Craintes et tremblements

Michel HAJJI GEORGIOU

27/02/2012

L’Orient-Le Jour

D’ordinaire, les vocables « État » et « Constitution » renvoient à la mise en place d’un ordre éventuel. Cet ordre peut être illusoire, tronqué, lorsque la réforme constitutionnelle et les procédés démocratiques sont viciés par un pouvoir despotique ou totalitaire qui écrase ses habitants, ou alors véritablement fondateur, comme le sont généralement les véritables constituantes dans les pays où le joug de la servitude ne pèse plus, où la personne humaine est reconnue comme une fin en soi, où la justice, la liberté et la dignité humaine sont des valeurs fondamentales garanties par le droit positif local.

Le spectacle parfaitement hybride qu’offrait hier la Syrie ne pouvait même plus se permettre le luxe d’appartenir à l’une de ces deux catégories. Depuis près d’un an, l’« ordre » tyrannique imposé depuis plus de trente ans par le clan Assad a été progressivement abattu par une population civile exemplaire de courage et de persévérance, qui plus est sans aucun soutien de l’extérieur.

Quant au simulacre de plébiscite sur la pseudo-Constitution fantoche proposée hier par un régime aux abois, il a permis d’offrir au monde entier, encore une fois, une image particulièrement reluisante de ce qu’est réellement la démocratie et les réformes dans les contrées des Assad : d’une part, des moutons de Panurge sommés de se rendre aux urnes sous l’effet de la terreur – directe, après convocation ou sommation difficilement contournable, ou indirecte, sous l’effet de la propagande très orwellienne du régime vis-à-vis des minorités, chrétiennes surtout – et, de l’autre, des moutons aspirant à devenir, enfin, des hommes libres, et massacrés en masse, pris depuis deux semaines sous un déluge ininterrompu de métal hurlant et de feu.

Dupes de la dernière anecdote légaliste du régime – qui « réforme » actuellement par le feu et le sang à la manière d’une sorte de croisement militaro-sécuritaire entre la Stasi, la Gestapo et le KGB stalinien indigne même de la tératologie –, nul ne l’est, que ce soit en Syrie, au Liban ou à travers le monde.

`L’image crétine, obscène, du président syrien et de ses fidèles, hier, accomplissant « leur devoir constitutionnel », ne pouvait faire oublier hier ni les mains brisées de Ali Farzat ; ni la gorge arrachée de Ibrahim Kachouch ; ni les organes prélevés sur la dépouille de Ghayyath Matar ; ni le sexe arraché de Hamza el-Khatib ; ni la flamme de feu Mechaal Temmo, ni les centaines de nourrissons tués ou morts de faim, ou encore les femmes violées, exécutées et dépecées ; ni les visages de Gilles Jacquier, Marie Colvin, Rémy Olchik, punis, comme autrefois Michel Seurat, pour avoir voulu témoigner et rompre le silence, comme d’ailleurs tant d’autres militants et journalistes syriens; ni l’appel poignant lancé par Édith Bouvier sur son brancard de fortune ; ni le souvenir des militants de Aavaz exécutés d’une balle dans la tête, les mains liées derrière le dos… Bachar el-Assad n’a plus de visage, plus de consistance, plus d’appartenance à l’espèce humaine.

Désormais, sur les écrans de télévision, c’est cette liste interminable de crimes contre l’humanité – et l’on peut frémir déjà, bien à l’avance, de toutes les horreurs que nous ignorons encore, et que nous découvrirons bientôt – que le monde entier lit sur le visage impavide du président syrien et de ses acolytes. Et, en lieu et place des urnes électorales, ce sont les défilés de cercueils dans lesquels gisent désormais les corps sans vie des milliers de citoyens syriens morts pour la dignité et la liberté – du moins ceux parmi eux qui ont eu le luxe d’être inhumés dignement, malgré l’enfer des bombes et des tirs, sans disparaître ou être éviscérés par les chabbiha – que tout le monde avait à l’esprit.

Mais il ne faut pas se tromper. L’important n’est pas dans la triste farce de consultation populaire mise en scène hier par le régime syrien. Les épilogues sont partout les mêmes, comme dans les mauvais films hollywoodiens de série B : grandiloquents et pathétiques. Il en est ainsi, à titre d’exemple, de l’épilogue de la saga de grandeur et décadence du Hezbollah, à l’aube de la chute prochaine du régime syrien. Les discours du secrétaire général du parti n’ont ainsi jamais sonné aussi creux, jamais été aussi insipides et truffés de contresens et de contradictions ; à tel point qu’il ne semble désormais plus s’adresser qu’au groupe le plus étroit de ses partisans.

Les autres, ceux qui ont cru longtemps au mythe de la lutte des opprimés, et qui ont constaté combien, à l’ombre des massacres en cours à Hama, Homs, Idleb et Zabadani, Hassan Nasrallah et ses seconds étaient de vrais faux témoins, en sont revenus depuis longtemps. Et il en est de même pour Michel Aoun, dont l’épilogue personnel dramatique est de finir sa carrière militaire en stratège caricatural du régime syrien, à l’image des Ghaleb Kandil, Chérif Chéhadé et autres Rafic Nasrallah qui pullulent sur les chaînes proches du Baas, et sa carrière politique en clone d’Émile Lahoud, dont il vient d’adopter l’inénarrable Sélim Jreissati, un « ministre de la Justice de l’ombre » autrefois pourfendeur de la liberté d’expression, de la démocratie et de la Constitution en 2002, lors de la fermeture de la MTV et de l’invalidation de la députation de Gabriel Murr…

Non, il ne faut pas se tromper. La mascarade officielle syrienne n’est qu’un piètre divertissement pour occuper le monde, à l’heure où se produit, dans les villes syriennes, une véritable guerre d’extermination, sinon un génocide, puisque l’objectif est bel et bien de massacrer le nombre le plus important de personnes en peu de temps, avec un permis de tuer spécial délivré par la Russie immoraliste de Vladimir Poutine.

Le plus triste, cependant, c’est que le monde semble peu conscient de l’ampleur de ce qui se produit réellement sur le territoire syrien, quand bien même les images et les témoignages sont tous les jours de plus en plus déchirants. Car ce qui est en jeu dépasse, en vérité, tout entendement. Plus que le sort du pays ou de la région, c’est l’ordre mondial tout entier qui est désormais menacé si la communauté internationale se résigne, par pragmatisme, désintérêt ou, pire encore, par impuissance, à laisser le régime syrien poursuivre son génocide. La violence totale qui est libérée par le régime Assad appelle en effet une inévitable montée aux extrêmes dont les effets seront dévastateurs et pourraient noyer l’ensemble du printemps arabe dans une spirale, un déchaînement de fureur sans pareil.

Bachar el-Assad est en train de réussir là où Napoléon, Bismarck, Hitler, Staline et tant d’autres dictateurs, tyrans et psychopathes de toutes religions et idéologies ont échoué avant lui. Il est en train de prouver que l’on peut exterminer un peuple en toute impunité sans être le moins du monde inquiété, sans garde-fous aucuns. En d’autres termes, il est en train d’abattre progressivement tous les fondements de l’organisation, de la société humaine, d’un ordre moral potentiel. Il est en train de ramener le monde à une sorte de « préhistoire », comme le dit si bien le psychanalyste Chawki Azouri, celle où le père de la horde primitive peut lâcher la bride à tous ses instincts les plus sauvages sans être contenu, endigué par des normes qui viendraient bloquer le déluge de violence bestiale, sinon de pure cruauté.

Au XXIe siècle, peut-on encore accepter de replonger au fin fond d’une telle inhumanité ?


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