Michel HAJJI GEORGIOU
11 juin 2012
L’Orient-Le Jour
« L’important n’est pas ce qu’on supporte, mais la façon de le supporter. »
Comme Sénèque, auteur de cette phrase, Ghassan Tuéni en savait long sur la tragédie – et sur l’élégance, le panache, la grâce. Et quelle tragédie que la sienne ! Rares sont les mortels à qui il aura été imposé de voir sa femme, Nadia, ses trois enfants, Makram, Nayla et Gebran, et son fils spirituel, Samir Kassir, progressivement arrachés à lui en l’espace de quelques décennies…
Ghassan Tuéni aura eu le destin d’un demi-dieu maudit de la mythologie grecque. Une sorte de Prométhée moderne, puni de porter en lui ce génie flamboyant, cette liberté d’esprit atypique et ce goût immodéré de la culture de paix, et de vouloir les transmettre contre vents et marées à ses concitoyens dans un pays progressivement abandonné à la violence, la barbarie et la médiocrité.
Ghassan Tuéni n’est pas mort par une matinée de juin 2012. Ghassan Tuéni s’en est véritablement allé le 12 décembre 2005, lorsque les Assassins lui ont ravi son fils Gebran. Retourner au Parlement pour préserver la mémoire et l’héritage de Gebran, de 2006 à 2009, non sans prôner la nécessité d’enterrer la haine et la violence, ressemblait déjà en effet à un dernier voyage pour les landes inhabitées destinées uniquement au repos des grands guerriers, des grands seigneurs…
À la mort de Camille Chamoun, le 7 août 1987, Issa Goraieb écrivait dans un éditorial mémorable : « Le Tigre n’est plus. La jungle libanaise ne sera plus tout à fait la même. Et Dieu ! que les fauves qui la hantent paraissent désormais falots. » En effet. Dieu ! que cette phrase s’applique aujourd’hui à Ghassan Tuéni et au monde de la presse libanaise. Et pour cause : cette icône-là, rien ne pourra jamais l’égaler au firmament des mots et de l’esprit.
Quelque quinze ans plus tôt, en 1971, un folksinger américain, Don McLean, faisait une entrée fracassante dans le monde du rock en rendant hommage à son icône musicale, Buddy Holly, disparu trop tôt dans un accident d’avion en 1959, avec notamment Ritchie Valens, l’auteur de La Bamba. Le titre de la chanson de McLean, une longue ode à la mémoire d’un rock légendaire agonisant déjà avec le début des seventies : American Pie, avec son célèbre credo : « The day the music died » (« le jour où la musique est morte »).
Le journalisme – pour ne parler que du journalisme ! – est mort aujourd’hui.
Cher Ghassan Tuéni, à qui je dois mon baptême journalistique en 2007 sous l’œil bienveillant de saint Basile et sous le nom de code de Hajji Vassiliu… Puissiez-vous reposer en paix, dans l’éternité des Grands. Bien loin du vacarme, combien assourdissant, mais ô combien insignifiant, des petits.
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