Michel HAJJI GEORGIOU
03/06/2013
L’Orient-Le Jour
Bal tragique (pour la démocratie) place de l’Étoile : 128 morts.
Il y a un peu moins de dix ans, en septembre 2004, l’opposition plurielle du Bristol avait mené une bataille féroce contre la prorogation du mandat Lahoud, sous prétexte qu’il s’agissait, en premier lieu, d’une atteinte flagrante et fondamentale aux principes démocratiques et à la Constitution.
Une poignée de députés courageux avait osé, à l’époque, tenir tête au régime syrien et voter contre cette prorogation, et Rafic Hariri, à contrecœur, avait, lui, entériné, sous les menaces de Damas et Anjar, ce qu’il rejetait de toute son âme. Cette bataille est unanimement reconnue comme une étape fondamentale dans le processus de fondation de ce que l’on convient aujourd’hui d’appeler la révolution du Cèdre, et tout le monde se souvient de la fameuse « liste d’honneur » que le quotidien An-Nahar avait publiée le lendemain à la « une », celle des 29 députés qui avaient osé se rebeller contre la mainmise syrienne.
De ces 29 députés, douze ont soit quitté les rangs du 14 Mars, soit ont été écartés au fil des années par des jeux de petites politiques au résultat souvent imbécile.
Cinq d’entre eux ont soit été assassinés – Pierre Gemayel et Antoine Ghanem -, soit sont décédés après une longue lutte contre la maladie.
Douze seulement – dont la grande majorité appartient au bloc Joumblatt sous sa forme initiale, avant le coup de force de janvier 2011 contre Saad Hariri et la formation du Front de lutte nationale – ont été réélus en 2009. Ces douze ont tous avalisé vendredi la prorogation du mandat de la Chambre, c’est-à-dire de leur propre mandat de députés.
Mais, ce qui est pire, c’est que le 14 Mars dans son ensemble a cautionné ce qu’il avait autrefois radicalement refusé, un acte anticonstitutionnel et une atteinte gravissime à la démocratie et au principe de l’alternance, dans une ultime rupture avec les principes et les valeurs qu’il a un jour représentés.
Reniement ultime.
Le 14 Mars politique n’est plus qu’une charogne livrée à de petits calculs de boutiquiers, qui ont collectivement décidé qu’attenter encore une fois à la Constitution serait la meilleure fuite en avant possible pour camoufler leur échec à s’entendre, comme des fromagistes, sur une nouvelle loi électorale « consensuelle »… au pays où l’on n’arrive même plus à s’entendre, pour des raisons politiques, sur une priorité de passage, encore moins sur une couleur décorative !
Pire encore, c’est sur une initiative antidémocratique que le 14 Mars a pactisé avec son adversaire stratégique, politique et idéologique, le Hezbollah, trop préoccupé par son Vietnam divin télécommandé par Téhéran à Qousseir et Damas pour pouvoir se mêler de vulgaires élections démocratiques au Liban…
Les vétérans du 14 Mars argueront qu’ils « n’avaient pas le choix » en raison de « l’absence d’accord sur une nouvelle loi électorale ».
Non, Messieurs, ce n’est pas parce que la loi de 1960 est mauvaise – et elle est effectivement mauvaise, mais aucun d’entre vous n’avait poussé de hauts cris en 2009 pour la dénoncer – qu’une échéance électorale doit sauter: celle-ci doit nécessairement se dérouler en fonction de la loi encore en vigueur.
Par ailleurs, la loi étant mauvaise, pourquoi ne pas fournir encore plus d’efforts pour s’entendre sur une nouvelle, et n’effectuer, par conséquent, qu’un report technique de six mois, renouvelable de six mois en cas d’échec, plutôt que de légitimer ce report inqualifiable de 17 mois !
D’autres vous diront que cette loi de 1960 « donnera les mêmes résultats qu’en 2009 » et qu’elle « n’est pas bonne pour le 14 Mars ».
