Alice au pays de la violence

Michel HAJJI GEORGIOU

28/10/2011

Allocution prononcée dans le cadre du colloque « Guerre finie, guerre infinie », organisé par la Société libanaise de psychanalyse à l’Hôpital du Mont-Liban.

« Et maintenant, on va où ? ». 

Mesdames, Messieurs, 

Cette question est plus que jamais à la mode, compte-tenu du succès du film éponyme de la réalisatrice Nadine Labaki. Je vous rassure d’emblée : je ne m’aventurerai cependant pas dans une quelconque tentative de psychanalyse du film de Mme Labaki. L’entreprise serait en effet particulièrement périlleuse, surtout au vu du succès extraordinaire de l’œuvre au plan populaire ; quand bien-même elle est, à mon avis, nécessaire, dans la mesure où elle pourrait nous aider à dégager des axiomes indispensables à la suite de cette analyse.  

Car ce film pose en effet la question essentielle, celle qui nous taraude tous, d’une manière ou d’une autre, en l’occurrence celle de « l’identité et du sens », pour reprendre le titre d’un ouvrage du père Sélim Abou publié en 2009. 

Elle l’a toujours été, évidemment, d’une certaine manière, mais elle nous préoccupe plus que jamais aujourd’hui, puisque nous sommes, ici plus qu’ailleurs, directement affectés par trois genres de crises qui concernent directement notre avenir et sur lesquels nous n’avons aucune prise direct ; dont nous sommes en quelque sorte des spectateurs angoissés et impatients : une crise à l’échelle internationale, notamment de nature économique, qui donne lieu actuellement à une série de manifestations populaires en Occident ; une crise politico-culturelle dans le monde arabe où les peuples redécouvrent le lien social et politique, ainsi que le goût de la dignité et de la liberté, figés, suspendus durant quarante ans par le règne des dictatures, tyrannies et autres totalitarismes ; et une crise polyvalente au Liban, où les clivages n’ont jamais été si forts. L’incertitude sur l’avenir règne donc partout, et elle est immanquablement génératrice de violences ; surtout quand le placebo pour mettre un baume illusoire sur cette angoisse se fait dans une sorte de renversement sur soi, qui est un retour à l’identité sous son visage le plus monolithique, essentiel et grégaire, en l’occurrence un retour à l’identitaire.

Or il m’est d’avis que le titre de ce colloque qui nous réunit aujourd’hui, « Guerre finie, guerre infinie », nous ramène immanquablement à cette dynamique de l’identitaire. Je vais m’efforcer de montrer pourquoi.   

Mais commençons par le commencement. 

Je propose de convoquer, à ma rescousse, pour initier cet exposé, celui qui a eu un impact déterminant sur mon horizon de pensée jusqu’à présent. Non point un politique, un académique, ou un « activiste » quelconque, mais un poète, canadien. Leonard Cohen, qui vient d’ailleurs de recevoir le Prix Prince des Asturies des Lettres 2011. Les poètes maintiennent en effet une sorte de correspondance invisible avec la transcendance ; ils sont toujours quelque part en contact avec une certaine forme de sacré qui leur permet de s’élever au-delà des contingences. Cohen, de tradition judéo-chrétienne, mais converti au bouddhisme après un passage, durant les late sixties et les early seventies, par une crise intense de spiritualité, compose en effet une chanson assez curieuse à la toute fin des années 1980, au moment de la chute du Mur de Berlin et de l’Union Soviétique, intitulée « The Future ». 

