Innocence

Michel HAJJI GEORGIOU

29 mars 2012

L’Orient-Le Jour

Jeudi 15 mars. Le parvis de l’Hôtel de Ville à Paris. Il fait beau comme jamais, pour une nuit parisienne de mars. Des centaines sont venus, bougie à la main, communier dans un silence quasi religieux avec les souffrances infligées au peuple syrien. Certes, il y a les discours politiques des ténors du Conseil national syrien. Mais les tribuns de la politique sont presque secondaires, ici. Ils ne constituent pas l’événement en soi. Ces citoyens – pour la plupart des militants syriens pourchassés et bannis de chez eux par le régime Assad, mais aussi beaucoup de Français – sont rassemblés pour autre chose. Ils veulent communier avec leurs camarades qui tombent, eux, sous les obus de mortier et les balles à travers l’ensemble du territoire syrien. Ils veulent rêver, tous ensemble, d’une autre Syrie. Une Syrie plurielle, libre, démocratique, civile. Une Syrie enfin humaine, débarrassée du monstre baassiste.

Sur scène, une fois les tribuns de la politique disparus (pour se retrouver chez Bertrand Delanoë), une fois terminés les témoignages des militants, la place est à l’élévation. C’est par la musique que les révolutionnaires ont décidé de commémorer leurs morts et d’honorer leur insurrection. L’atmosphère se met en place rapidement, humble, habitée par la brisure et la douleur, incomprises par le monde, d’un peuple martyr. Comme leurs camarades de lutte Razan Zeitouneh, Suhair Atassi ou Razan Ghazzawi dans le feu de la résistance, ce sont des femmes qui occupent le devant de la scène ce soir : Noma Omran, soprane, Hala Omran, Darina el-Jundi. Sur un fond de musique folk-jazz ultraminimaliste, Noma Omran récite, dans une incantation sortie tout droit de chez Stockhausen ou de chez Philip Glass, les noms des martyrs, un par un. Une liste effroyable, interminable.

Mais les noms, comme les notes, s’élèvent lentement dans le ciel de Paris, pour aller frapper, dans une correspondance invisible, aux portes d’un seul et même Dieu pour tous : celui de l’amour, de la charité, de la clémence, de la miséricorde, du rejet de la violence, de la sanctification des victimes innocentes. Un Dieu profondément humain par-delà le cloisonnement d’une certaine idée des religions, pétri de cette humanité sincère qui semble avoir déserté bon nombre de ceux qui s’expriment en Son Nom sur nos terres. Tel est d’ailleurs le sens d’un poème de l’évêque syrien Nibras Chouhayyed, récité par Darina el-Jundi, après des lectures des vers de Mahmoud Darwish.

Au milieu de cette foule, un seul drapeau libanais. Bien que petit, il flotte fièrement aux premiers rangs, en face de la scène. R., cette extraordinaire étudiante (chrétienne) qui brandit fièrement les couleurs de son pays pour soutenir un peuple-frère dans ses souffrances contre le bourreau baassiste, a choisi cette manière pour célébrer, loin de Beyrouth, le souvenir du 14 mars 2005. Pour que ce 14 mars ait un sens, une signification, une symbolique, elle est venue rendre son propre hommage à la pensée de Samir Kassir, au serment de Gebran Tuéni : en créant, au sein de la foule, cette communauté de vivants contre la cruauté, célébrant l’inéluctable victoire de cette communauté de morts pour la paix, la liberté, la dignité et la vie.

R. pleure. Elle pleure Samir, Gebran, Rafic, Walid, Antoine, Pierre, Wissam, Georges, Bassel, Charles, mais aussi Hamza, Ibrahim, Mary, Anthony, Moustapha, Ghayath et les 10 000 victimes de la monstruosité de Bachar el-Assad et des siens. Mais ce sont ses larmes – celles de l’innocence et de l’humanité sans cesse sacrifiées sur l’autel des calculs mesquins, de la realpolitik abjecte, des petits intérêts risibles et des enjeux de pouvoir vains – qui me remplissent d’espoir, là où les images inqualifiables en provenance de Syrie ont noirci mon cœur pour toujours. Car dans ces larmes, il y a tout le rêve du véritable 14 mars 2005, intact, pur, merveilleux.

Il y a la lumière.


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