Une révolution pour l’homme

Michel HAJJI GEORGIOU

14/03/2012

Allocution prononcée en arabe lors de la commémoration du 14 mars 2005 au BIEL.

Il m’a été demandé de m’introduire.

Mon nom est Michel Hajji Georgiou. Je suis journaliste à L’Orient-Le Jour et militant des droits de l’homme.

Mais, ici, ce soir, je suis fier de n’avoir été un point dans la foule représentée sur cette immense photo du 14 mars 2005 – parce que, ce jour-là, j’ai senti que j’étais fier d’être un citoyen au coeur de ma ville : Beyrouth.

En ce jour glorieux, nous nous souvenons de tous les martyrs de la souveraineté et de l’indépendance. Nous leur réitérons notre serment que nous ne oublierons jamais. Leur droit restera préservé, car il n’y a ni repos pour les martyrs, ni dignité pour la patrie sans justice et que les criminels soient punis.

Les martyrs sont la flamme qui éclaire notre chemin, quelles que soient l’ampleur des épreuves que nous traversons et aussi sombre que puisse être l’horizon.

Nous devons aussi nous souvenir de nos compagnons disparus depuis, et qu’il me soit permis de citer à cet égard Nassib Lahoud et Nadim Salem.

Cependant, permettez-moi aujourd’hui de rendre tout particulièrement hommage ensemble aux vivants, car les martyrs sont tombés pour que nous restions debout et poursuivions la marche.

Un hommage vibrant à May Chidiac, Marwan Hamadé, Élias Murr et Samir Chéhadé… qui subissent, chaque jour, un martyre renouvelé, dans la douleur physique et morale… !

Retour au 14 mars 2005… Que symbolise-t-il ? Quel est le sens de l’intifada de l’Indépendance ?

Le 14 Mars est une dynamique pacifique, souverainiste, démocratique, civile, réformatrice, arabe, humaniste et universelle. Et j’insiste sur chaque mot de cette définition.

Nous pouvons tirer de la dynamique de l’intifada de l’Indépendance trois axes fondamentaux, qui transparaissent dans les articles de Samir Kassir, celui qui a rêvé cette révolution et qui s’est battu pour elle jusqu’au martyre, rédigés entre l’an 2000 et son assassinat, le 2 juin 2005.

Ces trois dimensions sont les suivantes :

Premièrement, l’opposition aux tentatives de mainmise sur l’État et sa souveraineté par l’appareil sécuritaire syro-libanais. Ici, il paraît nécessaire de rappeler l’article emblématique de Samir, « ʿAaskar aala min ? » (Soldats contre qui ?)1.

Deuxièmement, le lien entre le Printemps de Beyrouth et le Printemps arabe, et plus précisément, entre l’indépendance du Liban et la démocratie en Syrie.

Troisièmement, l’appel à une autocritique et à une réforme permanente, permettant à la société libanaise de franchir le cap vers la citoyenneté, l’État civil et la modernité.

Dans ce premier contexte, nous devons rendre hommage à tous ceux qui ont sacrifié leur vie pour que le Liban recouvre sa souveraineté et son indépendance : tous ceux qui ont été enlevés, emprisonnés, à commencer par Samir Geagea, ou exilés, à commencer par le président Amine Gemayel – j’aurais aimé ajouté à la liste Michel Aoun, mais il risquerait de démentir le fait d’avoir été forcé à l’exil, ou, en tout cas, de laver le régime syrien de toute responsabilité à ce niveau – ainsi que ceux qui sont aujourd’hui contraints à l’éloignement forcé, comme Saad Hariri, Ziad Majed ou mon collègue Farès Khachane, après que le régime de la tutelle ait progressivement réinvesti le pays ces dernières années.

Un hommage également à toutes les composantes de la société politique et civile, aux femmes et aux hommes, aux jeunes et aux moins jeunes, aux militants partisans et aux indépendants, aux résidents et aux expatriés – parce que nous oublions les émigré -, à tous ces citoyens qui, à leur manière, ont contribué à préserver les valeurs et les principes du 14 mars 2005. Car nous sommes forts de nos valeurs, de nos principes et de notre unité. C’est là notre arme la plus puissante face aux armes.

