River Phoenix, le « fleuve sacré » du cinéma   

Michel HAJJI GEORGIOU

01/07/2013

Santé Beauté

Deux adolescents paumés sur une route asphaltée de l’Oregon. Ils sont jeunes et beaux, s’aiment, ne s’aiment pas, se déchirent, se vendent au plus offrant ; mâles, femelles, qu’importe ! Scott, une petite graine de rebelle, est un enfant terrible de la bourgeoisie. « Mike », bien plus fragile, déstabilisé, est à la recherche de cette maman perdue, un peu comme le James Dean de East of Eden. Les deux jeunes prostitués se lancent donc dans cette quête initiatique de la Mère qui les emmène de Portland à l’Idaho, jusqu’en Italie. Mais nous ne sommes pas chez le socialiste Elia Kazan, ni même chez l’esthète Luchino Visconti, ou dans quelque production hollywoodienne aseptisée au happy end sucré et stupide. Plutôt dans le monde pervers, décoloré, délabré de Gus Van Sant, où les enfants ne sont jamais des enfants, où le bonheur n’est qu’utopie. 

En septembre 1991, My Own Private Idaho, avec Keanu Reeves et River Phoenix, sort sur les écrans. L’histoire de Keanu Reeves, le « Scott » de Van Sant, on la connaît… Le petit rebelle à la belle gueule va faire son chemin sur grand écran, qui culmine à la fin de la décennie 90 avec deux grands succès commerciaux et critiques, The Devil’s Advocate et Matrix… avant de retomber, à l’orée du XXI e siècle, dans l’oubli.

C’est plus le destin brisé du talentueux River Phoenix – le « Mike » de Van Sant –  qui nous intéresse. Deux ans plus tard, il y a bientôt 20 ans, Phoenix disparaît prématurément, à 23 ans, d’une overdose devant la boîte californienne de son ami Johnny Depp, alors qu’il commence enfin à briller de mille feux. 

Issu d’une famille étrange, les Bottom, membres de la secte collectiviste post-hippie des « Children of God », Phoenix et ses frères et sœurs entrent très tôt dans le monde du cinéma sur instigation de leurs parents. River Jude, mais aussi Leaf (le futur Joaquin Phoenix), Rain, Liberty et Summer, sont tous plongés enfants dans le fleuve sacré du celluloïd. Le destin tragique du jeune acteur semble d’ailleurs d’ores et déjà déterminé par le choix même de son prénom, qui tient de la fameuse  « rivière de la vie », dans Siddharta de Herman Hesse. 

Nous sommes dans les années 80, et c’est la génération des « brat packers »,  ces loubards réunis par Francis Ford Coppola dans The Outsiders et Rumble Fish, qui occupe encore le haut du pavé cinématographique. 

En 1985, Joe Dante offre à River (quinze ans à peine) son premier rôle dans Explorers. Mais la sortie de l’enfance se fait très rapidement, et la comète Phoenix enchaîne rapidement les rôles complexes, sombres et torturés, comme avec le vénéré Stand By Me de Rob Reiner, The Mosquito Coast de Peter Weir, et surtout Running on Empty, du grand Sidney Lumet, qui lui vaut une nomination à l’Oscar du meilleur second rôle masculin.

Entretemps, Phoenix devient végétarien, rejoint l’association PeTa pour la défense des animaux et se découvre auteur, compositeur, guitariste et chanteur avec son groupe, Aleka’s Attic. Il devient notamment l’ami du célèbre Milton Nascimiento qui, impressionné par son talent, lui dédie une chanson éponyme. Avec son talent fou et son physique de jeune premier, Phoenix semble parti pour une carrière au firmament de Hollywood.

Mais le destin en a décidé autrement. Après avoir interprété le rôle du jeune Indiana Jones dans le troisième opus de la série, The Last Crusade, et du fils spirituel de Robert Redford dans Sneakers de Phil Alden Robinson – avec, entre les deux, l’intermède My Own Private Idaho qui le transfigure précocement en une icône trash des années 90 –, Phoenix a rendez-vous avec la Camarde devant le Viper’s Room de Johnny Depp, à L.A. 

Cet arrachement à la vie provoque un véritable choc dans le monde du cinéma. D’autant que Phoenix commence enfin à mûrir son talent. Un dernier film terriblement noir, Silent Tongue  – où, ironiquement, le personnage joué par l’acteur correspond avec le spectre de sa femme – sortira en 1992… 

Pour River Phoenix, le temps des images est terminé. Celui de l’icône commence…

Vingt ans plus tard, « Dark Blood », dernier film inachevé avec River Phoenix,  vient enfin d’être projeté, en septembre 2012. Un road-movie apocalyptique, plus sombre, étouffant et poignant que jamais. Puisse-t-il être un jour distribué, pour que le monde entier puisse enfin admirer une dernière fois l’incroyable talent de cet acteur précocement génial, qui aurait eu aujourd’hui 43 printemps…                 


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