Que nous dit Leonard Cohen dans ce texte particulièrement sombre, mais quasi prophétique : 

« Rendez-moi ma nuit dérangée/ ma chambre aux miroirs/ma vie cachée/On se sent seul ici/Il n’y a plus personne à torturer/Donnez- moi le contrôle absolu/Sur chaque âme vivante/Et allonge-toi près de moi, baby/C’est un ordre !/Donnez-moi du crack et de l’anal/Prenez le seul arbre qui reste/Et bouchez avec le trou de votre culture/Rendez-moi le Mur de Berlin/Rendez-moi Staline et Saint Paul/J’ai vu l’avenir, frère/Et il est meurtre/Les choses partent à la dérive/Et vont aller dans toutes les directions/Il n’y aura plus rien que vous puissiez encore mesurer/Le blizzard du monde/A franchi les frontières/Et il a renversé/L’ordre de l’âme »11

Les paroles et les images sont assez éloquentes en soi. Je ne crois pas qu’il y ait besoin de les interpréter, qui plus est devant un parterre d’éminents psychanalystes. 

Ce que pressent le poète Leonard Cohen, c’est la pression angoissante qu’un « ordre ancien » est en train de disparaître avec le Mur, celui de la division bipolaire, du monde institutionnalisé par les accords de Helsinki ‘78. Or, justement, le caractère sombre et extrêmement violent de la chanson tranche pourtant bien mal avec la vague d’euphorie qui plane au moment même sur l’Occident, et dans le cadre de laquelle un certain Francis Fukuyama ne tardera pas à venir parler de la « Fin de l’Histoire » et du triomphe du capitalisme, comme réalisation ultime de l’Esprit dans l’Histoire. A l’heure où tant d’intellectuels perçoivent une « réconciliation historique », une « nouvelle ère de paix » induite par cette rupture entre l’ordre ancien et un ordre nouveau pourtant encore indéterminé, Leonard Cohen se laisse aller, lui, à l’angoisse kierkegaardienne caractéristique de « l’homme-paradoxe ». Craintes et tremblements donc face au renversement de l’ordre du monde, qui est surtout, pour lui, un « renversement de l’ordre de l’âme ». 

Mais quel est donc cet avenir apocalyptique entrevu par le chanteur canadien ? Sans trop se tromper, nous pouvons affirmer qu’il s’agit de l’avènement de l’indifférenciation culturelle avec la mondialisation, et du déluge de violence potentielle dont ce phénomène est porteur. Les lendemains qui chantent à la sauce de l’économie de marché, cette fois, dans le cadre d’un système qui viendrait clôturer la marche de l’Histoire et suspendre toutes les interrogations, il n’y croit pas un instant. « Il ne s’agit pas de se convaincre que tout va bien, juste afin de ne pas se poser de questions. Il s’agit davantage de la confrontation à la réalité »2, dit-il, dans un entretien accordé à un journaliste allemand en 1994. Cohen refuse donc de plier devant une certaine forme de gnosticisme occidental post-hégélianiste, au sens défini par le philosophe américain Eric Voegelin3, c’est-à-dire de se soumettre à l’effet placebo dont nous avons parlé tout à l’heure, qui vise, dans le cadre du pseudo « système parfait », à suspendre toute faculté critique, tout questionnement intérieur, à ordonnancer le désordre de l’âme et de l’existence. Non qu’il ne faille se réjouir de la disparition d’une autre gnose, marxiste celle-là, érigée en système politique en Union Soviétique… mais au contraire, racler l’os jusqu’à la moelle, et mettre en garde contre les dérives qui menacent la personne humaine.    

Cohen est ainsi l’un des premiers à dénoncer et à mettre en garde dans son texte, et toujours par intuition, aussi bien les ravages à venir du positivisme scientiste au nom du « progrès » sous le couvert de la mondialisation, que ce déchaînement de violence identitaire, que cette mondialisation va entraîner par le biais de l’indifférenciation culturelle résultant du développement extraordinaire et fulgurant de la science, de l’informatique, des médias et des moyens de télécommunications. Il met enfin en garde, en faisant appel aux figures de Staline et Saint Paul, contre  les solutions faciles, avec la résurgence identitaire, que pourrait être le retour à certaines formes d’ordre totalitariste et essentialiste comme résultat d’absence de la dialectique dans le monde.  Tout cela, c’est donc l’avenir, celui d’un monde dédivinisé, déshumanisé, qui n’est autre que le « meurtre », donc un éternel retour de la violence sacrificielle sous d’autres oripeaux.     