Nous savons ce que signifient la souffrance et le sacrifice pour la dignité, la liberté et la justice – c’est-à-dire, pour la vie elle-même. Et les douleurs des révolutionnaires, partout dans le monde arabe et bien au-delà, nous rappellent les nôtres.

Surtout en Syrie, car nous avons souffert, et nous souffrons encore, du même bourreau, ou plutôt, de la même mentalité totalitaire, fossilisée dans sa brutalité et son archaïsme.

C’est donc un hommage vibrant de la révolution du Cèdre, dans toutes ses composantes, son essence, sa conscience, son éthique et son humanisme, au peuple syrien héroïque, qui écrit, de son sang, une épopée devant laquelle il faut s’incliner.

À nos frères et sœurs dans la passion de la liberté, nous disons :

Vos sacrifices sont nos sacrifices.
Votre croix est notre croix.
Votre enfer est notre enfer.
Votre salut sera le nôtre.

Et si, un jour, cette sinistre et stupide formule baathiste – « la communauté des volets et des destins » – devait avoir un sens, alors ce ne pourrait être que dans ce pacte scellé par le combat pour la liberté et la dignité.

La brutalité de ce régime, Michel Seurat l’avait dénoncée il y a des années. Ce grand chercheur français fut l’un des premiers à alerter le monde sur ce qu’il appelait « l’État de barbarie », avant que son témoignage ne le mène au martyre.

Mais le monde entier est resté les bras croisés. Pire encore, il a soutenu le régime syrien.

Aujourd’hui, malgré l’horreur des images qui révèlent l’ampleur des crimes et des violations quotidiennes contre les civils sans défense – comme celles des massacres de Homs et d’Idleb hier encore – la communauté internationale vacille toujours entre inconscience et indifférence, entre hésitation et négligence.

Et cela est inacceptable en notre époque.

C’est pourquoi, aujourd’hui, j’appelle à une intervention internationale urgente pour stopper l’effusion de sang des innocents en Syrie et empêcher ce régime de mener à bien l’extermination de son propre peuple.

Des martyrs du 14 Mars aux martyrs du 15 Mars :

Un hommage aux combattants Ghayyath Matar et Mashaal Temmo, à l’artiste Ibrahim Qashoush, au médecin Ibrahim Othman, aux journalistes Rami Sayyed et Mazhar Tayyara, et à ces milliers d’enfants, comme Hamza al-Khatib et Moustapha Jarkass…

Un hommage aussi à la souffrance des journalistes courageux qui risquent leur vie pour révéler la vérité de ce qui se passe en Syrie. À l’âme d’Anthony Shadid, Marie Colvin, Gilles Jacquier et Rémy Olchik.

Nous, citoyens libres du Liban, saluons les citoyens libres de Syrie, un par un :

Du doyen des prisonniers, Riad el-Turk, à Farouk Mardam-Bey, Riad Seif, George Sabra, Ali Ferzat et bien d’autres.

Aux jasmins de la Syrie libre aussi : Razan Zaitouneh, Suheir Atassi, Mountaha al-Atrash, Fadwa Suleiman, Razan Ghazzawi, Catherine al-Talli et Rafah Nashed.

Un salut du Liban des 150 000 morts à la Syrie des 10 000 tués.

Car nous connaissons tous le rôle de l’axe syro-israélien dans l’alimentation des conflits internes et de la violence au Liban, comme, aujourd’hui, pour la protection du régime criminel d’Assad.

Le masque est tombé sur ce que l’on appelait le « front du refus ».

Oui, il s’agit bien d’un refus. Mais d’un refus uniquement de la liberté et du droit des peuples à vivre en paix et à décider de leur destin.

Aux opposants syriens, réfugiés et aux déplacés, et je suis moi-même le fils d’un réfugié d’Anatolie, nous affirmons : vous êtes les bienvenus.

