Leonard Cohen, l’homme qui chante avec les anges 

Michel HAJJI GEORGIOU

11/11/2016

L’Orient-Le Jour

Le légendaire poète et chanteur canadien est décédé lundi à l’âge de 82 ans, après avoir livré un dernier album-testament. 

Le 21 octobre 2016, le poète et chanteur canadien Leonard Cohen mettait un point final à son propre livre de psaumes, à travers son ultime opus de neuf chansons, You Want It Barker. Un album-épitaphe aux tonalités de chant du cygne, pas tant en raison de la noirceur de ses textes – suggérée, du reste, par la chanson éponyme et le titre lui-même – que de leur insondable sérénité. 

Dans un monde éclaté, à l’image du cœur implosé du poète, frappante était cette paix si majestueuse, mais en même temps si humble et reconnaissante, qui se dégageait des mots et des mélodies. Les angoisses métaphysiques et spirituelles, les tensions existentielles, charnelles et passionnelles récurrentes dans l’œuvre cohenienne s’étaient évanouies, laissant la place à une sorte d’extase humaniste sobre et dépareillée, un stade suprême de zenitude. 

Certes, à 82 ans, Leonard Cohen interpellait une fois de plus le Néant et le Démiurge – paradoxe à part – mais avec un apaisement, une acceptation, voire une gratitude, infinies d’avoir pu bénéficier de tout le temps nécessaire afin de mettre, le plus méticuleusement du monde, de l’ordre dans le chaos de sa vie et de son œuvre, avant de partir. « Je voyage léger, c’est un au-revoir (…), je suis en retard, ils vont fermer le bar », confiait-il ainsi dans l’une des chansons du dernier album, sur une musique aux accents mi-grecs, mi-yiddish, évocatrice aussi bien de ses jours heureux sur l’île d’Hydra avec sa muse Marianne Ihlen – décédée en juillet dernier –, que des violons lithuaniens tristes de sa tendre mère, Masha.   

Leonard Cohen a quitté ce sombre monde lundi, paisiblement et entouré de sa famille, dans sa maison de Los Angeles, avec élégance et discrétion – à son image. Son départ a été annoncé jeudi sur sa page Facebook, par une déclaration solennelle de son agent, sans précisions sur les causes ou les circonstances de sa mort. 

Correspondances invisibles 

Né en 1934 à Montréal dans une famille juive d’immigrés très pieuse et pratiquante (c’est là qu’il faut remonter pour comprendre le goût insatiable de l’artiste pour le spirituel, mais aussi pour les hymnes, dans l’enceinte des synagogues), Leonard Cohen perd son père, Nathan, en 1944, alors qu’il n’a que 9 ans. On ne lui annonce la terrible nouvelle que le lendemain. Le petit garçon chaparde aussitôt un noeud papillon de l’armoire paternelle, le découpe, saisit un morceau, rédige un petit message et court l’enfouir dans le jardin. Il s’agit de son premier poème, dédié au Père, première correspondance avec l’indicible et l’invisible, celles qui préfigure toutes les autres.

C’est durant ses études à l’Université de McGill (notamment d’art et littérature et de droit), où il brille bien plus par ses talents d’habile rhéteur dans les clubs de débats estudiantins que par ses prouesses linguistiques, que le jeune homme découvre, au début des années 1950, la poésie, notamment à travers deux poètes et essayistes canadiens qui deviendront des figures de référence pour lui : Louis Dudek et Irving Layton. La publication de son premier recueil, Let Us Compare Mythologies, en 1956, sera le début d’une carrière poétique et littéraire de plus d’un demi-siècle (qui produira une dizaine de recueils de poèmes et deux romans), avec l’émergence d’autres figures référentielles pour Cohen parmi les grands de la poésie, parmi lesquelles Yeats, Cavafy, et surtout Federico Garcia Lorca, qui le propulsera dans un monde insoupçonné de démesure merveilleuse.      

