Michel HAJJI GEORGIOU
27/08/2016
L’Orient-Le Jour
Le rapport publié le 18 août dernier par Amnesty International concernant le recours à la torture sur une « grande échelle » par le régime syrien dans ses prisons nous interpelle. Les témoignages des 65 ex-détenus dans la prison militaire de Saydnaya sont glaçants, terrifiants. Si bien qu’il est difficile de ne pas songer, face à la description de ces lieux que l’humanité a désertés, à cette inscription qui, selon Dante, orne la porte de l’Enfer : « Toi qui entre ici abandonne toute espérance. »
Ce rapport, qui fait état de « la cruauté la plus vile » pratiquée dans les geôles du régime, fait partie des milliers de documents qui attestent des crimes contre l’humanité commis par le régime Assad contre ses opposants depuis le début de la révolution, en 2011.
La communauté internationale aura été alertée, du reste, et plus d’une fois, sur le niveau de barbarie de ce régime. L’effroyable dossier « César » – du nom du photographe de la police militaire syrienne qui avait fait défection en 2013 – élaboré par Human Rights Watch et comportant des clichés de milliers de cadavres victimes de la torture, aurait déjà dû marquer durablement les esprits des dirigeants de la planète, au point de vouloir en finir avec Assad.
Il est difficile de ne pas penser aussi à la gigantesque crise des réfugiés et son impact économique et politique, qui va crescendo dans le monde, au point de provoquer, dans certains pays d’accueil, des réactions identitaires ; le genre de réponses pavloviennes qui auraient intéressé de très près feu l’académicien René Girard et sa théorie du pharmakos, ce bouc-émissaire (innocent) qui devient un pestiféré sur lequel la société rejette collectivement la responsabilité de tous les maux et de tous les fléaux qui la ravagent…
Le rapport d’Amnesty coïncide par ailleurs avec la troisième commémoration de l’attaque chimique meurtrière contre la Ghouta et sa population, le 21 août 2013. Tous les efforts diplomatiques et politiques auraient dû être entrepris à l’époque, non pas pour mettre fin à la menace chimique et bactériologique du régime – largement compensée, depuis, par les apports militaires iraniens et russes, mais aussi par le raffinement artisanal des barils en poudre –, mais au régime lui-même et sa manière de s’ériger en Léviathan possédant le droit de vie et de mort sur les Syriens, comme jadis avec les Libanais, du temps funeste de la tutelle.
Cela n’a pas été le cas, et le déluge de violence qui ravage la Syrie a depuis atteint le monde, avec le pullulement des excroissances de la violence assadienne, son autre face, les groupuscules islamistes comme Daech – et leur propre lot d’atrocités.
Or il faudra bien, avant que cet enfer sur terre en Syrie ne devienne immanent – pour reprendre la formule du philologue George Steiner – et ne s’étende définitivement à l’ensemble de la planète avec son florilège d’épiphénomènes identitaires sanglants, travailler, au plus tôt, sur un Nuremberg syrien qui sanctionne les bourreaux et les assassins coupables de crimes contre l’humanité en Syrie – tous les criminels, dans un acte fondateur visant à restaurer les droits spoliés des victimes et mettre enfin un frein inhibiteur à la violence impunie qui ravage le Moyen-Orient depuis plus d’un demi-siècle.
À l’heure où il est de plus en plus question d’un règlement international de la crise syrienne, c’est la fin de l’impunité qu’il faudrait instaurer comme le principe incontournable de toute solution, sans quoi l’on ne fait, in fine, que paver la voie à un éternel retour dans les abîmes chthoniens de l’enfer.
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