Michel HAJJI GEORGIOU
31/10/ 2011
Allocution prononcée à l’ occasion de la table-ronde organisée par l’ambassade du Canada au Salon du Livre francophone – BIEL sur le thème « Mémoire et liberté : écrire un nouveau chapitre »
Madame l’Ambassadeur,
Mesdames, Messieurs,
Je voudrais remercier chaleureusement l’ambassade du Canada, pour cette initiative visant à nous nous rassembler tous ici ce soir afin de contribuer à créer une dynamique de groupe, à nous sortir d’une certaine torpeur, mais aussi d’une certaine attitude de déni. Il est en effet difficile de contempler, de sa propre initiative, les tréfonds de son âme. Le risque est souvent d’y atteindre ce que Cioran appelait la hantise de l’essentiel… et de basculer dans le précipice. C’est pourquoi cette initiative est si heureuse. Loués, donc, soient tous vos efforts visant à stimuler la société civile et à mettre en branle une dynamique réticulaire au pays, il faut le dire, de la double tyrannie à la fois paradoxale et complémentaire de l’identitaire/communautaire et de l’individualisme…
Le canon s’est en effet tu il y a déjà plus de vingt ans au terme de quinze longues années dans les ténèbres, depuis ce funeste 13 avril 1975. Et la tentation est grande, pour tous ceux qui ont tant souffert, de se laisser abandonner à la douce torpeur de l’oubli. Ce ne serait que justice, après tout, selon une certaine logique : pourquoi donc se remettre en situation et revivre ce calvaire innommable, ce déluge de feu et de sang, cette perte de sens psychopathique collective que fut la guerre libanaise, aussi bien dans sa dimension interlibanaise que régionale ou internationale ?
C’est vrai. L’oubli, théoriquement, ne serait que justice. La facilité est toujours à portée de main. L’indolence a toujours un léger, enivrant parfum de séduction. Mais ce parfum couvre en réalité une non-odeur incolore de mort, pour citer William Burroughs dans Le Festin Nu – The Naked Lunch, puisque la mémoire, lorsqu’elle s’endort, assoupit avec elle les sens. C’est d’ailleurs dans ce sens que les forces étrangères qui ont quinze ans durant tiré les ficelles du pays à tous les niveaux, ont œuvré habilement durant leur longue période d’hégémonie sur le pays. Avec pour pierre angulaire, la loi d’amnistie de 1991, cette véritable loi d’amnésie en bonne et due forme, ces forces ont simultanément empêché tout travail de mémoire et toute entreprise de retrouvailles nationales au-delà des lignes de démarcation communautaires et identitaires créées par la guerre. Et pour cause : ce chantier aurait nécessairement débouché, eut-il eu lieu, sur la cautérisation, par des mécanismes rationnels, et non par voie émotionnelle, des plaies libanaises, et, partant, sur l’unité et, par transitivité, le retour de la souveraineté du pays.
Il convient de rappeler, dans ce sens, les réactions de l’appareil sécuritaire de l’époque à la réconciliation de la Montagne, en août 2001, en l’occurrence une série de rafles dans les milieux des partis de ce qui s’appelait à l’époque « l’opposition chrétienne », pour tenter de provoquer une réaction de repli identitaire chez ces derniers ; ou encore lors de la tenue, courant 2003, d’une rencontre entre intellectuels musulmans et chrétiens autour de l’Appel de Beyrouth, une initiative visant à l’époque à tisser justement une culture du lien, en dépassement des clivages sectaires et partisans hérités de la guerre.
En partie contenus un moment par la dynamique positive et pacifique du printemps de Beyrouth, en-soi rejet fondamental de la violence, les clivages sont néanmoins réapparus de plus belle, mus par une violence morale sans pareille, qui transparaît dans le discours politique des protagonistes. Si bien que beaucoup se demandent si le Liban n’est pas voué à être en permanence dans la posture de Sisyphe ou de Prométhée enchaîné, prisonnier de l’absurde, de cet éternel retour de la violence sournoise, polyvalente, assassine ; d’une inéluctable descente aux enfers.
Or c’est justement là que réside l’importance du devoir de mémoire. S’il faut se souvenir, ce n’est pas pour répéter les mêmes schèmes, mais pour savoir, et pour empêcher que l’avenir ne ressemble en rien au passé, à ce passé-là en tout cas. L’oubli ouvre la voie à l’ignorance, et l’ignorance peut facilement laisser libre cours aux manipulations par la violence.
