Michel HAJJI GEORGIOU
04/11/2015
Notes pour l’allocution lors de la table-ronde au Salon du Livre francophone -BIEL sur l’ouvrage de Roger Geahchan, Le cercle vicieux des identités communautaires.
Qu’il me soit permis, avant d’aborder le thème de cette table-ronde, de rendre hommage à Roger Geahchan, le « professeur » comme on l’appelait à L’Orient-Le Jour, qui fut l’un des rares, sinon le seul, à l’époque, à former la nouvelle génération de journalistes, avec une grande rigueur. Pour cela, je lui dois personnellement une gratitude éternelle.
Poser le problème des identités communautaires aujourd’hui, c’est soulever la question du mal qui ravage à présent de plus la planète après la victoire du libéralisme et la diffusion de la culture de la mondialisation au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique.
Les idéaux de Yalta, nés de l’enfer de la Seconde guerre mondiale, qui ont gouverné le monde durant la dernière décennie du XXe siècle et la première du XXIe, s’effondrent sous nos yeux. Bretton-Woods, San Francisco… tout cela paraît de plus en plus loin, avec la résurgence actuelle des identités.
George Steiner avait vu juste lorsque, dans son essai intitulé Dans le château de Barbe-Bleue, il mettait en garde contre une fin de culture similaire à celle qui, à la fin du XIXe siècle, avait engendré le nationalisme, puis le fascisme et le nazisme, avec leur lot de monstruosité.
À Amin Maalouf et sa conjuration des Identités meurtrières, le monde a choisi, avec le 11 Septembre, Le Choc des civilisations de Samuel Huntington.
Nous voilà donc plongés dans les cercles concentriques de l’enfer de Danter… ou, pire encore, à en croire Steiner, dans « l’immanence de l’enfer sur terre ». Une « fin de culture », ou la fin d’une civilisation, d’un monde.
Empêchant tout humanisme intégral, le totalitarisme, qu’il soit théocentrique ou anthropocentrique, ultra libéral ou ultra conservateur, bushiste ou obamiste, abolit progressivement le lien social, mais aussi tout lien transcendental.
Cela ne peut, in fine, que déboucher sur une recréation de l’enfer sur terre par un retour de la violence au nom du droit à la différence.
Mais, après tout, invoquer l’enfer reste plus simple que de créer le paradis.
Le Liban se trouve au coeur de cette problématique, dans la mesure où il est, par la force de la culture, de la politique et de la géographie, pris entre deux monde : oriental, celui des communautés et des identités en folie, et occidental, celui de structures sociétales modernes qui cherchent à nouveau à briser le mimétisme mondialiste pour recréer une différenciation.
En principe, cette différenciation devrait déboucher sur un échec de la violence, conséquence fatale de l’homogénéisation de la société par la technologie et la culture de masse. Mais, en fait, la modernité conduit à une impasse, dans la mesure où le processus de différenciation aussi, avec la montée en flèche des vieux clivages communautaires et régionaux du passé, ne peut que se faire dans la violence.
Le Liban, comme toute la région du reste, est parfaitement familier de la violence identitaire. Il suffit de retourner à la Question d’Orient pour s’apercevoir, du reste, que le jeu des nations a encouragé les enclos communautaires, avec le système des millets et les capitulations, de même qu’il a empêché tout affranchissement de ce communautarisme en avortant la tentative de Nahda menée, à partir de l’Égypte, par Mohammad Ali.
La conséquence de cet enracinement des dynamiques de groupes communautaires dans le terreau régional, et libanais en particulier, a créé une situation curieuse où l’État-zaamat des chefferies traditionnelles et l’État-jamaat des communautés, a fait échec à toute tentative d’édification d’un État moderne au sens wesminsterien du terme. Comme le disait Fouad Chéhab avec une certaine lucidité dès la fin des années 1950, à défaut de pouvoir former une nation, il nous faut tenter de fonder des institutions et un État.
Or État et citoyenneté ont été avortés, et la tentative a lamentablement échoué. À voir le pays, sinon la région, ravagés actuellement par les sectes millénaristes, il faut convenir que nous sommes complètement sortis de l’histoire, au profit d’une réalité fantasmatique infernale. Dans cette entreprise de massification délirante, le processus d’individuation a été annihilé. Pas de place ici pour l’anthropocentrisme, encore moins pour l’humanisme intégral. Les communautés sont trop occupées à retrouver un âge d’or mythique qui leur permettrait de perdurer dans la perdition du monde moderne. Cela passe nécessairement par la haine de soi et de l’autre, et l’émergence d’un despotisme communautaire, qu’il soit revêtu des oripeaux de l’État barbare, comme en Syrie et ailleurs, ou des groupuscules terroristes, comme un peu partout dans la région.
La violence est le passage obligé pour l’affirmation de l’identité.
Le résultat est une montée inexorable aux extrêmes, tel que l’avait perçue René Girard.
L’identitarisme haineux mâtiné de gnose est devenu le moteur de l’histoire.
« Tout savoir cesse à partir du moment où nous fermons la porte de l’avenir », disait Dante.
C’est pourquoi il ne faut pas laisser l’apocalyptique triompher de notre volonté.
À l’échelle mondiale, nous avons besoin d’une redéfinition de la culture. La régression, le repli sur soi… tout cela est le fait d’une crise morale grave, qui n’est pas sans provoquer l’effondrement du cadre étatique, de la loi, des repères.
Les critères sont entièrement redéfinis. De l’anthropocentrisme, l’on ne retient plus que le scientisme, l’individualisme capitaliste, l’avidité du gain et du pouvoir, la victoire de l’image, du virtuel, la primauté de la société de consommation, la dictature au nom de l’égalité et du droit à la différence. Du théocentrisme, la volonté d’écraser les autres en créant des sanctuaires guerriers et des croyants armés, en brandissant le narcissisme des petites différences. L’humanisme intégral est impossible. L’homme révèle tout ce qu’il a de plus hideux en lui.
C’est pourquoi il est nécessaire de rétablir le politique, celui de la Cité, de la Ville, pour mettre fin à l’urbicide en cours. À travers un retour à l’universalisme, au vivre-ensemble, à l’identité composite. Ce n’est qu’en abolissant les frontières qui existent en chacun de nous que nous pouvons aplanir les différences avec les autres. Et ce n’est qu’ainsi qu’il est possible d’assainir le rapport avec le sacré, pour le sortir de la violence, et le lien social, pour reconstruire un contrat d’avenir.
Sur le plan politique, cela signifie, au Liban, qu’il est incontournable de créer des partis transcommunautaires et des dynamiques transversales face aux fantasmes identitaires et aux projets impérialistes. C’est dans ce sens que la fondation d’un « centre » politique est nécessaire, afin d’immuniser le pays contre les extrêmes identitaires. Cela, Michel Chiha l’avait compris très tôt. Il ne voulait pas abolir, il voulait rassembler, et au sein des institutions, surtout le Parlement, carrefour politique où toutes les sensibilités devaient se croiser, dialoguer, échanger, apprendre à vivre ensemble. Aussi appelait-il sans cesse à la mesure et à la modération.
Ce recentrage sur le divin et l’humain délivrés des germes de la violence et de la destruction est la seule voie pour assurer une réconciliation avec l’autre, avec soi et restaurer un humanisme axé sur le vivre-ensemble, loin des fléaux du tribalisme et de l’identitarisme comme accélérateurs d’un suicide collectif des sociétés et de l’humanité.
En savoir plus sur Beirut Unbound
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