Le Liban a toujours été une terre d’accueil pour ceux qui fuient l’oppression et la tyrannie.

Depuis cette tribune, j’adresse un message clair et ferme à tous les concernés, surtout après que le nouvel/ancien appareil sécuritaire ait fait de nouvelles victimes, parmi lesquelles les frères Jassem et Chibli al-Ayssami.

À tous ceux qui dénoncent l’arrivée des Syriens réfugiés au Liban, nous disons : ayez honte !

Avez-vous oublié comment le peuple syrien nous a accueillis lors de la guerre de juillet 2006 ?

Votre mémoire vous fait-elle défaut à ce point ?

Et à ceux qui, dans certains cercles, tentent d’attiser les tensions confessionnelles en comparant les déplacés syriens aux réfugiés palestiniens d’avant la guerre du Liban, et en semant la peur d’un nouvel enracinement de camps dans le Nord et la Békaa, je pose cette question :

N’êtes-vous pas en train d’admettre que les actes du régime Assad en Syrie sont d’une atrocité comparable à ceux qu’Israël a perpétrés – et perpétue encore – en Palestine occupée et à Gaza ?

Aux institutions officielles libanaises, qu’elles soient politiques, militaires ou sécuritaires, nous disons :

N’écoutez que votre humanité.

Ne commettez rien qui puisse ternir l’image et la réputation du Liban.

Protéger les déplacés et les opposants est votre responsabilité et les disparitions forcées sont un crime ignoble.

Ne laissez ni un Assad2 par-ci, ni un Ghadanfar3 par-là vous déposséder de votre humanité.

Quant à ce que l’on appelle « la politique de distanciation », que dire…

Ah, que dirait Charles Malek en entendant cette formule naïve et déconnectée de la réalité !

Il aurait pris ses distances non pas avec la crise syrienne, mais avec le Liban lui-même, refusé de représenter notre pays dans l’élaboration de la Déclaration universelle des droits de l’homme, et renoncé à la diplomatie.

Se « distancier », c’est se distancier du rôle, du message et de l’essence même du Liban.

Une question, à ce niveau, à l’adresse du public du Courant patriotique libre, à nos anciens compagnons de route :

Avez-vous oublié ce que ce régime nous a fait subir ?

Avez-vous oublié comment il nous a réprimés, emprisonnés, humilié nos officiers, fait disparaître nos militaires et nos moines – le père Cherfane et le père Abi Khalil ?

Comment pouvez-vous tourner le dos à ceux qui croupissent encore aujourd’hui dans ses geôles ?

Avez-vous oublié le 13 octobre 1990 ? Avez-vous oublié le 7 août 2001 ?

Peut-être est-il trop tard pour retourner dans nos rangs… mais pour vous-mêmes, pour votre propre conscience, et pour le pays, revenez à vos racines !

Le temps presse.

Les jours du régime sont comptés, il tombera inévitablement. Et si ce n’est pas ce mardi, ce sera celui d’après4.

Mais que venez vous faire dans tout cela ?

Revenez à la charte de votre parti, celle qui reconnaît la primauté de l’être humain comme valeur absolue, qui défend la culture de la paix et les droits de l’homme.

Ou bien la seule charte qui vaille désormais pour vous est-elle devenue votre document d’entente avec le Hezbollah ?

À vous aussi, partisans du Hezbollah, nous disons :

Écoutez votre conscience.

Le régime d’Assad mène une politique de terre brûlée dans son propre pays, détruit ses villes et massacre son peuple – il réalise tout ce dont Israël a toujours rêvé.

La Syrie est devenue une proie livrée à Assad, au service d’Israël.

Ou bien est-il permis au pays-frère et allié de faire ce qu’Israël commet à Gaza ?

En défendant ce régime, en vous taisant face aux massacres, pensez-vous vraiment combattre l’arrogance des puissants et défendre les opprimés ?

