Voyage au bout de l’enfer

Michel HAJJI GEORGIOU

06/11/2014

L’Orient Littéraire

« Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate. » 

« Toi qui entre ici, abandonne toute espérance. » 

Il est difficile de ne pas penser, avec effroi, à la mise en garde gravée sur le portail de l’Enfer de Dante, en parcourant les pages sombres, apocalyptiques, – mais pourtant parsemées d’éclats de lumière – de la folle équipée à laquelle nous invite Sofia Amara dans son premier ouvrage, à travers les villes et les régions syriennes, happées une à une dans le tourbillon de violence généré par la répression assadiste de la révolution civile à partir de mars 2011.    

Si bien que, d’emblée, la mise en garde de Lautréamont au lecteur, au début du premier des Chants de Maldoror, vient spontanément à l’esprit. Sofia Amara a en effet le talent, en bon reporter et documentariste, de redonner littéralement vie aux scènes épiques qui se sont fixées au fin fond de sa rétine. Aussi nous entraîne-t-elle, début 2011, dans son périple périlleux, à la fois éprouvant et exaltant, sur les traces des révolutionnaires alphas – la composante civile, moderne et multiconfessionnelle de la population syrienne –, au sein de la grande prison-royaume des Assad. 

La Syrie. Le royaume-donjon. Le Mordor de Sauron/Bachar el-Assad. Là où le despote et sa cohorte de tortionnaires agissent avec leurs fils contestataires et récalcitrants, femmes et enfants, à l’image du comité de vieux notables sadiques avec les 18 jeunes dans Salò ou les 120 journées de Sodome, de Pier Paolo Pasolini ; où la traque des rebelles par les séides du régime à l’intérieur de la prison des frontières semble sortie tout droit de grands classiques hollywoodiens comme The Great Escape ou The Dirty Dozen ; où les journalistes, bravant risques et périls pour montrer au monde l’ampleur des atrocités, subissent bien pire que dans les camps Khmers de The Killing Fields ; où les assassins achèvent les opposants blessés dans les ambulances et les hôpitaux avant ou après avoir profané leurs corps, comme dans les insupportables slashers, ou encore les snuff movies répugnants, obscènes, inqualifiables ; où les médecins à la solde du régime se comportent comme des Joseph Mengele issus de versions combien plus terribles que The Boys From Brazil (sans avoir pour autant la prestance, même dans l’horreur, de Gregory Peck) ; et où enfin, des groupuscules islamistes ressuscitent, depuis quelques mois, d’horribles scènes médiévales que même le Youssef Chahine d’Al-Massir aurait eu du mal à imaginer.  

Sauf que ce n’est pas du cinéma, que les acteurs sont en chair et en os, que le Mal, sous toutes ses formes et dans toute sa laideur, est véritablement à l’œuvre ; et que le monde s’en fout royalement, biberonné depuis le début du conflit à l’infecte propagande laïcarde du régime baassiste, obsédé par l’épiphénomène de l’extrémisme, ou tout simplement indifférent.

Pourtant, de Damas à Reqqa, en passant par Ghouta, Moudamiyya, Zabadani, Rastan ou Homs, et en dépit des ténèbres épaisses qui engloutissent une à une les cités syriennes, laissant la terre jonchée de corps torturés et mutilés, Sofia Amara oppose à la déshumanisation rampante de la Syrie, le rêve, aujourd’hui quelque peu brisé, des jeunes révolutionnaires civils, activistes des réseaux sociaux et partisans invétérés de la non-violence. 

L’auteure apporte ainsi un précieux et asphyxiant témoignage détaillé, non seulement sur l’ampleur des crimes contre l’humanité commis en Syrie, mais aussi sur les origines pacifistes, civiles, laïques, moderne et pluralistes de la dynamique révolutionnaire, à mille lieues des mensonges colportés par le régime depuis 2011. Une dynamique qui sera néanmoins écrasée par le déluge de violence orchestré par le régime Assad, l’apathie/le mépris de la communauté internationale, et l’émergence progressive – avec la complicité du régime et l’aide active d’autres pays régionaux –, de l’hydre islamiste, notamment Daech et al-Nosra.  

En dépit de l’horreur brute, brutale, presque crue qu’il dépeint, « Infiltrée dans l’enfer syrien » n’en demeure pas moins un véritable cri de vie, en faveur d’un peuple aujourd’hui calomnié, parce que livré et assimilé à toutes sortes de hordes de barbares sanguinaires qui ravagent actuellement son territoire, et dont l’immense désir de liberté a été bafoué, anéanti, sacrifié sur l’autel de mille et un intérêts et considérations. 

Qu’à cela ne tienne, ce désir de vouloir-être libre du peuple syrien vibre, indomptable, indestructible, inéluctable, dans chacune des pages du formidable récit de Sofia Amara. 

En attendant qu’il lui soit enfin rendu justice.   


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