’hui se justifier de toutes les manières possibles et inimaginables, avec les signes manifestes de nervosité observés à l’aéroport. Il peut, comme l’ont fait avant lui tant de requins de la politique, se déchaîner lamentablement sur le corps médiatique – dont il est à la fois l’un des fils et l’un des clients les plus exubérants – pour en faire le bouc émissaire de sa monumentale erreur commise en France. Il peut crier à la manipulation, à l’absence de professionnalisme, à la « superficialité » des journalistes comme des lecteurs, qui l’auraient mal lu, mal compris, mal interprété. Il peut aussi faire intervenir son influence pour inciter à l’autocensure, comme le prouve l’amère expérience de May Chidiac, à qui l’on a promptement commandé d’effacer, tout récemment, une réaction publiée sur Facebook sur le coup de l’exaspération… Il reste que rien de tout cela n’effacera le péché commis, ni le fait que les deux camps politiques aient très bien compris le sens politique et stratégique de ces propos… comme le prouve d’ailleurs la cascade de dithyrambes de la part de l’ambassadeur syrien Ali Abdelkarim Ali – celui-là même qui vient d’être frappé par des sanctions internationales pour participation à des crimes contre l’humanité – et des différentes stars du Baas, du Hezbollah, du Parti syrien national social, du CPL et d’Amal.
Or péché il y a. Multidirectionnel. Et médiatique, de surcroît. Au plan moral, Mgr Raï a transmis un message incompréhensible, irrecevable, pour qui considère que la personne humaine est fondée sur trois valeurs fondamentales, en l’occurrence la liberté, la dignité et la non-violence. Dans sa défense du dictateur syrien, il a semblé prôner que la servitude et l’annihilation des autres sont recevables si elles permettent la préservation biologique et artificielle de soi, qui plus est sous une ombrelle « protectrice » tyrannique. Peut-être une délégation de l’opposition syrienne devrait-elle prendre la peine de se rendre à Bkerké pour pousser le patriarche à visionner, dans une sorte de cours de rattrapage, toutes ces images inqualifiables qu’il semble avoir ratées : celle de Hamza el-Khatib au corps mutilé et au sexe coupé, ou encore de ces centaines de petits enfants abattus d’une balle dans la tête ; celle de Ibrahim Kachouch et Ghayyath Matar à la gorge arrachée ; celle de Ali Farzat, le caricaturiste aux mains broyées, celles de ces hommes aux yeux bandés, humiliés, battus comme des bêtes de somme par des moukhabarate, et que l’on oblige à répéter : « Il n’y a d’autre dieu que Bachar… » Pas de quoi dormir la nuit, dans tout cela, lorsqu’on est homme de Dieu…
Au plan politique, le patriarche maronite s’est écarté de ses fonctions historiques de gardien symbolique de l’entité libanaise du « territoire » libanais. Faut-il en effet lui rappeler ce que ce régime, de père en fils, a fait subir au Liban ? Faut-il lui rappeler combien de mères attendent encore le retour de leurs enfants des geôles syriennes ? Que les larmes d’autres mères, épouses et filles n’ont pas séché encore, après les assassinats de Pierre Gemayel, Samir Kassir, Gebran Tuéni et tant d’autres des différentes familles spirituelles libanaises ? Faut-il lui rappeler que c’est ce même régime qui a asservi le Liban durant tant d’années et qui a tout fait pour abattre Bkerké par tous les moyens, notamment en se livrant à des campagnes frénétiques contre le patriarche Sfeir à partir de l’an 2000 au nom de la « cellule de Hamad » et autres créations des moukhabarate ? Peut-il s’étonner, partant, que ses propos aient écorché au vif autant de Libanais, chrétiens et musulmans ?
Enfin, au plan stratégique, le patriarche Raï saisit-il la portée des propos tenus à Paris, qui ont fait de lui, de facto, l’un des meilleurs ambassadeurs du régime en place à Damas ? Accepte-t-il d’entrer dans l’histoire comme l’homme qui, par un acte fou de cécité politique, s’est placé en gardien de l’ordre ancien despotique, au nom de la fantasmatique et criminelle « alliance des minorités », plaçant de ce fait les chrétiens en confrontation avec l’ordre nouveau avide de liberté qui émerge dans le monde arabe, et qui sera d’ici à quelque temps, inéluctablement, en place aussi à Damas ? Assume-t-il la responsabilité de placer les chrétiens du Liban dans le camp minoritaire, sectaire et traditionnel, le même que celui des régimes sécuritaires en partance, face au noyau démocrate et libéral en formation dans la région ? Le Synode et l’Exhortation apostolique n’ont-ils pas mis en exergue l’opposition fondamentale entre la « minorité », chétive, repliée sur elle-même et certaine de son suicide, à la « communauté », forte et sereine, qui est « appelée à construire avec les autres communautés un avenir de convivialité et de collaboration » ?
À l’automne du Baas syrien, le patriarche maronite ferait mieux d’apprendre à savourer et recréer les fragrances du Printemps, celui des chrétiens d’Orient, dans l’esprit de Boutros el-Boustani, de Nagib Azouri, d’Ahmad Farès el-Chidiac et d’autres piliers de la Nahda. Ailleurs, dans les contrées de Bachar, l’air, d’ailleurs irrespirable, commence de toute façon à manquer.
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