Ou bien, chez vous, tout est-il relatif ? Même la lutte contre l’injustice et les tyrans ?

Est-ce cela, l’honneur des achraf el-nass, les « plus honorables des hommes » ?

Dans ce contexte, et conformément à la dimension éthique et universelle de notre révolution, nous ne pouvons que nous incliner devant des sacrifices semblables aux nôtres.

Un hommage à la Tunisie de Mohamed Bouazizi, l’Égypte de Wael Ghonim, le Yémen de Tawakkol Karman, la Libye de Mahmoud Shammam, et le Bahreïn de Mansour al-Jamri.

Un hommage à la Russie d’Alexandre Soljenitsyne, Andreï Sakharov, Anna Politkovskaïa et Edouard Limonov ;

À la Chine d’Ai Weiwei, Shi Tao et Li Shenglian ;

Au Dalaï Lama, en ce jour anniversaire du soulèvement tibétain ;

À l’Iran de Neda Agha-Soltan, Shirin Ebadi, Ahmad Zeidabadi, Akbar Ganji, Mohsen Makhmalbaf et du cheikh Mohsen Kadivar ;

À l’Afrique du Sud de Nelson Mandela,

À l’Inde du Mahatma Gandhi,

Au Brésil de Caetano Veloso, Maria Bethânia et Gilberto Gil5.

Un hommage à l’humanisme de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, de l’imam Moussa Sadr, du mufti Mohammad Hassan Amine, du mufti Ali el-Amine, du cheikh Hani Fahs, de l’ayatollah Sistani, du mufti Hassan Khaled, du cheikh d’al-Azhar,

À Kamal Joumblatt, au Patriarche Grégoire IV Haddad face à la barbarie du tyran Jamal Pacha,

À Mgr Élias Audeh,

Et enfin, au Pape Jean-Paul II et à Sa Béatitude le Patriarche Nasrallah Boutros Sfeir, que Dieu lui accorde longue vie6.

Face à cette réalité amère, combien vos paroles, Éminence Patriarche Sfeir, résonnent juste, profondes et concises, comme toujours :

« Quelle époque misérable… »

Cette réalité douloureuse nous rappelle les paroles du penseur soufi Mohieddine Ibn Arabi :

« J’ai longtemps rejeté mon prochain…
Lorsque sa foi ne s’accordait pas à la mienne.

Mais désormais, mon cœur s’est fait le réceptacle de toutes les croyances :
Il est prairie pour les gazelles et monastère pour les moines,
Temple d’idoles et Kaaba du pèlerin,
Table de la Torah et pages du Coran.

Je suis de la religion de l’amour :
Là où ses caravanes se dirigent,
L’amour est ma foi et ma religion. »

Oui, la réalité est amère. Mais nous sommes forts de notre foi en un combat dont la finalité ultime est la dignité et la finalité de la personne humaine.

Et c’est à partir de cette conviction que nous tendons à nouveau la main aux partisans du camp du 8 Mars, et plus particulièrement à nos frères du Courant patriotique libre, du mouvement Amal et du Hezbollah.

Même si nous sommes fatigués.

Même si nous en avons assez.

Car à chaque main tendue, vous avez répondu par les armes, par les cris, par les menaces, par les accusations de trahison et par les index levés. Par toutes les formes de violence morale :
des moqueries aux insultes contre les vivants et les martyrs…

Peut-être est-ce là un malentendu fondamental qu’il nous paraît nécessaire de dissiper :

Nous ne vous craignons pas.

Nous ne craignons pas vos armes, celles qui ont perdu toute symbolique dans les rues de Beyrouth et de la Montagne, et peut-être aussi, si l’on en croit les révolutionnaires, dans les rues de Syrie.

Ce que vous n’avez pas encore compris – et que nous voudrions que vous saisissiez enfin, pour le bien du Liban et du vivre-ensemble – c’est que le vrai courage ne réside pas seulement dans la résistance armée, mais aussi dans la réconciliation et la culture de la paix.