La force de la violence, c’est justement sa capacité sournoise à pouvoir changer de visage et de forme. L’oubli, qui a été imposé par le pouvoir de fait durant des années, a ouvert la voie à l’établissement d’une violence symbolique, ritualisée, structurée, institutionnalisée. Des perceptions imaginaires et mensongères ont été solidement ancrées dans les esprits à coups de slogans, de propagande. Outil de manipulation par excellence, l’identitaire a été soigneusement distillé à tous les niveaux par le biais des différents agents de socialisation. Plusieurs réalités alternatives ont donc été soigneusement élaborées, étudiées et assénées à l’aide d’un discours et de pratiques politiques, durant des années. Ce système était fondé principalement sur deux constantes : cultiver la peur de l’autre et nourrir la haine.
Et, pour paver la voie à la violence réelle, il ne restait plus qu’un maillon à mettre en place pour que la machine infernale soit parfaite : la violence morale et psychologique. Cette dernière n’a pas besoin d’être ritualisée : pour être efficace, elle doit être frontale. Elle doit détruire l’autre dans le discours politique, l’annihiler, le « tuer » moralement, pour mieux ouvrir la voie ensuite à son élimination physique.
Or cette violence morale est entrée aujourd’hui dans certains usages médiatiques. Trop sournoise et habile pour tomber sous le coup de la diffamation, elle s’emploie à détruire, par la désinformation, le sarcasme, ou encore par la menace directe, dont l’objectif doit être de provoquer la peur, la résignation, la soumission chez l’autre. Il s’agit, à travers des manœuvres parfaitement pernicieuses, de créer de nouvelles « lignes rouges » dans les esprits… sinon, le cas échéant, la campagne de discrédit doit aboutir à de la violence physique, pure, brute. Ai-je vraiment besoin d’évoquer le nombre de cas d’assassinats, ou encore d’agressions contre des journalistes et des représentants des médias des différents bords, sur base de ces campagnes de violence morale ? Cette machine de production de la violence œuvre sans relâche et sans garde-fous, distillant son venin à foison, pour embrigader les esprits, en attendant l’occasion qui permettra de « passer à l’action », et « d’éliminer l’autre », au nom d’une éventuelle victoire fantasmatique d’un prétendu Bien sur un prétendu Mal. Le Bien, c’est toujours moi, et le Mal, c’est toujours l’autre, essentialisé, bien entendu.

Mesdames, Messieurs,
L’oubli, l’ignorance, la violence. Mais comment donc répondre à ce triptyque ? N’est-ce pas par d’abord par l’exercice du devoir de mémoire et la recherche de la vérité, et par la multiplication des espaces de convivances, loin des récifs meurtriers de l’identitaire, mais aussi et surtout loin de la violence morale, et du règne, sous le parrainage des autorités officielles et par le biais de certaines structures sécuritaires, politiques ou religieuses, c’est selon, de la censure et de l’autocensure – car comment en effet libérer la mémoire, conjurer la violence et former des citoyens responsables en encourageant le refoulement, les interdits, et les atteintes à la volonté et à la liberté ?
N’est-il pas par ailleurs plus que jamais nécessaire, vingt ans après la fin des combats, d’établir une véritable architecture de la paix, de structurer ce chantier qui doit mener à la paix, la justice, la vérité et la réconciliation, avec notamment une priorité accordée à la question des détenus dans les prisons étrangères et des disparus de la guerre ?
Structurer ce chantier, n’est-ce pas ouvrir la voie, au niveau de la société et par le biais des associations des droits de l’homme spécialisées – mais aussi par le biais de l’art, à une justice réparatrice, qui puisse ouvrir la voie à une purification des mémoires et une réconciliation en profondeur, sans que la mémoire de la guerre ne soit récupérée et utilisée à des fins politiciennes – comme c’est le cas sans cesse actuellement – pour créer de nouvelles fissures et provoquer, au final, de nouvelles éruptions de violence ?
N’est-ce pas, enfin et surtout, établir des « actes concrets de dialogue », comme le font certaines associations, en déployant, souvent envers et contre tout et tous, tous leurs efforts pour exprimer une aspiration collective à construire l’avenir ? Enfin, il est toujours question de cette litanie sur le rôle de la société civile dès qu’il est question du processus de vérité, justice et réconciliation.
