Notre silence les tue

Michel HAJJI GEORGIOU

23/10/2011

Allocution prononcée en libanais lors du séminaire de Saydet el-Jabal en dénonciation de la position de l’Église maronite vis-à-vis de la révolution syrienne.

Étrange époque que la nôtre !

Une époque où il devient nécessaire de réexpliquer des concepts et des principes que nous pensions pourtant évidents, ceux qui touchent à la philosophie et aux valeurs du christianisme.

Sommes-nous devenus si aveuglés par notre quête d’identité, motivée par la peur et l’angoisse de l’avenir, que nous ne sommes plus capables de voir la vérité essentielle qui se cache derrière le sacrifice du Christ sur la croix ?

Petite remarque en marge : j’adhère pleinement à la théorie selon laquelle l’être humain existe par lui-même.

Il n’a pas besoin d’accomplir une fonction quelconque pour justifier son existence.

L’existence se justifie par l’existence.

Aucun rôle, aucune mission ne peut justifier notre présence en tant que chrétiens en Orient.

Mais cela ne nous exonère pas pour autant de notre responsabilité en tant que citoyens actifs au sein de nos sociétés, ni du devoir de transmettre nos valeurs et notre message.

C’est une tâche que nous avons assumée de notre propre gré.

Personne ne nous l’a confiée, personne ne nous y a contraints.

Elle a toujours fait partie intégrante de nos convictions.

Quelles sont donc ces valeurs dont nous parlons et qui constituent l’essence même de la pensée chrétienne, celles que symbolise le sacrifice du Christ ?

• La liberté

• La dignité

• La justice

• Le respect absolu de la finalité de la personne humaine

• Le respect de ses droits fondamentaux

Mais s’il est une valeur fondamentale qui fonde réellement la pensée chrétienne, c’est le rejet et la condamnation absolue de la violence, et l’établissement d’une culture de la paix.

Selon René Girard, anthropologue français, le Christ est ce que la langue grecque appelle le pharmakos – une victime innocente venue briser le cycle infernal de la violence sacrificielle, qui caractérisait les religions païennes, lesquelles reposaient sur des rituels sanglants, dont le plus emblématique était le bouc émissaire.

L’idée étant que la victime est nécessairement coupable et doit être sacrifiée pour préserver l’ordre social.

Ce principe se retrouve notamment chez les Grecs, dans les cérémonies rituelles en l’honneur de Dionysos (Bacchus chez les Romains), un dieu qui symbolise plus que tout autre la violence et le chaos.

Ainsi, la philosophie chrétienne, dans sa profonde essence ontologique, repose sur une rupture radicale avec cette logique sacrificielle :

Le véritable héros n’est pas le guerrier, mais la victime pacifique.

Le véritable héros est celui qui a compris la vérité révélée par le Christ sur la croix :

La condamnation absolue de la logique de la violence et du duel, qui ne mène qu’à davantage de violence et de chaos.

Et soit dit en passant, cette idée réfute totalement la propagande absurde que nous entendons aujourd’hui de la part de certains responsables politiques, qui veulent nous faire croire que le Christ fut « le premier résistant ».

Cette tentative de récupération vise uniquement à ancrer les chrétiens dans des alliances et des idéologies qui justifient la violence et l’usage des armes, et qui sont en totale contradiction avec nos principes et nos valeurs.

Pourquoi rappeler tout cela ?

Pourquoi cette longue introduction ?

Parce qu’aujourd’hui, des peuples arabes héroïques luttent pour leur liberté et leur dignité contre l’oppression et la tyrannie.

Et ce combat est un droit naturel, préservé dans toutes les lois divines, celles-là mêmes qui ont servi de fondement à la Déclaration universelle des droits de l’homme, comme l’indique clairement son préambule.

En tant qu’êtres humains, et plus encore en tant que chrétiens, nous ne pouvons que soutenir ces mouvements de libération, qui expriment le besoin vital de ces peuples de se réconcilier avec eux-mêmes et de trouver enfin la paix, après des décennies de servitude et d’oppression.

Mais ce qui est encore plus important, c’est leur attachement à la lutte non-violente pour instaurer la justice et se libérer de la tyrannie.

Je pense ici tout particulièrement à la révolution syrienne.

Car plus elle persiste dans sa dynamique pacifique, plus le régime d’Assad s’acharne contre elle avec une brutalité et une sauvagerie exceptionnelles.

Mais cette révolution est profondément chrétienne dans son essence.

Car comme le Christ sur la croix, elle met à nu, jour après jour, la barbarie païenne de ce régime, son goût du chaos, de la violence et du sang.

Elle révèle son vrai visage : celui d’un pouvoir semblable au culte de Dionysos.

Les images et les témoignages en provenance de Syrie le confirment :

Les pratiques du régime – les exactions sur les hommes, les femmes et les enfants, jusqu’à la mutilation des cadavres – ressemblent à s’y méprendre aux bacchanales antiques, ces rites sanglants en l’honneur de Bacchus, où toutes les limites morales étaient abolies.

C’est pour cette raison – et pour bien d’autres encore – que nous devons nous incliner avec respect et admiration devant ces révolutionnaires pacifiques, ces héros sacrifiés, qui meurent chaque jour sous les balles et les bombes,

Non pas pour eux-mêmes, mais pour instaurer des valeurs universelles, qui sont aussi – et surtout – des valeurs chrétiennes.

Si notre silence les tue, alors élevons notre voix.

Je vous remercie.


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