Fin de culture ?

Michel HAJJI GEORGIOU

07/04/2016

L’Orient Littéraire

Aux dernières nouvelles, l’armée du régime syrien a repris la citadelle de Palmyre à Daech – pour la grande gloire de Bachar el-Assad. 

Le patrimoine de l’humanité est en de bonnes mains. Dormez en paix, céans, d’Orient en Occident : le tyran bien-aimé veille pour vous défendre, pourfendant, tel Saint-Georges sur sur son blanc destrier, toutes les créatures infernales.  

Mais qu’attend-on encore pour écrire des symphonies ou immortaliser par des fresques la bravoure et l’humanisme de l’homo assadus ? Où sont les Rembrandt et les Klimt des temps modernes ? Assad ne mérite-t-il pas la place du beau chevalier d’or aryen sur la frise Beethoven, dans une version un tantinet plus glauque et sanglante, qui ornerait, à Damas, renouveau oblige, les plafonds d’un écho au Sécession de Vienne ?   

D’Est en Ouest, des confins de la terre, que de leaders, d’artistes, de journalistes ou de chefs spirituels ne viendraient-ils pas aussitôt s’agenouiller religieusement devant telle représentation, aussi belle que vraie, aussi digne que transcendante, de l’avenir de l’homme… 

Mais trêve de pacotilles. Car l’écœurante propagande assadiste, même traitée sur le mode caustique, reste aussi proche de l’aspiration au bonheur que l’insoutenable et putride mélange des émanations et miasmes mortels des abattoirs de La Quarantaine et des fragrances pestilentielles des amas voisins de détritus bien tassés qui macèrent au soleil depuis de longs mois…

La « victoire » de Palmyre contre les monstres iconoclastes de l’État islamique – sujette à une vaste controverse puisqu’ Assad avait lui-même livré la ville aux mercenaires islamistes un an auparavant –  représente l’épisode archétypal d’une perfidie qui n’a que trop duré. Archétypale dans la mesure où elle est parfaitement représentative de ce vaste canular, de cette immense entreprise de perversion visant à faire passer un boucher et tueur d’enfants pour un bienfaiteur de l’humanité… 

Au bout de cinq longues années d’une guerre hyper-médiatisée, une bonne partie du monde refuse toujours, en effet, de sortir de la Caverne. La dernière visite de députés français d’extrême-droite, tendance dure ou un peu plus soft, à Damas – avec ce selfie symbolique immortalisant la rencontre épique entre deux haines qui se nourrissent l’une l’autre –, est l’expression la plus récente de cette cécité volontaire qui n’a rien à envier au mal décrit voici près de cinq siècles par La Boétie. Car servitude volontaire il y a bien : à l’ignorance et à la connerie. Les champions de l’extrême-gauche, du reste, n’auront fait pas mieux. 

Pourtant, nombre d’analystes avaient prédit, dès les premiers mois de la révolution, que le régime aurait recours à toutes sortes de manigances, testées, du reste, durant près d’un demi-siècle au Liban : la répression, la violence brute, la torture, l’épouvantail islamiste et le mensonge de la protection des minorités, l’incroyable déplacement de population vers l’autre rive de la Méditerranée ou encore le recours à la bonne vieille stratégie du pompier-pyromane. L’Occident – et surtout Barack Obama – a toutefois largement préféré ignorer la tragédie, suivant le modèle des Trois Singes de la Sagesse, comme si la désagrégation de la Syrie et ses retombées n’étaient qu’une idée sinistre et gênante à même d’être éludée en se focalisant sur d’autres perspectives plus réjouissantes et d’autres problématiques moins complexes, plus « proches », plus immédiates. 

Puis, à défaut de vouloir s’attaquer au cœur du problème, l’abominable Assad, c’est Daech, l’épiphénomène né de cette immanence de l’enfer sur terre – pour reprendre l’expression du philologue George Steiner – qui est devenue la fixation obsessionnelle de tout un chacun.  

