Michel HAJJI GEORGIOU
03/11/2012
Allocution prononcée lors de la table-ronde sur l’ouvrage de Michel Touma – Grégoire Haddad, évêque laïc, évêque rebelle – au Salon du Livre francophone – BIEL.
Mesdames, Messieurs,
Ma première rencontre « virtuelle » avec Grégoire Haddad remonte à juin 2002. Oh, certes, j’avais entendu àplusieurs reprises des histoires, surtout de mes parents, sur cet « évêque rouge » anticonformiste, et proche des pauvres, qui avait refusé tous les honneurs et suscité contre lui une véritable chasse aux sorcières dans les années 70.
Au Collège Notre-Dame de Jamhour, où l’éducation est faite de ce paradoxe parfait entre « conservatisme » et « progressisme », je me souviens avoir mentionné son nom quelquefois pour narguer tel ou tel aumônier scout ou père spirituel, mais aussi, tout naturellement, pour en savoir plus. Je me heurtais presque toujours au même sourire mi-affectueux, mi-gêné, masque courtois pour annoncer un silence religieux et particulièrement éloquent.
J’ai bien vite appris, par expérience, que discuter de Grégoire Haddad avec l’establishment religieux chrétien, c’était comme discuter de Raymond Eddé, Maurice Gemayel ou Hamid Frangié avec l’establishment politique chrétien actuel, ou de Mohammad Mahdi Chamseddine avec l’establishment politico-religieux chiite d’aujourd’hui. La gêne et les contorsions de circonstances sont immanquablement au rendez-vous…
Mais revenons à cette fameuse soirée de juin 2002. Un soir, à L’Orient-Le Jour, j’ai vu, comme des milliers de Libanais, un dignitaire religieux sobrement vêtu et au visage particulièrement ouvert et serein se faire agresser par trois hommes devant les locaux de Télé-Lumière à Jounieh.
Les raisons de ce lynchage m’avaient interloqué : le « crime » de Grégoire Haddad était d’avoir avancé des thèses audacieuses sur la religion chrétienne, le dialogue interreligieux et le vivre-ensemble islamo-chrétien.
Ce qui m’avait encore plus abasourdi, c’était la position adoptée quelques jours plus tard par les autorités spirituelles locales de la communauté concernée : Mgr Haddad devait cesser d’exposer ses « vues théologiques car elles ont besoin de maturation et de connaissances approfondies » pour être assimilées. Certes, ce propos était enveloppé de louanges sirupeuses à l’égard de la victime et d’élans de solidarité.
Il reste que près de vingt ans après les faits décrits par Michel Touma dans son excellent ouvrage que nous discutons aujourd’hui, le verdict était exactement le même : Grégoire Haddad devait se taire, et avec lui, ses idées transgressant les tabous du conformisme social et communautaire, donc politique, et donc capables de dévoyer les fidèles.
Inutile de dire que c’est la même logique qui autorise aujourd’hui un certain clergé obscurantiste, tenant bien plus de Savonarole que de Benoît XVI, à continuer à justifier l’usage de la censure contre tout ce qui pourrait tout simplement déranger ou remettre en question un certain ordre moraliste confortable et narcissique…
À la suite de cette affaire, qui avait suscité, comme d’ailleurs tout au Liban, des débats passionnés pendants une ou deux semaines tout au plus avant de retomber dans un oubli complet, Michel Touma, fidèle à son engagement de jeune volontaire au côté de Mgr Haddad, écrivait dans les colonnes de L’Orient-Le Jour : « Il est parfaitement normal que cette analyse radicale perturbe profondément des jeunes dont le bagage intellectuel n’est pas suffisamment solide pour saisir toutes les nuances. Reste qu’il est inconcevable d’empêcher ou même d’entraver le débat. Surtout en faisant usage de ses poings. La raison d’être du Liban n’est-elle pas ce pluralisme culturel, cette liberté de pensée et ce respect de l’autre qui nous distinguent si avantageusement de notre environnement arabe ? ».
Ces trois hommes qui ont agressé en juin 2002 Mgr Haddad pour des propos qui les ont probablement traumatisés assument une fonction symbolique. Car derrière le dogmatisme amoureux de sa propre vérité, il y a le néant intellectuel et culturel. Cette « confrontation symbolique » entre Grégoire Haddad et trois jeunes chrétiens communautaristes et incapables d’admettre une opinion théologique quelconque revêt en effet à mes yeux une importance capitale, car il s’agit en fait d’une confrontation entre l’identitarisme holiste malade de l’autre et de lui-même, sous l’une de ses incarnations les plus brutes et les plus élémentaires, et une culture humaniste fondée sur la finalité de la personne humaine, la valeur individuelle et la dignité humaine, celle-là même défendue aujourd’hui par le Pape Benoît XVI.
Dans ce combat, dans ce monde-là, celui qui ressemble plus au Nikos Kazantzakis de La Dernière tentation du Christ, au Carlo Levi du Christ s’est arrêté à Eboli qu’à ses contemporains, sera toujours anathémisé et laissé au ban des réprouvés.
Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’ici présent ce soir, deux autres personnages, qui ont toujours choisi les chemins de traverses au sein de leur communauté et de leur société, les chemins les plus tortueux, les plus longs et les plus rocailleux, et qui ont toujours privilégié le dialogue et la culture du lien aux idéologies fermées de la culture de la séparation, sont là pour parler de cet ouvrage de mon exceptionnel grand frère et professeur Michel Touma – deux maestros – Samir Frangié et Saoud el-Maoula.
Mesdames, Messieurs,
En août 1974, Jean-Pierre Sara, écrivait dans les colonnes de L’Orient-Le Jour, au sujet de l’affaire Grégoire Haddad : « Au moment où des groupes d’intérêt essayent de monopoliser la religion et se prétendent détenteurs de la vérité, le vrai pasteur est arraché à ses brebis ». Inutile de dire que ces mots sonnent plus que jamais d’actualité.
Mgr Haddad, Le Monde avait titré, à la fin des années 60, vous concernant : « Un évêque pour après-demain ».
Il ne s’y est pas trompé.
Cependant, nous concernant, comme cet « après-demain » ressemble encore, avec son lot de populisme, d’identitarisme, de mimétisme, d’injustice, de violence et d’intolérance, à « avant-hier »…
En savoir plus sur Beirut Unbound
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
