Michel HAJJI GEORGIOU
22/11/2014
L’Orient-Le Jour
C’est un moment de pure grâce dans l’histoire du 7e art. L’une de ses scènes qui s’incrustent à jamais au fin fond de la rétine. Elle capture le bonheur indicible, impalpable, fluide, éphémère, facétieux, fuyant, dans un monde sombre, clos, qui ne saurait connaitre la moindre échappatoire, où le salut, la rédemption, le retour à cette innocence première, cette pureté originelles, sont du domaine de l’interdit.
On y voit Paul Newman, l’un des plus grands acteurs de tous les temps, défier le temps, s’envoler quelques instants, voler quelques moments d’enchantement avant l’inéluctable chute, à bicyclette, dans un monde qui redevient soudain, fugacement, édénique, par la grâce de la magnifiquement belle Katharine Ross. Cet instant d’enfance arraché à la malédiction de la finitude, bercé par l’un des plus beaux morceaux jamais écrits pour un film – « Raindrops Keep Falling on My Head » du très grand Burt Bacharach –, est un passage obligé pour tout véritable amoureux du cinéma. On le doit à un très grand réalisateur, George Roy Hill, dans ce qui reste un monument du cinéma – et du genre western en particulier : Butch Cassidy and the Sundance Kid (1969).
Cet instant premier d’innocence-enfance, sous les pommiers, avant la chute, a-t-elle défini l’univers artistique de David Fincher – il s’agit de son film-référence – au point de le précipiter, tout jeune déjà, au fin fond des neuf cercles concentriques de l’Enfer ? George Roy Hill a-t-il été, en quelque sorte – avec d’autres maîtres de mondes engloutis et asphyxiants, tels que le Martin Scorsese de Taxi Driver, le Roman Polanski de Chinatown, le Stanley Kubrick de Clockwork Orange, ou encore le Ridley Scott d’Alien – le Charon de Fincher, ce passeur cinématographique, au plan symbolique, du Styx vers un monde englouti, ténébreux, chthonien ?
La réponse à cette question paraît anachronique face à l’œuvre de David Fincher – ne serait-ce qu’au seul niveau de ses choix musicaux, puisque son collaborateur privilégié dans ce domaine n’est autre que Trent Reznor, plus connu sous le pseudonyme du groupe (dont il est le seul membre officiel) Nine Inch Nails, dont la musique sauvage, obscure, dissonante, hallucinée et perverse n’est pas sans forcer, férocement, les labyrinthes et les courants telluriques de l’âme humaine.
Depuis ses débuts cinématographiques en 1992 (après un passage dans l’univers du clip vidéo, pour Madonna notamment, et tout le monde se souvient du magnifique visuel sur le titre « Vogue », mais aussi Aerosmith, George Michaël ou Paula Abdul), Fincher semble lui-même avoir endossé l’identité du nocher des Enfers, entraînant les passagers-spectateurs dans de terrifiantes traversées vers les tréfonds apocalyptiques de l’âme humaine. Il en donne immédiatement la preuve avec Alien 3, plongée dans un univers carcéral souterrain de lave en fusion. La Bête est irrémédiablement tapie au fond de l’Homme dans une relation symbiotique, où la victoire finale du Mal sur le Bien est inéluctable – ou presque. Car ce n’est que par sa déchéance, sa chute, son annihilation, sa résignation tragique à son destin que l’antihéros-paria, comme le Clamence d’Albert Camus, peut finalement trouver un vague espoir de repos, non point de salut.
Si Alien 3 est aussi bien un flop critique que commercial – Fincher reconnaît volontiers que c’est le film de son répertoire dont il est le moins fier –, il n’en reste pas moins qu’il définit toute son œuvre ultérieure. Le succès fracassant, avec les mêmes thématiques apocalyptiques et le même archétype de personnages déjantés, maudits, écartelés entre l’idéal du Bien et la fascination pour le Mal, comme chez George Bataille ou Lautréamont, est d’ailleurs au rendez-vous trois ans plus tard avec Se7en (1995). L’influence glauque et envoûtante de Se7en restera si grande que l’on peut d’ailleurs la retrouver telle quelle cette année dans l’excellente première saison de la serie True Detective, sur HBO, avec Matthew Mc Conaughey et Woody Harrelson.
Si, durant les années qui suivent, Fincher se montre inégal, notamment avec The Game (1997), Panic Room(2002) et Zodiac (2007), trois bons thrillers qui reproduisent bien son monde glauque, pervers, violent, chthonien, mais sans la note finale de génie, le réalisateur livre cependant un énorme coup de poing au monde entier avec l’immense Fight Club (1999), synthèse thématique parfaite de cette première décennie de l’artiste dans la réalisation.
Une nouvelle étape peut sans doute commencer pour David Fincher, sans doute celle de la maturité, sans rompre avec la tradition des antihéros ténébreux. The Curious Case of Benjamin Button (2008) en donne probablement le coup d’envoi. Orphée ou Astarté, déchus et damnés, certes, peuvent cependant retrouver subrepticement, comme Paul Newman et Katharina Ross, des faisceaux lumière pour quelques instants, comme Dans Benjamin Button, comme dans The Social Network (2010), The Girl with the Dragon Tattoo (2011) ou Gone Girl (2014).
Non que le monde puisse être sauvé, loin de là, mais qu’il faut, in fine, accepter l’imperfection de son humanité. Car, comme le dit si bien Leonard Cohen, ce n’est qu’à travers les fissures d’un cœur implosé que la lumière peut enfin s’infiltrer…
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