Michel HAJJI GEORGIOU
04/11/2017
Allocution en hommage à Samir Frangié, préparée pour la table-ronde au Salon du Livre francophone à l’occasion du lancement du livre La Révolution tranquille aux édition L’Orient des livres.
Mesdames, Messieurs,
J’ai récemment tout récemment refermé Les Derniers jours de René Girard de Benoît Chantre.
Durant ses derniers jours, Girard, en Saint Jean des temps modernes, était hanté par l’avènement inéluctable de l’Apocalypse, déclenchée par la violence des hommes.
Décédé quelques jours à peine avant l’attaque terroriste contre le Bataclan, il ne verra pas l’une des manifestations les plus diaboliques de cette apocalypse devenir réalité.
Ironie du sort, le massacre du Bataclan et, plus largement, toute la violence faite à la Ville des Lumières, et dont l’épicentre était le massacre du peuple syrien par le régime Assad au Proche-Orient, avait été le catalyseur de ce qui devait être la dernière initiative politique de Samir Frangié – l’Appel de Beyrouth pour une Méditerranée du vivre-ensemble.
À l’heure où la flamme du mentor s’éteignait discrètement, le disciple, lui, continuait à résister, en tentant d’éteindre les incendies, de panser les blessures, de remonter le moral des troupes, de sonner les cloches encore capables de retentir… jusqu’à son dernier souffle.
Benoît Chantre conclut son livre en affirmant que Girard, au terme de son parcours, « repose dans ses livres ».
Cette phrase m’a immédiatement ramené à Samir Frangié. Oui, Samir repose désormais dans sa pensée, dans ses textes, dans ses initiatives inlassables, dans cette route qu’il a ouverte pour nous et que, ce soir, nous peinons peut-être à retrouver, tant les ténèbres sont étouffantes.
Car le Liban d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec la vision de Samir. C’est à croire que l’homme a choisi de s’éclipser au moment où son pays, ayant perdu toute espérance, toute estime de soi, franchissait le seuil de l’enfer.
Pourtant, avant que l’adhésion du 14 Mars au compromis présidentiel ne prête la faux à la maladie, Samir avait lutté de toutes les forces de son intelligence, de son optimisme, de son esprit.
Il refusait simplement de capituler. Pas pour lui. Pour les autres.
Car Samir, c’était d’abord l’homme du lien.
Cette idée, centrale, qu’il avait forgée très tôt, après avoir traversé la guerre, après avoir regardé la violence en face, l’ayant vue détruire non seulement des vies, mais aussi des imaginaires, des langues, des récits. « Le contraire de la violence, disait-il, ce n’est pas la paix, c’est le lien ». C’est le lien entre les individus, par-delà leurs appartenances, qui rend possible la paix et non l’inverse.
Samir portait en lui cette obsession d’échapper à la fatalité de la guerre, de la communauté refermée sur elle-même, de l’État réduit à une scène d’arbitrage entre chefferies – même s’il comprenait parfaitement bien les origines et les rouages de toute cette mécanique. Il croyait à la capacité du Liban de s’extraire de ce cycle, à condition de retrouver le sens du lien, le sens du commun, le sens de l’individu.
C’est ce qu’il avait vu, avant tant d’autres, dans l’accord de Taëf. Non pas un compromis bancal, mais la possibilité d’un basculement. Un passage de l’État des communautés à l’État du vivre-ensemble. Pas un État abstrait ou laïc, mais un État civil, capable de reconnaître les appartenances sans les sacraliser, capable d’élever l’individu au rang de citoyen.
Dans les années 2000, Samir a cru que ce projet pouvait devenir réalité. L’insurrection du 14 mars 2005 lui a offert, un instant, la preuve tangible que ce Liban-là existait. Mais il a aussi très vite compris, une fois la souveraineté rétablie, que ce projet serait violemment combattu. Que ceux qui avaient intérêt à perpétuer l’État-marché, l’État-milice, l’État-refuge des peurs communautaires, n’allaient pas lâcher prise.
Pourtant, jusqu’au bout, Samir est resté fidèle à cette ligne. L’avenir du Liban, comme celle de l’humanité, relevait de la construction patiente d’un imaginaire commun, d’initiatives communes, d’une éthique du vivre-ensemble, d’une alliance de tous les « gens de bien », les « modérés », pour mener la bataille de la paix. C’était là sa conviction intime.
C’est ce que nous rappelle ce livre, La Révolution tranquille. Ce n’est pas seulement un recueil de textes, c’est une cartographie. C’est un appel à poursuivre ce chemin, même dans la brume, même dans la fatigue. Non pas par héroïsme, mais parce qu’au bout du compte, comme le disait Samir, il n’y a pas d’alternative si l’on veut conjurer le retour de la barbarie. L’intifada de la paix et du vivre-ensemble, menée par des citoyens qui ont fait le choix moral de se positionner sous l’étendard de la colombe et de l’olivier, est une nécessité. Ce n’est pas un mécanisme de survie. C’est un véritable choix de vie, qu’il appartient à chacun de faire individuellement.
Alors oui, ce soir, le paysage paraît bien sombre. Mais l’histoire est faite de patience. Samir l’a toujours su. Il ne nous appartient pas de la forcer, mais de ne jamais cesser d’y inscrire, obstinément, ce désir du lien.
De préparer, silencieusement, le printemps de la paix.
Car ce printemps viendra.
Et, avec lui, l’esprit, apaisé, de Samir.

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