Michel HAJJI GEORGIOU
07/11/2014
Allocution prononcée lors de la table-ronde autour des 90 ans de L’Orient-Le Jour et de l’ouvrage de Michel Touma : L’Orient-Le Jour, 100 ans ou presque au Salon du Livre de novembre 2014.

Mesdames, Messieurs,
Au risque de vous dérouter ce soir, j’ai envie de parler du Japon…
Je vous rassure immédiatement, je ne me suis pas trompé de table-ronde et j’ai encore toute ma tête – ou presque. Je n’ai pas bu trop de saké avant de venir ici ce soir. Je n’ai pas non plus passé ma semaine à relire les merveilles de Mishima ou Kawabata, ou à redécouvrir les formidables images de Mizoguchi, Ozu ou Kurosawa.
Non, ce n’est donc pas une fièvre nippone qui s’est soudainement emparée de moi et qui serait, partant, à l’origine de mon délire…
Mais je me perds en conjectures.
Il m’est demandé aujourd’hui, à l’occasion de cette table-ronde autour de l’excellent et dense ouvrage de Michel Touma, de rendre hommage à trois grands journalistes, qui ont marqué et continuent de marquer l’histoire de la presse, non seulement à l’échelle de L’Orient-Le Jour, naturellement, mais aussi de la nation libanaise : Christian Merville, Issa Goraieb et Nagib Aoun.
Je m’efforce tout de suite de balayer quelque doute qui pourrait venir se former dans votre esprit : aucun des trois n’a des origines japonaises, ni même des affinités particulières avec l’ère Meiji, les Tokugawa, ou les kamikazes. Du moins pas à ce que je sache.
Non. Je veux parler ce soir de l’éthique du samouraï, le Hagakure, de la voie du samouraï, le Bushido.
En compulsant un peu le code d’honneur des samouraïs, je me suis rendu compte, il y a quelques temps, qu’il n’y a finalement pas tant de différences entre ce qui est attendu, in fine, d’un journaliste, du moins idéalement – si l’on oublie un peu l’état de délitement général à l’échelle mondiale, qui touche aussi la presse – et ce qui est exigé d’un samouraï.
Quelque part, nous sommes tous, journalistes, en principe, appelés à suivre la voie du samouraï.
C’est-à-dire, je m’explique, à faire preuve des caractéristiques suivantes : dissolution du moi, conquête de la peur, droiture et rectitude, courage, bienveillance à l’égard du prochain, respect, sincérité, sens de l’honneur, et, enfin et surtout, loyauté.
La loyauté, ici, n’est pas uniquement à l’égard de l’entreprise, mais, avant tout, de ses aînés.
J’estime qu’à L’Orient-Le Jour, nous avons su, mais nous devons continuer à, nous élever au niveau de ces quelques principes de base qui pourraient servir de credo pour l’entreprise : contribuer au bien commun à l’échelle nationale avec les efforts de tous ; avoir toujours le sens de l’initiative et la volonté d’aller de l’avant par la recherche et la créativité ; ne pas se laisser aller au luxe et être vigoureux ; développer l’esprit de la fraternité et créer une ambiance familiale ; vénérer certaines valeurs supérieures et mener sa vie avec l’esprit de la gratitude.
C’est ce qu’est L’Orient-Le Jour depuis la création de L’Orient il y a 90 ans, et c’est aussi ce que prouve mon collègue ami et maître Michel Touma dans l’ouvrage que nous discutons ici ce soir.
C’est aussi sur cette base, sur base de ses valeurs communes, de ce code d’honneur des samouraïs qui nous unit au sein de l’histoire de L’Orient-Le Jour, que je souhaite annoncer ce soir la création d’une personnalité morale, sur base d’une initiative personnelle, « La Société des amis de L’Orient-Le Jour », regroupant tous les anciens qui ont marqué l’histoire de ce journal et qui souhaitent, partant, continuer à en faire pleinement partie, dans le cadre d’un cadre de réflexion intergénérationnel, ouvert, souple, libre et permanent sur l’avenir du journal.
À L’Orient-Le Jour, nous sommes en effet riches de nos amis, de tous ceux qui ont fait partie de nos rangs, de tous ceux qui gravitent autour de cette institution. C’est d’ailleurs pour cela qu’à notre stand, cette année, au Salon du Livre, à l’occasion des 90 ans, vous avez eu l’occasion de rencontrer aussi bien certaines figures de l’équipe actuelle que des fleurons qui ont quitté le quotidien pour d’autres horizons, mais qui ont laissé leur empreinte bien marquée dans les mémoires et l’histoire du journal.