Voici venu le temps de quitter Leonard Cohen, l’artiste, pour convoquer maintenant un anthropologue, René Girard. Car Girard a aussi entrevu quelque chose dans l’histoire des religions qui est étroitement lié à l’intuition de Cohen : la dynamique de la violence mimétique et les dangers, justement, de l’indifférenciation. 

La mondialisation, écrit Sélim Abou, se traduit en effet par « l’ouverture des frontières, la libre circulation des hommes, des biens et des capitaux, la délocalisation des entreprises, la dérégulation planétaire, sous-tendues par l’internationalisation des technologies de la communication et de l’information. Elle instaure et justifie une économie de marché ouverte à tous vents, soustraite au contrôle politique ou imposant sa logique à l’État. Or qu’elle se manifeste au niveau national, groupal ou individuel, la défense de l’identité, quelle que soit sa forme, atteste la peur d’être englouti dans cette marchandisation du monde, qui se caractérise par la mainmise du secteur financier sur l’économie et l’affaiblissement du lien politique, juridique et social ». Et le père Abou d’ajouter : « La défense de l’identité ou de la spécificité s’impose avec d’autant plus de force que le néolibéralisme parie sur une réduction considérable, sinon radicale, des différences culturelles susceptibles d’entraver la marche triomphale de l’économie de marché, c’est-à-dire en somme sur un haut degré d’uniformisation planétaire des modèles de comportement, de pensée et de sensibilité constitutifs des diverses cultures. (…) Le marché tend vers une communauté globale et entraîne, de ce fait, la formation d’une culture globale. Or le principe de la culture globale est précisément de combattre la diversité des cultures, qui constitue un frein à la standardisation des produits commerciaux et des comportements du consommateur, exigée par le processus de globalisation, et de promouvoir l’expansion d’un style de vie global, élargissant ainsi aux dimensions de la planète le global market place »4 

Ce passage du père Abou est nécessaire, dans la mesure où il permet de baliser le terrain à une meilleure compréhension de ce que René Girard a à nous révéler, à son tour. 

Mais qu’à donc à nous apprendre Girard. Eh bien, d’abord, que l’histoire est mue depuis ses origines par la violence mimétique. « Si nous désirons les mêmes choses, nous nous sentons proches et cette proximité qui est accord sur le plan spirituel peut devenir désaccord sur le plan concret. (…) Ou bien l’objet que nous sommes deux ou plusieurs à désirer peut se partager et nous acceptons de le partager, auquel cas il n’y aura pas de conflit ; ou bien il s’agit d’un objet que nous ne pouvons ou ne voulons partager et, dans ce cas-là, le conflit est inévitable. Ce conflit, poursuit Girard, je l’appelle rivalité mimétique. Il présuppose des appartenances communes qui, du fait même qu’elles rapprochent et opposent, non seulement favorisent ce type de conflit, mais lui fournissent aussi le champ clos où il pourra se déchaîner. La théorie mimétique affirme que le désir, chez les hommes, ne s’enracine vraiment ni dans les objets désirés ni dans le sujet désirant mais dans un tiers, le modèle ou médiateur de nos désirs. Tant que l’imitateur et son modèle ont assez peu d’appartenances communes, la rivalité mimétique ne les menace pas. Ils sont comme deux étoiles qui peuvent rêver l’une de l’autre mais n’en sont pas moins séparées par des années-lumière. Si, en revanche, l’imitateur et le modèle ont de nombreuses appartenances communes, ils sont exposés aux tentations rivalitaires. Nous sommes toujours proches de nos rivaux, et plus nous rivalisons avec eux, plus nous leur ressemblons, plus nos deux identités tendent vers l’identité. Si les modèles n’inspiraient à leurs imitateurs que le désir d’objets qu’ils accepteraient ensuite de partager avec eux, la rivalité violente serait évitée. Ce qui la rend inévitable, c’est la soif de possession exclusive qui, le plus souvent, caractérise le désir de l’imitateur parce qu’il caractérise déjà le désir de son modèle. (…) En somme, loin de garantir la paix, les appartenances, même les plus insignifiantes, suscitent non seulement la violence extérieure des exclusions mais la violence intérieure des rivalités entre individus qui, désirant tous la même chose (…), se font mutuellement obstacle et ne peuvent plus cesser de se quereller »5.          

