La « hainamoration » selon Leonard Cohen… 

Michel HAJJI GEORGIOU

Juin 2013

Santé Beauté 

Il y a un peu plus de quarante ans, en 1971, le chanteur-compositeur-interprète Leonard Cohen livrait au monde son troisième album, d’une intensité émotionnelle rare, à la fois beau et terrible, sauvage et indolent, particulièrement sombre, et pourtant parsemé de lumière : « Songs of Love and Hate ». Dix chansons si puissantes, pénétrantes, bouleversantes, qu’un critique peu astucieux dira de Cohen que sa musique est « à se couper les veines »… Et pour cause : l’on n’a pas affaire ici avec la variété bien léchée proposée par les célèbres folksingers de l’époque. 

Loin de là. Point de mise en garde à l’auditeur, comme Lautréamont au début de ses Chants de Maldoror. L’aspect méditatif mais presque studieux des deux premiers albums du poète/chanteur a disparu pour laisser la place à des chansons fortes, crues, parfois cruelles, mêmes. Le premier morceau de l’album, « Avalanche », donne ainsi immédiatement le ton, dès le premier riff d’arpèges cataclysmique et les premières notes de la voix rauque et glacée du chanteur qui nous invite à le suivre dans cette avalanche qui lui a couvert son âme….  « Toi qui veut conquérir la douleur, tu dois apprendre à bien me servir », dit-il d’emblée à celle qui est donc l’origine de cette hainamoration enragée, dans une réappropriation de la dialectique du maître et de l’esclave … « Tu commences à me manquer, moi qui n’ai aucune avidité. Je commence à te réclamer, moi qui n’ai aucun besoin. Tu dis que tu t’es éloignée de moi, mais je te sens quand tu respires… ». 

Les mots tombent comme des couteaux, implacables, remplis de haine… mais ce que Leonard Cohen exprime, c’est de l’amour. Un amour qui fait mal, désespéré, furieux…        

En fait, Cohen parvient à saisir, en l’espace de dix chansons à textes toujours aussi fracassantes aujourd’hui, toute l’étendue de la complexité de ce que Lacan avait appelé, dix ans plus tôt, la « hainamoration ». Les chansons se succèdent, et reviennent toutes sur le même thème, ce mariage passionnel et morbide entre l’amour et la haine, entre les ténèbres les plus étouffantes et, contraste absolu, une lumière aveuglante, dévorante, comme à la fin d’une chanson déprimante sur le suicide, « Dress Rehearsal Rag », où la volonté d’en finir du personnage, qui se tient, rasoir à la main, prêt à passer à l’acte, est violemment interrompue par une lumière de projecteurs signifiant, sur un ton mordant, cynique, que tout n’est finalement que tragi-comédie… Ou encore avec « Joan of Arc », qui clôture l’album, où Cohen transforme le supplice de Jeanne la Pucelle sur son bûcher en une passion carnassière, mais pourtant si belle et lumineuse, avec ce feu qui dévore sa chair…      

Mais le morceau fondamental qui fait entrer l’album dans la postérité s’appelle « Famous Blue Raincoat ». Avec lui, Leonard Cohen réinvente le triangle amoureux sur le mode impressionniste. Le texte d’une beauté et d’une tristesse inouïes est en fait une correspondance épistolaire entre deux hommes. L’on comprend vite, de prime abord, que l’auteur de la lettre, Cohen (il signe la lettre de son nom), correspond avec un ami, un frère, jadis sanglé dans « un célèbre imperméable bleu » – qui vit désormais confiné dans la solitude la plus profonde « d’une petite maison dans le désert » –- et avec qui il a partagé une femme, Jane. Cohen va même jusqu’a remercier celui qu’il qualifie simultanément de « frère » et d’« assassin » d’avoir pu « ôter ce trouble des yeux de Jane ». « Je pensais qu’il était là pour de bon, et je n’ai donc jamais essayé… », avoue-t-il. L’on comprend aussi que Jane est revenue à Cohen, qui s’incline pourtant devant son ami, auquel il lance : « Je crois que tu me manques, je crois que je te pardonne, je suis heureux que tu m’aies obstrué le chemin…  Si tu reviens pour Jane ou pour moi, je veux que tu saches que ton ennemi sommeille, et que sa femme est libre ». 

De prime abord, nous sommes donc bien dans un triangle amoureux, magnifié par un sentiment de quasi reconnaissance par Cohen à l’égard de celui qui lui a un jour « volé » sa femme. 

Mais avec le poète canadien, les choses ne sont jamais aussi simples. Car cette première lecture de la chanson, que Leonard Cohen reconnaît être inspirée d’une expérience vécue, se heurte à une difficulté majeure. Dans une note explicative ajoutée des années plus tard, Cohen reconnaît que l’homme à l’imperméable bleu (un Burberry qui lui a été ultérieurement cambriolé), c’est en fait lui. 

Dès lors, la chanson prend un tout autre sens. Triangle amoureux et déception amoureuse, il y a certainement. Mais l’amant, celui qui a volé « Jane », s’estompe. Il n’existe plus. Il est insignifiant. Il n’a pas droit de cité. Il est assimilé àCohen, qui s’écrit en fait à lui-même. Une manière sans doute pour Cohen de dire que c’est lui qui assume la pleine responsabilité de l’aventure de Jane avec cet homme insignifiant, que c’est lui qui assume toute la « faute » originelle, qu’il doit vivre avec cette douleur ; que Jane est innocente, que cette tierce personne est innocente, presque une victime. Partant, dans son dialogue interne, le chanteur exprime un mélange confus et poignant de rancœur et de pitié à l’égard de lui-même et remercie cet « ennemi » réel, mais désormais rendu virtuel car inutile dans sa relations avec Jane, qui est revenue, qui est « réveillée », tout prêt de lui, dans la relation, et que c’est tout l’essentiel… 

Leonard Cohen utilisera d’ailleurs de nouveau ce genre de procédé ambigu, subtil et quasi insoupçonnable de « dialogue interne » dans « Different Sides », l’extraordinaire morceau final de son dernier opus « Old Ideas », paru en 2012. À moins que l’interlocuteur ici soit Dieu, au-delà de la propre dualité cohenienne. 

Rares sont les auteurs qui parviennent à communiquer une telle intensité et une telle émotion dans leurs textes. 

En fait, à bien y réfléchir, nous sommes tous, quelque part, des personnages torturés de chansons de Leonard Cohen…  


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