Michel HAJJI GEORGIOU
30/10/2011

Allocution prononcée lors de la table-ronde autour de l’ouvrage de Samir Frangié, Voyage au bout de la violence au Salon du Livre francophone, au BIEL.
Mesdames, Messieurs,
Cher Samir,
Je voudrais m’éloigner un petit moment des méandres de la politique libanaise – et nous aurons grandement l’occasion d’y revenir durant ce débat qui s’annonce particulièrement prometteur – pour vous dire, non sans vive émotion, que je ne l’espérais plus, cette belle et formidable surprise, cet ouvrage… Loués, mille fois loués, donc, soient ceux qui ont permis l’accomplissement de ce miracle pour le moins inattendu, notamment Anne, ce soldat inconnu, auquel je souhaite rendre ici même un formidable hommage pour son mélange unique de tendresse, de pudeur et de force de caractère – elle est dans une très large mesure ce miracle dont je parle, un peu comme l’ange Clarence dans It’s a Wonderful Life – La Vie est belle de Frank Capra – (pardon Anne, je sais combien vous détestez les épanchements… mais il le fallait bien un jour, cet hommage !) ; vos enfants aussi, évidemment, Hala et Samer, toujours à vos côtés ; mais aussi Hind et Nazih Darwish, Alexandre Najjar, Farouk Mardam Bey, aussi (qui sera bientôt de nouveau parmi nous, ici, à Beyrouth, lorsque les fleurs de jasmin et les roses trémières auront enfin fini d’éclore à Damas)…
Un véritable, un si beau cadeau que cet ouvrage, cher Samir… ! Pour la simple et bonne raison que cela fait des décennies que vous vous dépensez sans compter, que vous vous donnez sans relâche pour ce pays, que vous vous consumez, pour le dialogue national, pour le bien commun, et surtout, surtout, pour la réconciliation et la paix – et sans jamais rien demander en retour. Jamais personnalité politique n’aura autant contribué, inlassablement, sans jamais perdre l’espérance, à extirper le discours politique des bourbiers de la médiocrité, en s’efforçant de toujours sortir des sentiers battus, de toujours conjurer le langage de la haine ; en recréant toujours des digues pour recadrer les errances des uns et des autres loin du modèle libanais, en proposant toujours de nouvelles pistes de réflexion… et tout cela sans jamais se fatiguer, sans jamais exprimer la moindre plainte, face, souvent, à l’incompréhension, ou, pire, à l’ingratitude de certains de vos pairs, trop fixés sur des enjeux de pouvoir, incapables de saisir ce que vous avez toujours cherché à faire, cher Samir : donner du sens à la politique.
J’ai eu la possibilité, sinon l’extrême privilège, de graviter dans votre orbite depuis déjà près de quinze ans – ce qui, à mon âge, signifierait que vous m’avez presque pris au berceau… Et heureusement, j’ajouterai ! Je peux donc témoigner, à mon niveau, de tout ce que vous avez pu accomplir durant cette période (notamment pour la libération de ce pays, autant de l’homme que du territoire ; ce n’est d’ailleurs pas pour rien que vous avez été qualifié, à raison, de conscience de l’intifada de l’indépendance) – et d’autres que moi aussi, qui vous connaissent depuis bien plus longtemps, peuvent témoigner sur une plus grande durée… depuis les temps du chaos et de l’incivilité, où vous multipliiez réunion sur réunion pour tenter d’éteindre l’incendie et de hâter la fin de ce voyage au bout de la nuit, jusqu’aux initiatives diverses visant à recréer et resserrer les liens entre les différentes composantes libanaises dans l’après-guerre, de 1992 à 2005, afin de rétablir l’unité et la souveraineté du pays… sans oublier évidemment toute l’énergie déployée aujourd’hui, pour insuffler un esprit nouveau au printemps de Beyrouth, à même de générer ce sursaut salvateur, cette intifada dans l’intifada dont nous avons tant besoin…
Car, cher Samir, il faut le dire, vous n’en êtes pas à votre premier miracle, loin de là, et vos exploits sont si nombreux qu’ils sont difficiles à compresser au sein d’une liste, à résumer en quelques mots. Cependant, peut-être le moins connu de vos accomplissements – mais que voulez-vous, vous êtes si discret – est probablement cette patience légendaire, cette capacité d’écoute extraordinaire, combinée à cette volonté d’apporter sans cesse un peu de transcendance à la réflexion politique, qui vous ont transformé, au fil des années, en école de formation pour les jeunes, journalistes, activistes, politiques, en quête de repères et de modèles, autrement quasi introuvables.