Or le problème est le suivant. Si la violence induite par la rivalité mimétique était autrefois, c’est-à-dire au sein des sociétés archaïques, régulée par le sacrifice d’un bouc-émissaire, l’ensemble de la violence étant dirigée contre un, sur un individu, ces « mécanismes régulateurs » ont disparu aujourd’hui. L’indifférenciation progressive par la globalisation est venue réduire considérablement les disparités au niveau des appartenances. On se ressemble de plus en plus. L’identité devient synonyme « d’identique ». Cette réciprocité est source de violence infinie, de duels infinis, de guerre infinie. Et la violence se propage tellement dans la société qu’elle y aplanit encore plus les différences. Mais le mécanisme régulateur ne peut plus rétablir l’équilibre dans la société : nous sommes dans la modernité, plus dans l’archaïque. La violence, qui régulait autrefois la violence grâce au mythe (le bouc-émissaire visait en effet à rétablir l’ordre dans la Cité) et permettait  de recréer de la différence, n’arrive plus a assumer sa fonction. Libérée, la violence est devenue délibérée, totale. Il s’agit de l’inévitable « montée aux extrêmes », pour reprendre le terme utilisé par Girard, citant Clausewitz, et du déchaînement des rivalités mimétiques à l’infini, sans plus aucune possibilité d’endiguement6.   

Et la crise identitaire, dans ce cadre ? Eh bien Girard nous dit que l’affaiblissement des appartenances est un phénomène essentiellement positif en principe puisqu’il abaisse les barrières entre les hommes, mais « il a également des effets négatifs et violents puisque, en supprimant les mécanismes rituels et la barrière des interdits, il diminue encore la résistance aux rivalités mimétiques ». L’affaiblissement des appartenances permet donc une sorte d’unification du monde, mais qui entraîne à son tour un accroissement des rivalités, et donc un déchaînement de la violence. Les barrières infranchissables tombent, « les groupes et les individus s’imitent frénétiquement et les conflits aigus se multiplient », affirme-t-il.  Or ces conflits ont nécessairement besoin d’un carburant, d’un « prétexte » pour être entretenus. L’identitaire agit à ce niveau. Les résurgences identitaires permettent donc certes de recréer de la différence dans un monde indifférencié, mais comme le passionné chez Hegel – ce « héros » qui tombe comme une « douille vide », une fois épuisé son rôle dans l’avènement de l’Esprit dans l’Histoire7  – les appartenances identitaires vont servir de rien de plus que de « prétexte », de carburant pour l’avènement de cette « montée aux extrêmes ». Ce sont les discours justificateurs qui vont aller se réfugier dans l’identitaire, parce qu’il s’agit du facteur de mobilisation et de polarisation le plus sûr et le plus rentable. Et nous en savons quelque chose au Liban, n’est-ce pas ? Et plus ces appartenances vont faiblir en raison de cette indifférenciation galopante, cette culture globale, et plus elles vont devenir virulentes, violentes. Il m’est d’avis, comme Girard, que « la violence se nourrit non de la force mais de la faiblesse des appartenances ; et que c’est parce qu’elles sont en pleine déconfiture que les appartenances se donnent à elles-mêmes la comédie d’une force qui n’existe plus »8