L’hidalgo et sa chimère 

Pourtant, ce n’est sur le terrain de la poésie et de la prose pures que Cohen va trouver son terrain d’élection. Sur un coup de tête, arrivé au bout de ses désillusions face à l’accueil mitigé réservé à son œuvre poétique, il quitte la scène montréalaise. C’est le début d’une longue aventure pour cet hidalgo en quête de sa chimère, ce juif errant, soucieux de se déraciner de sa banlieue de Westmount, de lever l’ancre pour aller ailleurs, bien loin d’ici, et descendre tous les fleuves impassibles.    

Il s’installe d’abord à Londres, d’où, bien vite découragé par la grisaille, il part à l’aveuglette en quête du soleil en Grèce, sur l’île paradisiaque d’Hydra, carrefour édénique des écrivains et des artistes à l’orée des années 1960. C’est là qu’il y rencontre « la perfection » sous les traits d’un mannequin norvégien, Marianne Ihlen, qui deviendra sa muse et à laquelle il dédiera certaines de ses plus belles chansons. Marianne, à qui sa grand-mère a prédit un jour que sa vie serait marquée par « un homme qui parle avec une langue en or… » Marianne, qui restera la primus inter pares en dépit de ses nombreuses romances et aventures qui lui vaudront une réputation de ladies man, « un peu surfaite compte tenu des nombreuses nuits de solitude », dira-t-il plus tard, sur un ton cynique.  

La transmutation  

Ce n’est que dans la deuxième moitié des années 1960 que le poète va se transmuter en chanteur. Il se rend à Nashville et à New York, loin des bras de Marianne, à l’assaut de l’univers de la chanson à texte. Il a certes appris durant son adolescence quelques accords de guitare de style flamenco grâce à un professeur impromptu et éphémère (lorsqu’il ne se présente pas au bout de quelques leçons, le jeune homme apprend que son maître a mis un terme à sa vie), mais, avec une voix plaintive et quelque peu nasillarde, le chant n’est pas l’espace artistique de prédilection de cet orfèvre du mot, dont les maitres s’appellent Hank Williams, Irving Berlin ou Roy Orbison. Il veut composer pour les autres, et ses talents à ce niveau sont indéniables. Aussi est-ce Judy Collins, folksinger, qui sera la première à interpréter la mythique Suzanne, que l’écrivain lui chante au téléphone en décembre 1966. C’est également elle qui l’incitera à monter sur scène pour chanter ses propres textes.      

Paru en 1967, l’album légendaire Songs of Leonard Cohen, qui comprend Suzanne, So Long, Marianne, The Stranger Song et Hey, That’s No Way to Say Goodbye, marque ainsi le début d’une carrière musicale d’un demi-siècle, ponctuée de 14 albums studios, d’une dizaine d’enregistrements publics, et de chansons devenues pour la plupart des classiques. Cohen devient le poète de la chanson durant une décennie. Même Bob Dylan lui dira un jour : « Leonard, tu es le numéro un. » Avant d’ajouter, un rien prétentieux : « … Mais moi je suis le numéro zéro… ».  

L’inévitable chute 

Durant ses cinquante ans de carrière musicale, Leonard Cohen, homme-paradoxe, abordera tous les grands thèmes qui l’obsèdent : les femmes, le désir, la solitude, la religion, la liberté, la beauté ou la mort, se faisant un malin plaisir à emmêler le sacré au profane et l’amour à la haine, toujours avec beaucoup d’humour. Avec un fil conducteur : la recherche d’une infinie – inaccessible ? – élévation, d’une rédemption après la chute vertigineuse du Paradis, ainsi que la nécessité d’accepter ses imperfections et ses échecs, voire de les embrasser, en dépit de leur étreinte toxique.

Les thèmes sociaux et politiques occuperont également une place centrale dans son œuvre, mais il ne sera jamais l’homme d’un drapeau ou d’un parti. S’il chante en 1973 pour les troupes israéliennes dans le Sinaï (sa fascination pour la guerre et les soldats l’a auparavant conduit en 1962 à Cuba durant la Crise des missiles et en Ethiopie avant la déposition de Sélassié), il refusera toutefois ultérieurement de prendre position en faveur d’un camp dans le cadre du conflit israélo-arabe, s’abstenant de soutenir Israël. Il envisagera même de chanter au profit de la paix en 2009 à Tel-Aviv et Ramallah, se heurtant aux ultras du boycott contre Israël, si bien que son concert en terre palestinienne sera annulé.  