Une fois de plus, l’éthique du samouraï insiste sur la nécessité d’écouter avec grand respect et gratitude infinie les paroles d’un homme de grande expérience, en se souvenant, de manière constante, que ces hommes ont justement le bénéfice d’une longue et réelle expérience.

Mesdames, Messieurs,
Rendre hommage à ses professeurs est toujours un grand honneur, mais aussi une tâche ingrate. Les mots ne savent que si rarement s’élever au niveau du vécu, de l’homme, des sentiments humains. Ils ne sont que des représentations creuses, imparfaites, d’un lien puissant, d’une interaction quotidienne qui se déroulent sans cesse dans les locaux de cette ruche qu’est une rédaction.
L’Orient-Le Jour est, par-delà le cliché facile et même pompeux, une grande famille.
Christian Merville
Vous êtes, cher Christian, le doyen de la presse libanaise. Vous avez intégré l’équipe de L’Orient en 1957 et, depuis, vous n’avez eu cesse de former des dizaines de jeunes journalistes, avec une grande rigueur. Je le sais très bien puisque j’ai moi-même fait l’expérience de ces pages entières de mes textes ayant subi le traitement létal de votre bic rouge perfectionniste, tatillon…
Je suis également témoin de la curiosité intellectuelle inlassable qui vous caractérise, et qui ouvrent la voie à des conversations toujours passionnantes et exaltantes touchant à tous les domaines de la société et de la culture – nos conversations musicales et cinématographiques sont, dans ce cadre, un véritable bol d’air frais face au climat politique pervers, décoloré et asphyxiant du pays.
C’est toujours avec la même curiosité et le même sens de la perfection que vous poussez, au quotidien, et avec une discipline sans pareille, vos recherches pour vos analyses inestimables traitant de l’actualité internationale.
En ce sens, je n’exagère pas en affirmant que je vous envie votre jeunesse d’esprit, votre vivacité, qui, combinée à votre lucidité et à votre expérience, font de vous un véritable modèle à suivre, toujours en guerre contre les idées reçues et figées et contre la bêtise.
Vous me répétez d’ailleurs toujours cette phrase extraordinaire: « Nous faisons un métier dangereux et difficile : à voir les responsables de trop près, nous finissons par trop bien les connaître tels qu’ils sont ».
Mais votre tâche la plus complexe, et que vous menez au quotidien avec brio, patience et sang-froid, est sans doute celle qui vous a été confiée il y a une dizaine d’années, en l’occurrence celle d’ouvrir le quotidien à la participation active des lecteurs, à travers la page qui leur est désormais consacrée tous les jours.
Enfin, je ne peux pas vous dire le plaisir que nous prenons tous à vous voir continuer à arpenter les locaux du journal en tenue de sport. A elle seule, cette vision est emblématique de la jeunesse que L’Orient-Le Jour souhaite préserver.
Nagib Aoun
Cher Nagib, vous qui êtes entrés au Jour en juin 1965… Comment vous décrire aux yeux de ceux qui ne sont pas témoins de l’énergie sans failles que vous déployez au quotidien dans les locaux du journal, surtout depuis que vous êtes rédacteur en chef du journal, c’est-à-dire 2003.
Vous êtes le grand timonier à la barre, le grand manitou, l’animateur de choc électrisant sans lequel il n’y aurait pas de journal le lendemain – surtout que vous êtes contraint, au quotidien, de gérer nos personnalités souvent complexes, nos sentiment de révoltes, nos blues, nos tristesses parfois insondables, nos éruptions de colère, et nos débordements d’enthousiasme parfois.
Mais, tout cela, vous le faites avec énormément de cœur, et je peux vous dire sans me tromper, que, pour nous tous, les jeunes et les moins jeunes, vous êtes le grand frère ou le papa bienveillant, amical, touchant, encourageant, tendre, avec un cœur énorme, qui n’hésite pas à se révolter face à toutes les injustices.
Vous n’avez jamais omis d’encourager chacun de nous, individuellement, dans le but de le pousser à donner le meilleur de lui-même. Ce remarquable empowerment de tout un chacun a permis au quotidien de renflouer, au fil des ans, sa plus-value au niveau de l’apport personnel de chacun des membres de la rédaction dans son domaine de prédilection et d’ouvrir la voie à ce que l’opinion trouve une place de choix dans le journal au côté de l’information.