En déconfiture, certes, mais qui reste néanmoins suffisamment nocives pour pouvoir générer l’Apocalypse. Comment sinon comprendre ce déferlement extraordinaire de l’extrême-droite, de populisme et de retour à certaines formes puissantes d’autocratie ou de césarisme politique en Europe, ou encore cette multiplication des groupes ultraconservateurs et millénaristes aux Etats-Unis comme les New Born Christians et autres ? Et la violence identitaire n’est même plus confinée au simple duel entre deux entités culturelles différentes qui se mesureraient  pour que l’une, au final, annihile l’autre. Non. Plus seulement. L’identitaire porte en lui les germes de son propre suicide, de son autodestruction. Il ne veut pas détruire l’autre autant qu’il souhaite se détruire lui-même. Et pour cause : il souhaite tellement préserver sa société matricielle, placentaire, contre ce qu’il perçoit comme étant le mal identitaire venant de l’extérieur qu’il tombe lui-même victime de cette uniformisation qui va le mener inéluctablement à la violence dans ses propres rangs, et donc à une auto-extermination. 

N’est-ce pas ce que nous raconte le cas d’Anders Behring Breivik, ce Norvégien de 32 ans qui a ouvert le feu sur ses compatriotes le 22 juillet 2011 à Utøya et a commandité une attaque à la voiture piégée le même jour contre des bâtiments officiels à Oslo, emportant au total 69 personnes… tout cela au nom de l’hostilité à l’islam et à l’extrême permissivité du modèle multiculturel ?. Et sans prendre trop de risques, nous pouvons considérer Breivik comme le double du martyr fondamentaliste Al-Qaeda, comme la réponse mimétique, même, à ce dernier, lui-même inventé, breveté par la gnose iranienne khomeyniste durant la guerre Iran-Irak. Il est l’expression d’un rejet de la modernité comme espace de dilution de l’espace culturel placentaire, mais aussi de « l’avortement de la modernisation », pour reprendre l’expression du sociologue iranien Farhad Khosrokhavar9 – pour des raisons cependant différentes, évidemment, en Orient qu’en Occident. La crise de la modernité en Occident n’est pas vécue de la même manière en Orient. « L’avortement de la modernisation » s’est fait, dans le monde arabo-islamique, par les pouvoirs despotiques en place et par l’absence de toute existence du politique. 

Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi encore, avant de clôturer, de dire quelques mots sur le Printemps arabe qui se déroule autour de nous, toujours dans cette même perspective. Car les effets de la mondialisation dans le monde arabe sont complètement différents, au plan sociopolitique, de ceux que nous avons tenté de définir en Occident. La révolution informatique a introduit dans le champ de conscience arabo-islamique un changement majeur au niveau des deux grands alliés des tyrannies, en l’occurrence le temps, figé, immobile, et l’espace, confisqué. L’avènement des réseaux sociaux a ainsi permis aux individus de se réapproprier l’espace au plan virtuel ;  de contourner, partant, la prohibition de l’espace de la Cité par le despote ; et de recréer, par la proximité, une communauté de citoyens assoiffée de liberté. Facebook, certes, mais aussi Twitter ou YouTube, toutes ces plateformes virtuelles ont permis de connecter des individus et de transformer chaque personne en un leader d’opinion responsable, confiant, et affranchi de l’attente stérile de ce leader historique providentiel, supposé venir un jour le délivrer de ses chaînes. 

Mais l’avènement des réseaux sociaux a aussi contribué à une accélération indicible de l’Histoire, sapant l’autorité des régimes répressifs. S’est ainsi mise en branle une dynamique initiée par une masse d’individus plus que jamais déterminés à « forcer leur destin » et sortir de leur malheur historique – pour reprendre l’expression de Samir Kassir10

Le réseau social, Facebook tout particulièrement, est en réalité un vaste espace d’indifférenciation où toutes les barrières sont abattues, toutes les protections de la vie privée ont été ôtées, et cela est extraordinaire, la bénédiction et même l’enthousiasme des utilisateurs. Dans ce sens, il est surtout espace de malentendu et de violence morale, poussée à son paroxysme. Mais il n’a pas eu le même effet dans le monde arabe. Au contraire, dans des espaces monolithiques où il n’existait plus de lien social et politique autre que la servitude volontaire ou involontaire et l’adhésion aveugle à la matrice imposée par le tyran, Facebook a recréé un ordre politique. Dans des contrées tribales où le tyran vivait de la manipulation permanente des communautés religieuses, et tout particulièrement des minorités, comme protection, Facebook a au contraire été un agent associatif, un vaste espace public de liberté, mais aussi et surtout, d’égalité entre tous les citoyens, quelles que soient leur identité sociale ou communautaire, voulant s’affranchir du tyran. L’horizontalité de nouveau permise par le réseau social a permis d’abattre l’obstacle identitaire brandi comme bouclier par le régime pour se protéger.  