Le prophète ténébreux   

Après une traversée du désert d’une dizaine d’années à la fin des années 1970 – phase durant laquelle l’establishment musical se désintéresse totalement de lui (Various Positions, l’album de 1984 qui contient ses deux chansons les plus révérées aujourd’hui, Hallelujah et Dance Me to the End of Love, passera complétement inaperçu) – l’artiste fait un come-back retentissant avec l’album I’m Your Man (1988), puis avec The Future (1991), aux tonalités encore plus sociales et politiques, très sombres et apocalyptiques, et très marquées par la fin de la bipolarité, la chute du Mur de Berlin et le pressentiment du chaos que génèrera le Nouvel ordre mondial. Mais, en dépit de son univers ténébreux, c’est lui qui, imprégné de philosophie bouddhiste, écrira ces vers magnifiques, lumineux : « Sonnez les cloches qui peuvent encore sonner, oubliez votre offrande parfaite, il y a des fissures partout, c’est ainsi que la lumière pénètre. »  

Il devient durant cette période une sorte de prophète pour toute une génération de nouveaux groupes et chanteurs, mais aussi et surtout se fait ordonner moine bouddhiste sur les hauteurs de Mount Baldy, près de Los Angeles, sous le nom de « Jikan » (Le Moine silencieux), où il se retire, essayant de retrouver, par le biais de la spiritualité, une discipline de vie, pour lutter contre le poids grandissant de la dépression. 

La Tour aux Chansons 

La retraite zen du chanteur durera une décennie. Après un nouveau come-back unanimement salué avec l’album Ten New Songs (2001), il est contraint de retrouver la scène en 2008, arnaqué par son agent Kelley Lynch qui lui vole 5 millions de dollars et le laisse avec… 150 000 dollars. L’occasion de faire deux tournées mondiales épiques et mémorables, entre 2008 et 2010 – puis en 2012-2013, après la sortie de son album Old Ideas

Il ne reverra plus la scène après ces deux marathons successifs de plusieurs centaines de concerts impressionnants de trois heures chacun, étalés sur cinq ans, sur tous les continents. Fatigué, souffrant du dos, et visiblement malade, le chanteur produit un avant-dernier album, Popular Problems, en 2014, avant de se consacrer à son dernier album, achevé à grande peine, avec l’aide de son fils, le chanteur Adam Cohen. Auparavant, l’homme a cependant réussi, au terme d’un voyage en Inde auprès d’un gourou, à venir à bout du fléau de la dépression qui l’a écrasé toute sa vie, ce qui explique sans doute aussi la sérénité qui caractérise ses trois derniers albums, notamment l’ultime.  « Je suis prêt à mourir », annonçait-il ainsi le mois dernier, avant de rajouter, d’un ton facétieux : « Mais non, j’entends vivre pour l’éternité. »        

« Je suis né comme cela, sans avoir le choix, avec le don d’une Voix en Or – et 27 anges venus de l’Au-delà m’ont attaché là, dans la Tour aux Chansons », psalmodiait Leonard Cohen dans l’un de ses chefs-d’œuvre, Tower of Song. Le voilà qui chante désormais avec les anges. Il continuera sans doute à nous parler, de sa fenêtre de la Tour aux Chansons, comme Hank Williams, Nick Drake, Tim Buckley, Janis Joplin, John Lennon, Lou Reed ou David Bowie, pour l’éternité.   

Toutefois, avec le départ de cet artiste unique, ce perdant magnifique, ce shaman des mots, ce véritable guérisseur, le monde a sans aucun doute perdu un peu plus de sa magie, de son éclat et de son âme. Jusqu’à, sans doute, ce que l’amour revienne dans tous les cœurs (brisés)… mais comme un réfugié. Jusqu’à la fin de l’amour. 


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