Michel HAJJI GEORGIOU
08/05/2015
La parole est libératrice.
Cela, nul n’est mieux placé que Walid Joumblatt pour le savoir.
Que de fois le héros shakespearien – souvent antihéros, au demeurant – n’a-t-il présidé aux choix cornéliens du chef du Parti socialiste progressiste…
Le Hamlet en Walid Joumblatt a beau sommeiller, d’une torpeur bien contrôlée, il finit toujours par se réveiller et à s’élever au niveau requis par le cours des événements.
Devant le Tribunal spécial pour le Liban, c’est-à-dire devant le temps-hors-du-temps, le temps de la Justice, Walid Joumblatt a fait un pas de plus cette semaine vers le héros shakespearien qui accomplit son destin, et un pas de moins pour s’éloigner de cette insoutenable procrastination à venger le père qui le ronge depuis des années.
En 2005, pour la commémoration de l’assassinat de Kamal Joumblatt, le fils avait déposé une rose sur la tombe du père. Symboliquement, la terre du Liban, en laquelle repose le leader progressiste, n’était plus souillée par l’occupant assadien. Un premier acte de libération, au terme de longues nuits de captivité politique au sein de la « grande prison » de l’occupation syrienne.
Le rapt politique – celui qui a contraint Walid Joumblatt, comme la plupart des acteurs politiques locaux, à collaborer, cautionner et jouer les premiers rôles, au sein du système mis en place par les assassins de son père, par un acte d’une violence inouïe contre lui-même –, est enfin terminé.
Que le chef du Front de lutte nationale ait eu pleine conscience de l’impact de cette violence sur lui ou pas, qu’il ait tout fait pour la refouler et l’enfouir au plus profond de lui, en servant les intérêts de la tutelle et en vitupérant durant des années contre toute parole échappant au joug syrien, tout cela fait désormais partie de l’histoire.
Devant les juges, cette semaine, Walid Joumblatt a fait ouvertement le deuil de ce compromis avec les assassins de son père, en le dénonçant expressément.
Cette semaine, le leader du Rassemblement démocratique a franchi un pas de plus dans son processus de libération, en portant enfin, près de quarante ans plus tard, le dossier de l’assassinat de son père, avec moult détails, devant la justice internationale.
Cette semaine, nous n’étions plus sur un plateau de télévision, devant une masse invisible et indifférenciée, ou dans le cadre d’un meeting partisan ou traditionnel, où la parole peut subir travestissement, contorsions et revirements, mais devant les fameux « juges de Berlin », avec leur prestance, leur sévérité, leur prestige, leur intemporalité.
Cette semaine, le leader féodal, le chef rebelle à toute autorité, l’autorité absolue rebelle, l’enfant terrible de la politique libanaise, était, pour la première fois, un citoyen-témoin, soumis à l’autorité suprême, celle qui détermine la justice et la vérité, qui plus est dans un processus immanent et intemporel, échappant à ce temps politique avec lequel Walid Joumblatt sait si bien jongler.
Cette semaine, l’événement n’était pas au-dehors, mais au-dedans : la réconciliation de Walid Joumblatt avec lui-même. Que cette libération salutaire intervienne à l’heure où le régime Assad s’effondre lamentablement sous les coups de boutoir du peuple syrien n’en est que plus forte.
Mais la liberté est avant tout un état psychologique qui consiste à vouloir être libre.
Or au moment même où Walid Joumblatt démonte en public le système dont il était le serviteur-otage, d’aucuns cherchent à réveiller les vieux démons de la guerre et du sectarisme, et à rouvrir les douloureuses plaies cautérisées à Moukhtara en août 2001 par le patriarche Sfeir.
Au moment où le régime syrien est à l’agonie, d’aucuns, volontairement ou pas, entretiennent son spectre et se (re)placent volontairement sous la tutelle psychologique de l’occupant, en alimentant le bréviaire de la haine, de la frustration et de la discorde sectaire, crédo infernal de la satanée « alliance des minorités ».
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