Vous travaillez en équipe, dans le cadre d’une ouverture d’esprit extraordinaire et d’un échange permanent avec les autres, sans jamais faire d’autoritarisme superflu, ce qui est la marque des plus grands.
Sur le plan personnel, je dois vous dire que vos deux éditoriaux adressés « à votre ami syrien », restent un exemple particulièrement marquant, un repère, pour toute une génération de jeune qui en avait ras-le-bol de l’occupation syrienne et de ses avanies et qui cherchait des mots pour l’exprimer. Vous les leur avez donnés, ces mots.
Enfin, et surtout, je tiens à remarquer qu’en dépit des pressions de toutes sortes, parfois insoutenables, que vous subissez au quotidien du fait du poste que vous occupez, vous avez réussi le tour de force de préserver en vous le rêve, la prime jeunesse, doublée d’une verve poétique et littéraire qui, en dépit du stress, ne manque jamais de transparaître au coin d’un sourire.
Issa Goraieb
Le meilleur d’entre nous.
L’Orient-Le Jour est une grande famille, une institution, un symbole, certes, et nous achevons ce soir de fêter ensemble nos 90 ans. Cependant, cher Issa, et c’est un secret de polichinelle, depuis que je suis sur les bancs de l’école, lorsqu’il est question de L’Orient-Le Jour, c’est immédiatement à vous que l’on pense.
Entré au Jour en janvier 1965, vous avez été appelé à prendre vos fonctions de rédacteur en chef de L’Orient-Le Jour en mars 1976 après le martyre d’Edouard Saab, et on vous doit l’exploit d’avoir porté, avec Amine Abou Khaled, Roger Geahchan et Camille Menassa, le journal à bouts de bras durant trois décennies, les plus terribles que le pays ait traversées, celle de la guerre, avec son lot d’atrocités et de risques, et celles de la tutelle syrienne, avec toutes ses contraintes au niveau des libertés publiques.
À mon niveau, entré au quotidien en 1999, je peux témoigner du fait – et j’en ai fait personnellement l’expérience à certaines reprises – que vous vous êtes toujours opposé, avec cette force de caractère féline qui vous particularise, à la censure et aux pressions que l’on cherchait à imposer pour museler certains opposants ou impressionner certains journalistes.
Sur ce plan, vous avez fait, et avec vous, sous votre pilotage, l’équipe du quotidien aussi, de la résistance culturelle à l’occupation, pour reprendre l’expression chère au père Sélim Abou, qui, d’ailleurs, vous a mentionné, ainsi que L’Orient, dans plusieurs de ses célèbres discours de la Saint-Joseph durant ces années sombres.
Vous avez ainsi maintenu (et maintenez toujours, en tant qu’éditorialiste) des repères solides au niveau de la ligne éditoriale et des valeurs défendues par le journal, hérités des pères fondateurs, Georges Naccache et Michel Chiha, dont vous êtes indiscutablement le fils spirituel.
Je peux également témoigner de votre perfectionnisme architectural dans la confection de vos articles et de cette humilité caractéristique des plus grands qui vous pousse toujours, au bout de cinquante ans passés au sommet de la hiérarchie, à échanger et débattre avec chacun sur le thème que vous souhaitez aborder dans votre éditorial avant de de passer à l’écriture.
Il me faut enfin évoquer votre panache et votre élégance inégalables, ainsi que cette touche musicale, avec le saxophone un peu bluesy, un peu jazzy, qui viennent contribuer à renforcer votre singularité iconique, presque sortie d’un roman de Gabriel Garcia Marquez.
Christian Merville, Issa Goraieb, Nagib Aoun,
On peut vous qualifier de « vétérans », d’« anciens », de « seniors ». Tout cela, vous l’êtes, c’est vrai.
Moi, je souhaite cependant choisir d’autres termes pour vous désigner. À mes yeux, vous êtes, avant tout, des symboles de solidité, d’authenticité, de vérité, et, surtout, de continuité, de stabilité, de pérennité. Vous êtes des initiateurs, vous représentez la force du droit et de la sagesse, vous êtes le socle, les fondations, l’infrastructure sur lesquels ce journal repose. Et je m’exprime délibérément au présent, parce que vous êtes plus que jamais une condition sine qua non du présent et une garantie incontournable de l’avenir de ce journal.
Sans chacun de vous, sans chacun de nous tous, il n’y a pas d’avenir qui tienne à L’Orient-Le Jour.
Cela est tout bonnement indiscutable.
Je vous remercie.
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