Je ne peux compter ainsi le nombre de générations, de personnes, de personnalités que vous avez formées, en lesquels vous avez instillé un souffle nouveau, une manière toute particulière de penser et d’analyser les événements… Et c’est probablement cela votre plus grand miracle, cher Samir Frangié. Celui d’avoir donné sans compter afin d’assurer la relève. Une relève critique, responsable, éclairée, citoyenne, soucieuse du sens du politique, habitée par ce sens, et partant, capable, à son tour, comme vous, de donner un sens à la politique, et ce en élevant cette dernière vers des cimes loin de la médiocrité ambiante… Et c’est tout cela, vous, en définitive, que j’ai retrouvé dans ce Voyage au bout de la violence, auquel vous nous invitez maintenant.
Beaucoup d’entre eux, ces personnes, ces initiés qui vous doivent tant, sont d’ailleurs là, parmi nous, ce soir, autour de vous. Et c’est en leur nom, notamment, mais aussi au nom d’énormément de Libanais, et pour toutes ses raisons – et bien d’autres encore que ma pudeur ne me permettra pas d’exposer ici et maintenant –, que je rends, particulièrement ému, hommage au maestro que vous êtes, au Grand Maître. Et j’ajouterai même, sans hésitations aucune : à mon Maître… Et qu’est-ce donc qu’un maestro, sinon celui qui continue à nous marquer de son empreinte indélébile jusqu’à la fin, une fois que Saturne a fait son office à coups de tours d’horloges et de sabliers…
Merci, cher Samir, d’être celui que vous êtes ; d’être, surtout, tout simplement.
C’est pourquoi il s’agit d’un immense privilège pour moi que d’être témoin de la naissance de cet ouvrage, qui se veut, je cite, « un témoignage sur la violence, les raisons qui la motivent, les mécanismes qui la régissent, la logique qui la justifie, l’aveuglement qui nous conduit à ne jamais voir notre propre violence et à la considérer comme une contre-violence, une réponse à une violence première ». Et c’est à ce long « voyage initiatique » d’un demi-siècle au territoire-laboratoire de la violence, le Liban, que vous consacrez cet ouvrage – longue nuit qui commence avec ce fameux massacre de Miziara du 16 juin 1957, en lequel vous voyez une sombre préfiguration de ce déluge de violence à venir.
Un « voyage initiatique » qui vous permet donc, en faisant notamment appel à la lecture de l’anthropologue René Girard sur la violence mimétique, de remonter le temps pour apporter un éclairage neuf sur les différentes étapes et les différentes formes de violence traversées par ce pays au cours du demi-siècle écoulé : de « l’illusion israélienne de la violence décisive » au « rêve sanglant de la Grande Syrie », deux dangereuses utopies qui se traduisent par une double occupation du pays, jusqu’au « meurtre fondateur » du Printemps de Beyrouth, j’entends le sacrifice de la « victime propitiatoire » Rafic Hariri, les fols espoirs et les grands changements qu’il suscite,… mais aussi ce « pogrom », si j’ose dire, des peuples arabes en révolte, de ces foules matées dans le sang par les tyrans, sacrifiées dans une débauche obscène de violence, qui n’est pas sans évoquer, dans une certaine mesure, ces rituels païens extrêmement sanglants qu’étaient les bacchanales dionysiaques.
Mais je n’en dirai pas plus…
Je souhaite illico presto la bienvenue ce soir aux trois intervenants qui prendront part à cette table-ronde, avant que Samir Frangié ne prenne lui-même la parole : il s’agit de trois autres de ces personnalités exceptionnelles et si rares qui donnent du sens au politique ; chez nous, elles se comptent en effet sur les doigts de la main. Vifs, courageux, toujours incisifs – c’est avec énormément de reconnaissance pour tout ce que vous êtes et tout ce que vous faites, que je m’incline devant vous, MM. les ministres Marwan Hamadé et Tarek Mitri.
Admiration énorme aussi pour cette autre nous un donneur de sens à une échelle bien plus large, puisqu’il est penseur, écrivain, essayiste, spécialiste de la condition urbaine, auteur de plusieurs ouvrages, codirecteur de plusieurs collections, directeur de la revue Esprit depuis 1988, « fils spirituel » de Levinas et de Ricœur, ou encore chercheur-compagnon de Michel Seurat, j’ai nommé Olivier Mongin…
Les quatre intervenants ont en commun d’avoir cohabité avec, vécu, expérimenté mais aussi combattu la violence, et plus particulièrement la pensée totalitaire sous ses différentes formes– combat qui n’a pas été sans laisser des stigmates, parfois même jusqu’au plus profond de leur chair.
C’est dans ce contexte aussi que je voudrai profiter de l’occasion pour adresser une pensée toute particulière, et pleine de reconnaissance et de gratitude éternelles, à tous ceux qui n’ont pu arriver à bon port, eux, au bout de cette violence – notamment Michel Seurat, Samir Kassir et Gebran Tuéni, ainsi que tous les « martyrs » de la liberté, surtout ceux du Printemps arabe…
C’est sans plus tarder à l’un de ses « martyrs », mais heureusement, lui, plus vivant que les plus vivants des vivants, Marwan Hamadé, que je laisse à présent la parole.
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