Michel HAJJI GEORGIOU
27/04/2015
L’Orient-Le Jour
À l’heure où le patriarche Sfeir menait une bataille sur le front politique, une autre personnalité, raffolant tout aussi peu des honneurs et du eu des projecteurs que le maître de Bkerké, s’instituait, sur le registre symbolique, comme le véritable pourfendeur de l’occupation syrienne. Il s’agit du recteur de l’Université Saint-Joseph entre 1995 et 2003, le père Sélim Abou, figure emblématique de toute une jeunesse en révolte contre l’occupant et animée par les idéaux de la « résistance culturelle ».
Dans ses discours à l’occasion de la Saint-Joseph, Sélim Abou va s’attaquer, sans se départir un instant de son discours académique, à la violence symbolique pratiquée par Damas contre le Liban et ses institutions. Il dénonce notamment un processus de perversion du langage au service de la légitimation de la tutelle, visant à créer un nouvel univers mental et politique, en annulant le discernement critique qui fonde le jugement, rompant la cohésion sociale, disloquant la solidarité pour la remplacer par de la méfiance, suspendant le discours rationnel afin d’empêcher, ultimement, tout dialogue et toute remise en question du statu quo.
Le père Abou, qui s’attire rapidement le feu menaçant des caciques de l’occupation syrienne, continuera néanmoins à démonter, année par année et pièce par pièce, le système syrien orwellien au Liban, s’accordant parfaitement, dans ce cadre, avec l’offensive politique menée par le patriarche Sfeir.
En parallèle, peu enthousiaste vis-à-vis des mouvements de masse, comme le patriarche maronite, le père Abou incitera les étudiants dans ses discours, en sus des manifestations, à mettre en œuvre une « résistance culturelle » contre l’occupant, les exhortant à écrire, à se faire entendre autrement, à consolider leur engagement pour la culture des droits de l’homme et des libertés publiques, et à sortir de leur carcan communautaire et tribal, en élargissant la plateforme de leur résistance estudiantine.

Sous son égide, une série de conférences articulées principalement autour du vivre-ensemble et de l’indépendance, et animées par Samir Frangié, seront organisées à l’USJ, l’occasion de donner une tribune de choc aux pôles de l’opposition plurielle en gestation et de les mettre en contact avec les jeunes. La dernière de ces conférences, la plus forte symboliquement, verra Walid Joumblatt tancer le régime de tutelle avec une force inouïe en janvier 2005, quelques semaines avant l’assassinat de Rafic Hariri.
Rien que pour cela, Sélim Abou reste l’un des pères symboliques du retrait syrien et de la seconde indépendance du Liban, la flamme de la résistance qui ne s’éteindra pas.
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