État de résistance

Michel HAJJI GEORGIOU

26/11/2012 

Allocution sur Michel CHIHA prononcée au Collège Saint Grégoire à l’occasion d’une table-ronde organisée par la Fondation Michel Chiha.

Mesdames, Messieurs, 

Permettez-moi d’abord de remercier la Fondation Michel Chiha de m’avoir fait l’honneur de pouvoir prendre part à cet hommage, ce soir (d’autant que je me revendique de la ligne de « journaliste engagé » que représentait Chiha au Jour), au côté de trois grands maîtres devant lesquels je m’incline en signe d’éternelle admiration : 

Le professeur Antoine Courban, grand défenseur des valeurs de la Cité, dont il est l’un des remparts fondamentaux face au cancer identitaire qui n’est pas loin de métastaser aujourd’hui l’ensemble du pays ; 

Le professeur Nabil Khalifé, qui continue inlassablement de se battre pour rappeler que le Liban possède, de par son histoire et sa géographie, un visage culturel et politique tout à fait spécifique, et que c’est un crime abominable fait à l’âme libanaise que de tenter de l’entraîner dans des aventures qui ne lui ressemblent pas ;

L’éditorialiste Michaël Young, qui sait dire « non », et dont la plume à la fois létale, posée, enflammée et sceptique est perpétuellement à l’assaut du « crétinisme » sous toutes ses formes. Autant dire qu’il ne chôme pas. 

Chacun des trois incarne en effet, ce faisant, une composante essentielle de la personnalité et de la pensée de Michel Chiha. 

Je voudrais également profiter de l’occasion pour remercier cheikh Michel el-Khoury, dont je risque très certainement de heurter l’humilité légendaire. Cheikh Michel, je sais que les honneurs vous font horreur. Mais c’est précisément pour cela que je tiens à vous rendre hommage et m’incliner aussi devant vous ce soir : parce que vous êtes, vous avez toujours été un véritable homme d’État, toujours au service de la patrie, sans jamais vous fatiguer, avec équilibre, sagesse et modération, comme votre frère d’élection, Fouad Boutros. S’il y en avait plus comme vous, le Liban serait bien meilleur aujourd’hui. 

Ce n’est pas à moi de vous le dire, mais vous êtes le véritable fils spirituel de Michel Chiha. Je pourrais d’ailleurs disserter longuement sur les raisons qui m’incitent à tirer cette conclusion, et elles sont légion, mais je risquerais de me faire assassiner à l’instant… Je sais combien je suis en train de mettre votre modestie à rude épreuve…                

Je m’arrête là : je viens en quelques instants de me faire quatre ennemis farouches parmi des hommes qui ont une sainte horreur des hommages. Pourtant, mon propos est loin d’être innocent, car la première leçon à tirer de Michel Chiha est qu’il faut des hommes (et des femmes, surtout des femmes à l’heure qu’il est, si nous voulons vraiment que le printemps arabe soit effectivement un printemps et non pas une brise perdue dans le désert) pour construire la Cité. 

Le pari de Chiha est sur l’individu, et non sur les masses ; sur le citoyen libre, loin de l’esclave soumis, du zelm ; sur l’homme de principe, loin des vendepatria, des démagogues et des mégalomanes. 

Rendre hommage à Michel Chiha, c’est donc d’abord avoir le courage de rendre hommage aux bâtisseurs et aux passeurs –  et vous en faites partie. 

Mesdames, Messieurs,

Je suis tendu ce soir entre deux extrêmes : me laisser aller, d’une part, à ma morosité ambiante et commettre un véritable sacrilège en proclamant, animé d’une pulsion tenant beaucoup plus d’Ahmad el-Assir ou de Naïm Kassem que de Nietzsche : Michel Chiha est mort ! De l’autre, me laisser bercer par un optimisme béat et reprendre les sempiternelles affirmations selon lesquelles le Liban est à l’aube d’une nouvelle brise printanière qui viendra corriger les erreurs d’hier et permettre enfin à l’être libanais de vibrer avec tous ses fils à l’unisson et de se transcender vers un absolu toujours meilleur… 

Mais ce serait attenter deux fois, ce soir, à la mémoire de Michel Chiha. 

Je dis : « à la mémoire ». Pourtant, le terme est parfaitement impropre. Je m’explique.