Je trouve ce paradoxe fascinant. Certes, il m’est d’avis que la dynamique identitaire reviendra en force, une fois les peuples débarrassés des dictateurs, pour recréer de la différence, et c’est ce que nous avons-nous-mêmes vécu au Liban après la formidable expérience du printemps de Beyrouth 2005. Nous voyons cela aujourd’hui en Tunisie, avec la victoire d’Ennahda, nous le verrons aussi probablement en Égypte. Mais cela n’est qu’une étape nécessaire de transition en attendant de rattraper le train de la modernité – et son cortège inévitable de violence, car s’il est une chose qui ne finit pas, et qui est intrinsèque à la fondation même de la société humaine, c’est bien la violence. 

Le seul moyen de parvenir à brider cette dernière, à contenir cette guerre infinie et latente, me paraît être plus que jamais le processus d’individuation. Or, en Occident, il me semble que, prenant le relais des idéologies holistes, la mondialisation, dans son aspect sauvage et déshumanisé a pris le dessus, jusqu’à présent, sur l’individuation, débouchant sur l’identitaire. En Orient en revanche, Liban inclus, c’est jusqu’à présent le triptyque tribalisme/dictature/extrémisme religieux qui a empêché l’émancipation de l’individu, de la personne humaine comme fin en soi, et qui nous maintient prisonniers de l’identitaire. La violence est en effet difficile à éradiquer. Elle est au cœur de la construction sociale. Mais elle n’est pas une fatalité. Ce qu’il faudrait peut-être, c’est venir à bout de ce voyage initiatique au bout des ténèbres de la violence, pour reprendre le titre de l’ouvrage de mon ami et maître Samir Frangié, et de commencer enfin que, « dans la relation à l’autre, il ne s’agit pas d’aller chez cet autre pour devenir comme lui, ni d’amener cet autre chez nous pour le rendre semblable à nous. Au contraire, cette relation commence par la reconnaissance de l’autre dans sa différence et sa spécificité. Ce sont elles qui rendent le lien nécessaire et contribuent à constituer notre identité propre »11.   

Ce n’est véritablement qu’ainsi qu’ « Alice » pourra revenir intacte de sa traversée intrépide de l’autre côté du miroir, c’est-à-dire du pays de la violence et du mal-être identitaire.

Je vous remercie.

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  1. COHEN, Leonard, « The Future », issue de l’album The Future, Sony, 1992. ↩︎
  2. GRAF, Christopher, Leonard Cohen, un hommage, éditions PHI, 1997. ↩︎
  3. VOEGELIN, Eric, La Nouvelle science du politique, Seuil, 2000 (ed. originale 1952, 1987).  ↩︎
  4. ABOU, Sélim, De l’identité et du sens, Presses de l’USJ, 2009.  ↩︎
  5. GIRARD, René, Politiques de Caïn, Desclée de Brouwer, 2004. ↩︎
  6. GIRARD, René, Achever Clausewitz, Carnets Nord, 2007.  ↩︎
  7. HEGEL, Georg W.F., La Raison dans l’Histoire, Plon, 1965.  ↩︎
  8. GIRARD, René, Politiques de Caïn, Desclée de Brouwer, 2004. ↩︎
  9. KHOSROKHAVAR, Farhad, L’Islamisme et la mort, L’Harmattan, 1995. ↩︎
  10. KASSIR, Samir, Considérations sur le malheur arabe, Actes-Sud, 2004. ↩︎
  11. FRANGIÉ, Samir, Voyage au bout de la violence, Actes-Sud, 2011. ↩︎


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