Michel HAJJI GEORGIOU
06/12/2012
L’Orient-Le Jour
La disparition hier du patriarche grec-orthodoxe Ignace IV Hazim est venue assombrir un tableau déjà bien peu reluisant. Comme si, avec la disparition du patriarche Hazim – celui qui avait bien su se garder, durant tant de décennies, et à partir de Damas même, de sombrer dans la servitude au régime d’Assad alors même que ce genre de régime ne peut tolérer que les vassaux serviles -, c’est tout un ordre, toute une époque qui disparaît aussi.
Certes, Mgr Hazim n’était pas du genre frondeur. Il n’empêche qu’il prétextait toujours des congrès à l’étranger pour s’absenter, et donc résister à sa façon à la tyrannie et aux plébiscites factices visant à réélire le dictateur à vie qui avait fait de son pays et de son peuple rien qu’une particule à son nom. Tout comme il esquivait habilement, avec sagesse et lucidité, les divers traquenards tendus par le régime syrien visant à braquer sa communauté contre la communauté sunnite dans un régime tenu par le monde entier, à l’époque, comme un État laïque, mais en fait plongé dans le vice communautariste et identitaire tyrannique le plus étroit et le plus abject.
Le monde et le temps – de la liberté – ont rattrape le régime syrien, qui va sûrement à sa chute. Mais ils ont également rattrapé le patriarche Hazim, qui s’en va à un moment où la communauté chrétienne a plus que jamais besoin de guides. Certes, le départ du patriarche n’est pas triste pour lui: son rappel à Dieu lui permettra au moins d’en finir, loin du temporel, avec la grande prison sécuritaire au sein de laquelle il séjournait, loin de ses cohortes de moukhabarat qui traquaient ses moindres gestes et ses moindres déclarations, loin aussi de certains prélats de sa communauté qui n’ont pas hésité à se couvrir de honte durant ces derniers mois en livrant, en Syrie, de jeunes opposants, venus trouver refuge et guidance auprès du clergé, aux bourreaux ; au moins une jeune fille serait ainsi morte sous la torture.
C’est à un exercice périlleux d’équilibriste, particulièrement complexe, que le patriarche voulant enfin s’endormir du sommeil de la terre avait dû se livrer durant ces derniers mois, essayant de concilier entre partisans de la liberté et de la démocratie, et minoritaristes craintifs et recherchant la tutelle éternelle du dictateur ; entre les citoyens transcommunautaires ouverts et pluralistes et les identitaires recroquevillés sur eux-mêmes et cherchant à créer autant de partis orthodoxistes sectaires repliés sur eux-mêmes…
L’agonie n’était pas due à l’âge ou à la fatigue. L’agonie, c’était de devoir tous les jours composer avec les affres d’une communauté ne sachant plus que faire de son héritage culturel, en perte de sens, en perte de repères, en perte de valeurs, incapable désormais du moindre discernement. Et la mort, n’est-ce pas finalement lorsqu’on a décidé de mettre fin à sa quête du meilleur en nous-mêmes ?
C’est donc par une journée sombre et pluvieuse, et par une année particulièrement triste pour le pays, puisqu’elle a aussi emporté l’un des autres doyens de sa communauté, Ghassan Tuéni, qu’ignace Hazim s’en est allé vers le repos éternel. Un repos éternel dont la Syrie, en parfaite décomposition, et le Liban, en stagnation sterile, sont toujours privés, eux.
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