Depuis quand, Messieurs, taille-t-on une loi électorale à la mesure exacte de trois, quatre, cinq ou six grands partis politiques, de manière à ce que si cette loi ne répond pas aux exigences des grands chefs historiques, il faille torpiller l’ensemble du processus électoral ? Faut-il absolument s’assurer de sa propre victoire avant de cautionner une échéance électorale ?
Enfin, les plus lucides prétexteront la « précarité de la situation sécuritaire » ou encore « les armes du Hezbollah, qui verrouillent le processus électoral ».
Il est vrai que la situation sécuritaire est médiocre à l’ombre de la crise syrienne, mais il suffit d’une volonté politique commune pour que cette situation se stabilise. Si une partie souhaite effectivement perpétuer cette situation de crise sécuritaire, elle devrait se retrouver aussitôt dénoncée par le camp adverse… et non couverte et légitimée, comme cela s’est effectivement produit avec l’accord sur la prorogation !
Quant à l’argument sur l’impossibilité de tout fonctionnement sain de la démocratie et des institutions à l’ombre de la dictature du Hezbollah, il est tout à fait judicieux.
Mais alors, pourquoi avoir accepté de prendre part aux élections de 2009… La force du 14 Mars n’est-elle pas justement d’opposer aux armes une volonté populaire plurielle et insoumise ? Et si cette volonté populaire ne se rend pas aux urnes pour cautionner de nouveau le courant du Futur, les Forces libanaises, les Kataëb et les autres composantes partisanes ou individuelles du 14 Mars, serait-ce de la seule faute des armes du Hezbollah et du populisme du Courant patriotique libre ? Ou bien faudrait-ll en tirer la leçon que l’ensemble de la classe politique du 14 Mars, en dépit de la sournoiserie de l’adversaire, a brillé ces dernières années par sa médiocrité, son absence de vision et le caractère dérisoire de ses choix « réalistes », qui ont fini par devenir de l’utilitarisme étroit au service des objectifs politiques quelques grandes formations…?
Le plus triste est qu’en face, même ceux qui ont refusé de jouer les flibustiers de la démocratie ne l’ont pas fait par principe. Michel Aoun avait ainsi plus d’une fois, dans ses discours, depuis l’an dernier, posé l’éventualité que l’échéance électorale n’ait pas lieu, soulignant toutefois que les « Libanais ne devaient pas s’en inquiéter ».
Ce n’est, comme d’habitude, que par utilitarisme et opportunité que le chef du Courant patriotique libre a enfin découvert en lui, quelque part, un parangon de la démocratie. Et ce qui est encore plus triste, c’est que certains parmi ses partisans puissent encore lui accorder le moindre crédit. Affaire de masochisme, probablement.
Le seul à avoir été conséquent avec lui-même dans ce sinistre tableau reste le président de la République, Michel Sleiman, qui a immédiatement saisi le Conseil constitutionnel, après avoir scrupuleusement suivi la procédure constitutionnelle en entérinant la décision de la Chambre.
On ne le répétera jamais assez. Ce n’est pas parce que la violation de la Constitution devient une tradition que cela rend cette atteinte moins infâme et légitime. La Chambre est souveraine, certes, mais le mandat des parlementaires échoit le 20 juin, et le principe de la continuité du service public ne s’applique pas aux élus.
À partir du 20 juin, les 128 députés de la nation, dont une centaine a accepté de proroger son mandat, seront exempts de toute légitimité, et uniquement revêtus d’une façade de légalité conférée par cette autoprorogation. De même, ils ne devraient plus être autorisés à légiférer que dans des circonstances vraiment exceptionnelles et urgentes, en l’occurrence dans les affaires relatives à la guerre et à la paix.
À l’heure où Bachar el-Assad, aidé par Moscou, Téhéran et le Hezbollah, s’acharne à massacrer sans vergogne sa population devant une communauté internationale en crise profonde de valeurs morales, à l’heure où les peuples du monde arabe versent leur sang tous les jours pour pouvoir bénéficier de ces élections démocratiques que l’on sabote chez nous volontairement…
Dieu, ce que l’on aurait aimé donner le bon exemple…
Mais depuis le printemps de Beyrouth, et encore plus depuis le printemps arabe, au Liban, c’est à rebours qu’on avance…
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