Mais qu’en est-il de la responsabilité et du rôle de l’État, ainsi que des chefs et des responsables politiques ? Les conflits identitaires ne perdurent-ils pas dans le temps et à travers les générations justement parce que ce sont des guerres de mémoire qui sont favorisées par deux conditions majeures, la faiblesse de l’État et l’injustice économique, qui renforcent à leur tour la pulsion identitaire, comme l’affirme l’épistémologue Antoine Courban ? Faut-il compter, dans ce sens, sur une collaboration des chefs et des responsables politiques ou sur une influence indéfiniment négative de leur part ?
Ce sont sur ces différentes thématiques que je voudrais articuler notre réflexion, ce soir, avec nos intervenants.
- Avec l’écrivain Rawi el-Hage d’abord. Né à Beyrouth, qu’il quittera après la guerre civile, en 1992, il vit depuis à Montréal et à Berlin. Avec un style corrosif et sans compromission, Rawi el-Hage retranscrit justement à merveille son premier roman De Niro’s Game, cette non-odeur incolore de mort dont parlait Burroughs, ce monde absurde, bruyant, pervers et décoloré du Beyrouth de la guerre civile. Ce roman a reçu de nombreuses récompenses, dont le prestigieux prix Impac, qui, décerné à Dublin, vise à promouvoir l’excellence dans la littérature mondiale. Salué unanimement par la critique, son deuxième roman, Le Cafard, The Cockroach a été finaliste au Prix littéraire du Gouverneur général du Canada et au prix Scotiabank Giller. Ces deux romans ont été publiés dans une trentaine de pays.
- Avec aussi, cheikh Mohammed Nokkari. Juge aux Affaires familiales au sein du Tribunal cherie sunnite de Beyrouth, et ancien directeur général de Dar al-Fatwa, cheikh Nokkari est enseignant à la faculté de droit de l’USJ (Beyrouth et Dubaï) et à l’Institut d’Études Islamo-Chrétiennes, ainsi qu’enseignant vacataire à la faculté de droit de l’Université de Strasbourg. Prix « Adyan » pour le Dialogue 2009, prix Sous Secrétaire Général des Nations Unies Sergio Vieira de Mello pour l’année 2010 en reconnaissance des services rendus dans la promotion de la coexistence pacifique et la coopération des religions, des sociétés et des cultures, cheikh Nokkari est surtout l’un des piliers du dialogue islamo-chrétien. Il est d’ailleurs membre du Groupe de Recherche Islamo Chrétien (GRIC : entre Paris, Rabat, Tunis et Beyrouth).
- Docteur en droit public de l’Université René Descartes Paris 5-France, le R.P. Fady Fadel est professeur de droit international et de sciences politiques à l’Université Antonine et à l’Université La Sagesse au Liban. Il est également professeur invité à Middlebury College au Vermont – États-Unis d’Amérique et Conférencier invité à l’Université de Sherbrooke – Canada. Depuis 2005, Professeur Fadel consacre essentiellement ses travaux de recherche au règlement pacifique des différends internationaux, l’analyse juridico-politique des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, les opérations de maintien de la paix et le Tribunal Spécial pour le Liban. Il a publié un ouvrage en 2006 sur l’action du Conseil de sécurité au Liban (1948-1986) et un deuxième en 2009 sur les échéances libanaises à l’épreuve du droit et de la politique internationale. Il a présidé les colloques internationaux sur la FINUL (2008), Le Liban au Conseil de sécurité de l’ONU (2009), La Justice Internationale (2010) et a codirigé les actes de ces colloques. Il a enfin de nombreuses publications sur la FINUL, le système de sécurité collective et les tribunaux pénaux internationaux.
- Lokman Mohsen Slim, enfin, est un éditeur indépendant, mais aussi et surtout un militant social et politique, qui vit et œuvre dans la banlieue-sud de Beyrouth, le Liban-Sud, et la Békaa, et un analyste politique reconnu. Né à Beyrouth en 1962, où il a vécu avant de déménager en France en 1982 pour étudier la philosophie à la Sorbonne. Il est retourné à Beyrouth en 1988. Deux ans plus tard, il fonde Dar al Jadeed Publishing House, qui va se caractériser par la publication d’œuvres controversées, ou encore tout bonnement interdites par la Sûreté générale. Actif également au plan cinématographique, il est le créateur de la maison de production Umam, mais aussi de l’ONG Umam Documentation et de Recherche (D & R), basée dans la banlieue sud de Beyrouth, dont la mission est de rassembler le plus grand nombre d’archives et de documents sur l’histoire sociale et politique du Liban. L’organisation organise des expositions, des projections de films, dans son fameux « Hangar », sur le thème de la violence et de la mémoire de la guerre.
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