Michel HAJJI GEORGIOU
06/03/2012
L’Orient-Le Jour
Certes, il faudrait se féliciter du ton pondéré adopté par cheikh Ahmad Assir, et du fait, hautement symbolique sur le plan de la sociologie politique, qu’il ait choisi le cœur de Beyrouth pour manifester. Si l’espace de la cité peut contribuer à réaliser l’inconcevable, c’est-à-dire réconcilier quelque part salafisme et politique, c’est tant mieux. Certes, il faudrait probablement aussi se féliciter que cheikh Assir ait choisi d’inviter un artiste populaire connu à chanter pour l’occasion, cassant ainsi une certaine image du salafisme – quand bien même les femmes manifestaient seules, dans leur enclos, et les hommes à part. Mais, c’est bien connu, le plus grand ennemi des islamistes, des religieux extrémistes, c’est la femme… Louée donc soit-elle, alors, pour les siècles des siècles…
La mise en scène était donc (presque) parfaite, dimanche dernier, à la place des Martyrs. Digne d’un Samuel Beckett. Face aux partisans barbares d’un régime qui a usurpé durant quarante ans la laïcité – « la modernité », « l’occidentalisation » pardi! – au service d’une communauté, sinon, en fait, d’un clan, c’était au tour des islamistes, dimanche, de s’aventurer à tâtons sur le terrain… de la « modération ».
Certes, on peut comprendre la motivation humaniste directe du cheikh Assir lorsqu’il a lancé son appel à manifester, face à l’inaction du monde devant les massacres commis à Homs et sur l’ensemble du territoire syrien par le régime Assad contre une population à majorité sunnite. Mais quand bien même les quatre composantes principales des deux camps politiques communautaires qui se disputent actuellement la Syrie, le courant du Futur et la Jamaa islamiya chez les sunnites, et le Hezbollah et le mouvement Amal chez les chiites, ont brillé par leur absence dimanche, diluant complètement l’impact politique de l’événement, il convient de se poser quelques questions et de tirer quelques constats.
Ce qu’il convient d’abord de noter, de constater et de comprendre, c’est que le phénomène pour le moins curieux observé dimanche à Beyrouth n’aurait jamais été rendu possible si Bachar el-Assad et son gang n’étaient pas en train de commettre, depuis un an, des crimes innommables, intolérables, en Syrie.
Les courants islamistes sunnites ont toujours été très marginaux au Liban. Mais plus la répression se poursuit en Syrie en toute impunité, plus le monde se garde d’intervenir et assiste au massacre dans le souci de préserver l’intérêt direct d’Israël à maintenir en place le régime Assad – car c’est bien Israël et le lobby sioniste dans le monde qui constituent le rempart principal qui protège encore ce régime si docile – , et plus le ressentiment du monde sunnite va grandir, affaiblissant partout la tendance démocratique et modérée au profit de la tendance islamiste.
C’est petit à petit le cas en Syrie, où l’exaspération ne peut que faciliter la récupération islamiste, et il ne pourra qu’en être de même au Liban où, sous les coups de boutoir du Hezbollah et de ses alliés, le sunnisme modéré et pacifiste du courant du Futur ne pourra que ressortir affaibli de la bataille qui se joue en ce moment. Car en faisant un effort vers le discours « modéré », c’est sur les partisans du courant du Futur qu’Ahmad Assir a les yeux rivés, et la crise syrienne lui offre une occasion inespérée de monter au créneau pour doubler Saad Hariri…
Qui en sortira gagnant ? Assurément le camp dit de la « moumanaa ».
Le Hezbollah d’abord (et l’Iran), qui s’en frotte déjà les mains, puisqu’il pourra aussitôt justifier ad vitam aeternam l’existence de ses armes si au moins un Ahmad Assir, ou des épiphénomènes similaires et encore plus radicaux, vient à émerger dans chaque région sunnite.
Le Courant patriotique libre ensuite, qui pourra plus que jamais convaincre, avec cet air malin du type vous-voyez-je-vous-l’avais-bien-dit, ses masses partisanes combien « les sunnites sont les méchants », quand bien même c’est lui qui aura contribué, ici, à créer et animer le monstre de Frankenstein. Ce même monstre de Frankenstein dont il se servira ensuite pour effrayer la bonne populace et la convaincre qu’il est bien le messie qui vient en croisade pour la délivrer du mal, comme un serpent qui se mord la queue.
Israël, enfin, qui pourra sans vergogne continuer à défendre le mythe belliqueux de la guerre permanente pour se protéger contre ses ennemis (parce qu’il faudra qu’il y ait toujours un ennemi), et, surtout, cultiver encore plus l’extrémisme juif-orthodoxe, pour bien rivaliser avec ses voisins.
Nous aurons aussitôt en place tous les éléments de l’inévitable montée aux extrêmes et du déluge de violence totale qui doit logiquement lui succéder. Et personne n’en sortira vivant, car il sera trop tard.
C’est pourquoi il faut sauver le peuple syrien, au plus vite, des griffes de Bachar el-Assad, dont la chute est de toute façon inévitable, inéluctable. Pour ne pas que le printemps arabe devienne un véritable hiver, non plus seulement pour l’ensemble des minorités, mais aussi et surtout pour la majorité elle-même… n’en déplaise au très crypto-churchillien Mgr Béchara Raï (« la Syrie est la dictature la plus proche de la démocratie » !), qui semble suivre l’actualité syrienne uniquement sur les chaînes officielles syriennes, et sur al-Dounia, al-Manar, al-Jadeed et la OTV, où l’armée syrienne n’en finit plus de « nettoyer le territoire des groupes terroristes armés » depuis un an.
C’est, bien entendu, la raison pour laquelle le patriarche maronite ne semble pas particulièrement ému par les images des crimes atroces contre l’humanité commis rien que ces deux dernières semaines à Baba Amr.
En d’autres termes, c’est, gageons-le, « la faute aux médias », encore et toujours.
Bien sûr.
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