Le courage, réside dans :

• L’Appel de Beyrouth en 2004,
• La Déclaration de Palestine au Liban, qui a tourné une page noire de violence,
• La Déclaration Beyrouth-Damas en 2006,
• La Charte du Conseil national syrien adressée au Liban,
• L’instant du 14 février, et surtout, le 14 mars 2005 : un moment de réconciliation par excellence entre toutes les composantes du peuple libanais.

Non, les armes ne sont pas « l’ornement des hommes », comme on le dit,

C’est la paix qui est l’ornement de l’humanité.

Le contraire ne ferait que répéter les tragédies du passé.

Nous sommes les enfants de la guerre – et nous refusons que nos enfants vivent la même tragédie.

Alors bâtissons ensemble la paix du Liban, maintenant.

Déposez les armes.

Remettez-les à l’État.

Le temps est venu pour le Liban de connaître un État souverain sur l’intégralité de son territoire, une justice pour tous, et une égalité totale entre les citoyens.

Chers compagnons du 14 Mars,

Responsables politiques, acteurs de l’opinion publique, militants partisans et indépendants,

Que dire aujourd’hui, dans le cadre d’une relecture critique transparente et nécessaire ?

Je ne m’attarderai pas sur les rivalités nées des luttes pour le pouvoir et les postes,

Ni sur les compromis politiques de l’ère du « S.-S. » (accord saoudo-syrien),

Ni sur les revirements et les « moments d’abandon » dictés par la pression des armes,

Ni sur l’hésitation face aux révolutions arabes à leurs débuts,

Ni sur les erreurs de coordination dans certains dossiers, qu’il s’agisse de la participation au gouvernement actuel ou de la loi électorale.

Tout cela appartient au passé.

Et nul n’est infaillible.

Mais aujourd’hui, plus que jamais, nous sommes appelés à nous rassembler et à revenir aux racines.

À cet instant de pureté.
À ce moment fondateur.

À la naissance même de notre combat.

L’un des principaux acquis du 14 Mars au cours des dernières années a été l’élaboration d’un langage commun, tout en préservant la diversité et les spécificités de chacune de ses composantes.

Cela s’est manifesté récemment à travers :

• Le document de Saydet el-Jabal,
• La Charte du parti Kataëb, à l’issue du Congrès des partis démocratiques centristes,
• Le document du Courant du Futur sur le Printemps arabe,
• La Charte du parti des Forces libanaises,

Sans oublier toutes les initiatives et documents produits par le Secrétariat général et les intellectuels du 14 Mars au fil des années, dont le mérite revient avant tout à la conscience vivante de l’intifada de l’Indépendance : Samir Frangié.

Le 14 Mars a su faire face aux tentatives de briser sa détermination, par toutes les méthodes possibles, qu’elles soient politiques ou sécuritaires, venues de l’extérieur comme de l’intérieur, ce qui a freiné sa capacité à produire et à évoluer.

Jusqu’à présent, il n’a pas réussi à trouver une formule capable de concilier forces partisanes et indépendants, tout en assurant un lien constant avec l’opinion publique. Cela est resté impossible en raison du fossé qui sépare deux dynamiques :

  • La lutte pour le pouvoir
  • Le maintien des principes fondamentaux du mouvement

C’est entre ces deux pôles que vacille encore aujourd’hui le 14 Mars politique.

Le rôle des indépendants s’est affaibli jusqu’à disparaître presque entièrement, tandis que les partis ont fini par monopoliser les décisions exécutives.

Quant à l’opinion publique, elle est restée en avance sur la politique, fidèle à son souffle vivant, mais plongée dans une relation passionnelle et ambivalente avec les dirigeants et les partis – oscillant entre amour et rejet, entre attachement et colère.

C’est cette tension qui a affecté l’identité même du 14 Mars, prise entre modèles de politique traditionnelle et tentatives de modernité, entre le vieux réflexe partisan et une volonté d’émancipation – et parfois, entre les deux à la fois.

