D’horreur et d’espérance

Michel HAJJI GEORGIOU 

14/02/2015

L’Orient-Le Jour 

Un paysage urbain habituel : front de mer peu agité, climat incertain, édifices froids, circulation fiévreuse, odeur des fumées d’échappements, insupportable mélodie métallique des klaxons, vrombissement des moteurs, léger flottement d’odeur fauve dans l’air… et beaucoup de bruit, d’agitation, de vie.

Une journée comme les autres, au rythme de l’habituel compromis oriental entre la douceur et le chaos.

Et puis, soudain, une rupture monumentale : la terre qui tremble, qui vacille, qui bondit, qui s’évanouit ; un tonnerre de Brest hors de ce monde ; les Trompettes de Jéricho ; un silence assourdissant, accompagné d’un bourdonnement, d’un sifflement d’outre-monde ; les portes de l’enfer qui s’ouvrent ; un nuage noir qui s’abat sur la ville, s’élève vers le firmament ; une tempête de soufre qui drape, comme un linceul tourbillonnant, des voitures carbonisées, des corps déchiquetés, des torches humaines ; un retour soudain, brut, comme un mégalithe, d’un vacarme massif, tonitruant, indifférencié, fait de sirènes de voitures, de métal hurlant, de cris d’horreur, transperçant l’âme ; et puis cette odeur, insupportable, singulière, inoubliable, obsédante, de chair immolée…

Par-delà la synesthésie de l’horreur, c’est, paradoxalement, d’une manière calme et dépassionnée qu’il convient de réinvestir, dix ans plus tard, l’inqualifiable commotion créée, le 14 février 2005, par l’assassinat de Rafic Hariri.

S’il faut se souvenir aujourd’hui – et le devoir de mémoire est toujours nécessaire, en toutes circonstances – du choc traumatique de ce massacre de la Saint-Valentin, planifié et exécuté au cœur de la ville que l’homme s’était fixé pour objectif de reconstruire, ce n’est pas dans l’objectif de remobiliser ou de cristalliser des passions qui se sont, du reste, considérablement essoufflées, après avoir eu longtemps l’effet dévastateur des feux grégeois sur les liens sociaux et politiques nationaux au Liban.

Loin des assemblages politiques hétéroclites, hybrides, sinon tératologiques, loin des agrégats de petits intérêts, ou encore des dialogues de pure bienséance ou nécessité qui occupent actuellement le devant de la scène, c’est sous l’angle symbolique qu’il faudrait revenir aujourd’hui sur cet « acte fondateur » – c’est-à-dire en dehors de la simple chronologie des événements ou des clivages immédiats, monolithiques, qui sont en place,

Au niveau symbolique. Rafic Hariri – quels que soient les griefs, très nombreux, que l’on puisse avoir vis-à-vis de son approche et de sa gestion de la chose politique – représentait en effet un archétype bien particulier, dans une région prise en étau entre la tyrannie de régimes militaires pseudo-laïcs et la montée en puissance d’un islamisme radical et terroriste : celui du dirigeant libéral, moderne, modéré, pacifique.

Ce mélange, combiné à sa carrure politique et financière, avait progressivement fait de lui un interlocuteur privilégié sur la scène internationale. Cette personnalité complexe, singulière, l’avait par ailleurs conduit à apprécier les vertus de la paix civile en matière de développement, d’opulence et de progrès dans les recoins les plus calmes et les plus avancés de la planète qu’il avait progressivement côtoyés au fil de son ascension sociale, dans une dynamique personnelle en contradiction intégrale avec la chute de son pays natal, le Liban, dans les neuf cercles concentriques de la guerre civile.

Partant, cette tension paradoxale entre ascension personnelle et chute nationale avait engendré chez lui un projet-rêve mû par une exigence de paix : intérieure, d’abord, pour clore la parenthèse destructrice de la guerre civile et remettre le Liban économiquement et financièrement sur pied, dans la perspective, ensuite, d’une paix régionale, mijotée à l’époque entre Madrid et Oslo.

La reconstruction du centre-ville, envisagé comme un espace de rencontre, un creuset de renouveau et de vivre-ensemble, devait être, pour ce projet, ce que Sainte-Sophie était pour Byzance.

La première dynamique, interne, se heurtera aux résistances du régime syrien, incapable d’accepter la conséquence naturelle du projet haririen, aussi bien au plan libanais que, par extension, syrien : la progression inéluctable de l’espace de modernité et de liberté sous la chape de plomb.

La seconde, externe, volera en éclats avec l’assassinat d’Yitzhak Rabin, le 4 novembre 1995, par un extrémiste israélien, Yigal Amir, ouvrant la voie à une montée progressive aux extrêmes dans la région, dont les protagonistes seront désormais Ben Laden, Khamenei, Netanyahu et consorts, aux dépens de la modération.

Depuis, le Moyen-Orient est en flammes, et le Liban, après un petit printemps éphémère, exsangue, moribond.

Otage d’une paix inaccessible de son vivant, Rafic Hariri a été mis à mort – et c’est le Tribunal spécial pour le Liban qui lui rendra justice en démasquant tous les comparses de ce crime odieux – dans un acte d’une violence sacrificielle inouïe, il y a dix ans, comme aujourd’hui, parce qu’il était la mauvaise conscience d’un système universel de l’extrémisme, l’alternative au chaos.

Et c’est uniquement en conjurant sans cesse les démons de la violence et tous les extrêmes, et en portant, à bout de bras, ce rêve de paix, de modération et de vivre-ensemble, avec une énergie folle et une espérance inépuisable, que sa mémoire sera honorée comme il se doit.


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