J’ai fait une curieuse expérience ces derniers jours. Elle consiste à reprendre certains articles de Michel Chiha, écrits quelques trente à quarante ans avant ma date de naissance, et à les relire à haute voix devant mes proches, sans révéler, pour les besoins de la science, le nom de l’auteur. Évidemment, le style est unique, et l’expérience peut s’avérer par conséquent rapidement compromise. Cependant, la réaction est la même chez tous ces « cobayes » improvisés : « Mais on dirait que cela vient d’être écrit ! Quelle clairvoyance ! Quel visionnaire ! ».        

C’est une autre leçon à tirer de Michel Chiha : il reste éminemment d’actualité, un demi-siècle plus tard. C’est là un fait indéniable. Beaucoup plus que bien des penseurs et auteurs libanistes, lesquels n’ont pas été épargnés, eux, par la patine du temps. 

Ses mises en garde contre les dérives politiques et sociétales, contre les idéologies totalitaires, la démagogie, le populisme, la censure idiote et les censeurs pervers, la massification et la mentalité suiviste, le confessionnalisme, la marginalisation, la dérive autoritariste du pouvoir, le légalisme imbécile, la bureaucratie, la corruption, la mutilation du patrimoine architectural, culturel et linguistique, la servitude volontaire, l’aventurisme aveugle, l’anarchie, la violence – tout cela continue de résonner parfaitement – et malheureusement – juste. Plus que jamais, même. 

Michel Chiha tient le langage d’une sorte de gardien galactique qui préside aux choses du temps, capable de s’élever au-delà des contingences spatiotemporelles. Peu d’auteurs et de penseurs libanais ont ce privilège de pouvoir défier Saturne et d’y survivre.  

Mais la question se pose : si Chiha avait vu juste, le Liban, lui est-il condamné à un éternel recommencement des mêmes erreurs ? Là se trouve la deuxième leçon à tirer de Michel Chiha : un peuple qui ignore son histoire et son passé n’a pas d’avenir. Il est voué à rester prisonnier de ses tares, à être victimes de ses propres iniquités et fourberies. Ce n’est pas pour rien que le pari de Chiha est sur la culture, et plus précisément sur l’éducation. Je m’avance, dans ce cadre, à poser la grande question du livre d’histoire, alors que nous savons combien les pays mal intentionnés à l’égard du Liban se livrent en permanence, avec des appuis locaux, à une réécriture permanente de l’histoire du pays. Un peuple amnésique est trop occupé à lutter pour recouvrer la mémoire – ou s’en créer de nouvelles, le cas échéant, ce qui n’est pas sans poser problème lorsqu’il s’agit d’un pays pluri composite – afin de penser à son avenir. 

Je m’aventure également à demander : notre jeunesse connaît-elle Michel Chiha ? Connaît-elle Antoun Saadé ou Kamal el-Hage ? Connaît-elle Charles Malek ? Connaît-elle Mahdi Amel ? Jawad Boulos ? Connaît-elle la pensée de Kamal Joumblatt, et tant d’autres encore ? Moussa Sadr ? Mohammad Mahdi Chamseddine ? Youakim Moubarak ? Michel Hayek ? N’est-il pas temps de faire figurer ces penseurs aux programmes scolaires, dans le cadre d’un cours spécial, qui serait une introduction concrète à la diversité libanaise, et donc à la démocratie ?  

             

Mesdames, Messieurs,

De l’œuvre de Chiha, il est possible de tirer une sorte de tablette virtuelle de principes généraux qui pourraient résumer en quelque sorte l’âme libanaise, sans dogmatisme, sans monolithisme : la recherche de l’entente et de la meilleure représentativité, toujours sous les cimes de la liberté, pour préserver la pérennité et la paix, et pour être fidèle à la vocation historique et culturelle du Liban souverain et indépendant. 

Cette vision du Liban est atemporelle. Il n’en reste pas moins que, dans la réalité, elle est constamment remise en question, menacée, combattue, agressée, assassinée. Le pari de la paix, malgré le discours historique du pape Benoît XVI au palais de Baabda, et son corollaire naturel, celui de la citoyenneté, sont plus que jamais incertains.      

C’est pourquoi, pour citer Michel Chiha, l’être libanais est aujourd’hui plus que jamais en « état de résistance » culturelle, une résistance que chacun poursuit à sa façon, en faisant la promotion de la liberté contre l’asservissement, de la modération contre les boutefeux, du courage contre la lâcheté, de la paix contre la violence, et de l’individu contre les hordes barbares.  

 Oui, une résistance : en attendant de pouvoir enfin, un jour, parler d’évolution.   

Nous manquons d’idéal. Tel est l’idéal que nous voulons atteindre, et pour lequel nous mènerons une quête incessante.  

Je vous remercie.


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