Le Philosophe et le Capitaine

Michel HAJJI GEORGIOU

12/11/2016

Allocution préparée pour le débat-hommage à Sélim Abou et Samir Frangié sur la résistance culturelle – quand la politique faisait rêver sur les campus – au Salon du Livre francophone.

Cher père Abou,

Cher Samir,

Il peut paraître anecdotique de parler encore de « résistance » dans un pays qui a capitulé devant la loi du plus fort, ou encore de « culture » à présent que le populisme, la démagogie, la servilité ont triomphé. 

Mais pas ce soir, à cette table, en votre présence. 

Le Liban était en mal de « papas », de pères, semble-t-il. 

Nous, en contrepartie, gardons nos repères, nos mentors, et vous en êtes. 

Il fut déjà un temps, il y a plus d’une décennie, où le Liban, à force d’être convoité et morcelé, semblait condamné à ne plus être qu’un territoire en quête d’identité, une mosaïque de communautés juxtaposées, soumises à des pouvoirs fragmentés et à des ambitions étrangères. 

Pourtant, au creux de cette dispersion, il y eut des hommes qui refusèrent l’abdication, qui conçurent un Liban autrement, non comme un champ de bataille entre factions, mais comme une aventure intellectuelle, une patrie d’idées avant d’être un territoire. 

Parmi eux, deux figures ont joué un rôle décisif dans l’éveil des consciences étudiantes et dans la structuration d’une résistance qui ne passa pas par les armes, mais par la pensée, la parole et la culture : Sélim Abou et Samir Frangié.

Ils ne furent ni des chefs de guerre, ni des tribuns assoiffés de pouvoir. Ils n’eurent ni milice, ni ministère sur lesquels s’appuyer. Leur arme fut leur conviction, et leur champ de bataille, l’université et l’espace public. Des valeurs : l’excellence, l’innovation, la fraternité, l’unité, l’empathie, l’humanisme, la paix. C’est dans l’enceinte de l’université, sur les campus, dans les cercles d’intellectuels engagés, que leur héritage a pris forme, inspirant des générations entières d’étudiants à lutter autrement, à résister par la culture comme seule arme, à opposer à la brutalité des rapports de force la puissance du verbe et la clarté du discours.

Sélim Abou, philosophe et recteur de l’Université Saint-Joseph, incarna cette vision du Liban où la pluralité était une richesse et non une malédiction. Son œuvre intellectuelle transversale s’est attachée à démontrer que la diversité libanaise n’était pas une fatalité communautaire, mais une chance pour penser un vivre-ensemble fondé sur la citoyenneté. À la fin des années 1990, il osa défier ouvertement l’occupant syrien dans ses discours de la Saint-Joseph, provoquant le courroux de ses laquais, les vendepatria. Le père Abou posa les bases d’une « résistance culturelle », convaincu que seule la culture pouvait défaire les mythes de la guerre et reconstruire un espace commun. L’appel devait être entendu par toute une génération d’étudiants. 

À une époque où le culture des figures totémiques du passé et leurs querelles incessantes empêchait toute dynamique constructive, le père Abou offrit ainsi aux étudiants un autre horizon : celui de la mémoire critique et du refus de l’enfermement identitaire, de la culture de la liberté et des droits de l’homme contre l’occupation. Sous son rectorat, l’USJ devint un foyer de contestation intellectuelle, un lieu où se pensait la souveraineté autrement que par la force des armes. Un lieu où se faisait la Cité de demain. Il forma des esprits libres, leur apprit à interroger les discours dominants et à résister aux dogmes, fussent-ils religieux, politiques ou idéologiques.

Ce n’est pas un hasard si les étudiants qui allaient mener la lutte pour l’indépendance du Liban dans les années 2000 furent pour beaucoup issus de cette école de pensée. Leur combat n’était pas seulement celui d’une génération contre une tutelle étrangère ; il était aussi celui d’une pensée contre l’obscurantisme, d’une éthique contre le fatalisme. Ils avaient appris que résister, c’était avant tout refuser de se soumettre aux récits imposés, et qu’être souverain, c’était être capable de penser par soi-même.

Si Sélim Abou fut le pédagogue et le philosophe, Samir Frangié en fut le passeur et l’homme d’action. Le capitaine. Issu d’une famille politique, il aurait pu se contenter d’hériter d’un rôle, d’une place, d’un pouvoir. Il choisit au contraire d’être l’homme du dialogue et du dépassement. Dès les années 1990, il posa les bases d’une réflexion sur la sortie de la guerre et la nécessité d’un pacte entre les Libanais fondé sur une mémoire partagée et non sur la revanche ou la domination.

Lorsque la résistance culturelle des étudiants se structura en un mouvement souverainiste, il fut l’un des rares à comprendre que cette jeunesse portait en elle une rupture historique avec les vieux schémas de la guerre civile. Il ne se contenta pas de soutenir ce mouvement de loin ; il fut l’un des artisans du printemps de Beyrouth, cet « instant de réconciliation », cet élan pacifique qui, en 2005, permit de briser la tutelle syrienne et de redonner au Liban un espoir d’indépendance. 

Son engagement ne se fit pas dans l’ombre des tribunes ou dans les calculs partisans, mais dans un dialogue constant avec ceux qui, hier encore, s’opposaient à lui. Samir avait été lui-même un leader estudiantin. Il connaissait l’importance des campus comme centre de contre-culture et de révolte. Il savait que la paix ne se décrète pas, qu’elle ne se résume pas à un équilibre de forces, mais qu’elle se construit sur une culture du lien, sur la capacité à dépasser les blessures du passé pour refonder une citoyenneté partagée. 

Aussi, avec Farès Souhaid, Samir Abdel Malak, Élias Atallah et d’autres, et sous l’ombrelle du père Abou, Samir jeta toutes ses forces pour inciter les étudiants à évoluer vers une logique réticulaire, à aller au contact de l’autre, dialoguer avec lui, trouver des points de collaboration, afin de créer ce centre transcommunautaire qui devait ultimement déboucher sur la dynamique du printemps de Beyrouth. 

Si nous leur rendons hommage aujourd’hui, ce n’est pas pour figer leur action dans un passé glorieux, à l’heure où tout semble perdu, mais parce que leur œuvre est une boussole dans la tourmente. Ce qu’ils ont transmis aux étudiants de cette époque n’a rien perdu de sa pertinence : le refus de la fatalité, la conviction que la pensée est une arme, et que l’indépendance d’un pays commence par l’indépendance des esprits.

Le printemps de Beyrouth ne fut pas un accident de l’histoire. Il fut l’aboutissement d’années de travail, de débats, de lectures et d’engagement. La résistance culturelle ne fut pas un slogan creux, mais une stratégie consciente : il s’agissait d’opposer à la légitimité usurpée d’un régime imposé de l’extérieur la seule souveraineté qui vaille, celle du libre arbitre et de la conscience critique.

La flamme de la liberté, le goût de la liberté ne s’éteindront pas, cher père Abou,

L’intifada de la paix sera menée jusqu’au bout, cher Samir. 

Je suis fier de vous compter parmi mes mentors. 

J’en ai perdu un hier, Leonard Cohen. 

Je vous souhaite longue vie. 


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