Le combat le plus difficile est celui que l’on mène contre soi-même.

C’est pourquoi nous devons surmonter en permanence les intérêts étroits et les égoïsmes personnels.

Nous sommes ici pour faire vivre une cause nationale :

Celle de l’État,

Celle de la primauté de l’être humain dans cet État,

Celle d’un citoyen jouissant pleinement de ses droits naturels.

N’oublions jamais que nous venons de la poussière et que nous y retournerons.

Il n’existe pas de leader éternel, ni d’homme providentiel.

Nous sommes ici pour passer le flambeau aux générations futures.

C’est pourquoi nous répétons :
• Non à l’État-zaamat, à l’État-jamaat et à l’État sectaire.
• Non au repli sur soi, aux ghettos, à la loi Ferzli, aux logiques de minorités et de majorités numériques.
• Non au tribalisme, au clientélisme, au totalitarisme, au monolithisme et à la violence.

Oui à un État civil unifié, où tous les citoyens sont égaux,

Un État de droit, de liberté, de justice et de diversité,

Un État de démocratie, de paix et de respect des droits humains.

Comme l’a dit un jour De Gaulle aux Américains :

« Nous voulons des alliés, pas des maîtres. »

Nous devons rester conscients qu’il existe une opinion publique et un peuple qui jugent et sanctionnent.

Plus nous serons en accord avec l’image du 14 mars 2005,

Plus nous rallierons non seulement l’opinion du 14 Mars, mais aussi tout le peuple libanais.

Et plus nous nous en éloignerons,
Plus cette opinion publique nous rejettera, nous abandonnera, et nous maudira.

Les Libanais veulent rêver, car le rêve est essentiel à la vie des nations, comme le disait Michel Chiha.

Il nous faut donc instaurer une relation plus équilibrée entre les dirigeants politiques, les indépendants et l’opinion publique afin de construire ensemble un cadre souple, inclusif, qui dépasse les appartenances et repose uniquement sur la citoyenneté.

Pour ne pas trahir les martyrs.
Pour ne pas trahir les vivants.

Pour ne pas chercher ensemble un fossoyeur, comme dans la nouvelle éponyme de Gebran Khalil Gebran, qui nous enterrerait dans les abysses de l’histoire.

Soyons à la hauteur de notre responsabilité.

Répondons à l’appel de Samir Kassir : une intifada dans l’intifada, un retour à la rue.

Et prêtons à nouveau serment avec Gebran Tueni :

Nous resterons, aujourd’hui comme demain, des citoyens unis, pour défendre le Liban libre et souverain.

C’est ainsi, chers camarades, que nous retrouverons la clarté.

Je vous remercie.

————–

  1. L’article dénonçait les excès de la soldatesque libano-syrienne au Liban. ↩︎
  2. Assad, le nom du tyran syrien, signifie lion en arabe. ↩︎
  3. Ghadanfar, le nom de l’ambassadeur iranien en poste au Liban, Ghadanfar Roknabadi, haut commissaire du Liban à l’époque, signifie également lion. ↩︎
  4. Allusion à une phrase de Michel Aoun, selon laquelle le régime syrien rétablira l’ordre en Syrie, et si ce n’est pas ce mardi, ce sera celui d’après. ↩︎
  5. Cette énumération de noms n’est pas gratuite. Les pays énumérés sont ceux qui ont voté contre les résolutions en faveur du soutien au peuple syrien. Les noms sont ceux de révolutionnaires ou d’opposants célèbres de ces pays qui symbolisent les valeurs du 14 mars 2005. ↩︎
  6. Carlos Eddé, à l’époque Amid du Bloc national, m’a reproché de ne pas avoir cité Raymond Eddé. Je n’ai cité aucun homme politique dans cette liste, exprès, à part Kamal Joumblatt, en raison de son ascétisme, de sa dimension spirituelle. Raymond Eddé, que je n’ai pas connu personnellement, reste l’un des hommes politiques qui a le plus incarné les valeurs de ce discours. ↩︎


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