Sans conteste, ce n’est pas la Syrie qui est l’homme malade du monde contemporain ; c’est plutôt le monde entier qui est malade de la Syrie, épitomé d’une crise de la modernité induite par la mondialisation.  

Si la tragédie syrienne est surtout révélatrice de quelque chose, cependant, c’est bien d’un effondrement effroyable des valeurs morales, de l’essoufflement cataclysmique d’un certain humanisme. La crise des migrants vers l’Europe réveille ainsi des extrêmes racistes et un retour d’une haine longtemps refoulée, que l’on croyait profondément enfouie dans les consciences, à l’ombre des expériences infernales du siècle dernier. Le populisme (et son cousin germain, le césarisme) – fût-il glacial et méthodique avec des relents de fascisme, comme dans la Russie de Vladimir Poutine, ou fiévreux, bruyant et brouillon, avec des accents évocateurs de l’ancien Gouverneur de Louisiane Huey Long, comme dans l’Amérique de Donald Trump – revient en force, dans un univers où le verbe est désubstantialisé, noyé dans un déluge d’images abrutissantes et déshumanisantes. Le terrorisme recrute désormais sur les territoires nationaux des pays occidentaux, chez les outsiders de la société incapables de s’adapter à un monde post-moderne et post-industriel, alors que pointent déjà les vieux démons de l’État sécuritaire aux dépens des libertés publiques. Quant aux inégalités sociales, elles n’ont de cesse de se creuser, au point d’ébranler, désormais, les fondements du pacte social. 

Du Nord au Sud, globalisation oblige, les mêmes problèmes menacent désormais l’ensemble de la planète. Jamais pourtant il n’a semblé si difficile de dégager, tant dans chaque société qu’à l’échelle de la planète entière, des références communes, et des codes d’identification, sans quoi il n’y a pourtant ni société cohérente, ni maintien, même amoindri et transitoire, d’une culture vivante. 

Avons-nous enfoncé la dernière porte du château de Barbe-Bleue, pour reprendre l’interrogation que posait déjà Steiner avec les débuts de l’avènement de l’ère informatique, à l’aube des années 70 ? 

Sommes-nous désormais en plein désenchantement du monde – la formule est empruntée par Marcel Gauchet à Max Weber –, à comprendre non plus comme l’éclipse du religieux, actuellement en proie à de violentes convulsions, mais plutôt comme celle, angoissante, de la raison ?     

Assistons-nous à une fin de culture, comme l’a si bien exprimé métaphoriquement Jim Jarmusch dans son dernier opus, Only Lovers Left Alive

Au Liban, en tout cas, frappé de plein fouet, en marge du désastre syrien et régional, par la plus violente des crises politique, morale, intellectuelle, culturelle – le Liban des librairies qui ferment, de la presse qui coule, de la violence domestique, du système patriarcal, de la censure et de la bigoterie, des mafias des poubelles et des fibres optiques, de la malbouffe, de la crise de confiance jusqu’au divorce avec la classe politique, du Failed State, de la dislocation institutionnelle, de la justice biaisée, des armes illégales, du repli sectaire crétin et, last but not least, des richissimes godfathers-mentors de candidat(e)s à l’Unesco –le constat paraît plus que jamais d’une évidence malsaine. 

Faut-il pour autant inéluctablement appréhender le pire ? Ne reste-t-il pas nécessaire, comme le disait Dante, de laisser entrouverte la porte de l’espoir et de l’avenir, sans sombrer dans la sinistrose de la fin des temps ? 

C’est invariablement l’optimisme qu’il faut choisir, en faisant non pas le choix de la résignation, mais celui de l’engagement pour la préservation de la culture du lien et du vivre-ensemble contre celle de l’exclusion et de la discorde, en unissant les « modérés » du monde contre ses « extrémistes », comme le dit si bien ce maître du sens et de l’espérance qu’est Samir Frangié. 

Le suicide par la chute dans la violence apocalyptique peut toujours être endigué. Il n’est jamais une fatalité, mais, au contraire, un choix volontaire. 

La renaissance aussi.


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