Voyage au bout de la chimère

04/11/2017

Entretien accordé à l’occasion de la parution de From This Broken Hill.

À quel âge avez-vous écrit votre premier poème et à quelle occasion ? 

Mes premiers poèmes ont été écrits en français, vers l’âge de 12 ans, sous l’influence principalement des Contemplations de Victor Hugo. Mais toute cette phase « romantique » est placée, je crois, sous le signe des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Partant, dès les débuts de mon adolescence, il y a toujours eu une muse inaccessible, une chimère – la « Charlotte » du jeune Werther – à l’origine de ce que j’écrivais. Ma phase romantique est morte, je crois, avec l’arrivée fracassante des Nuits fauves de Cyril Collard dans mon univers créatif, après une projection bouleversante du film au cinéma La Cité à Jounieh, en 1994, je crois. J’avais 15 ans.           

Vos « muses » sont diverses : chanteurs célèbres (mentors) mais aussi des femmes – ou une seule ? Où puisez-vous votre inspiration ?

Je ferais plutôt la distinction entre « muse » et « source d’inspiration ». La muse n’est pas nécessairement d’élection. Elle s’impose à vous. Elle « force » presque le poème. La source d’inspiration, elle, est librement consentie. Mes sources d’inspiration sont en effet des auteurs ou des chanteurs, un univers littéraire bien déterminé, que je mettrais dans la tradition des grands troubadours, disons, de Villon à Brassens, puis de Leonard Cohen à Jeff Buckley. Mes muses, elles, sont presque exclusivement des femmes, souvent objet d’amour ou de désir – mais pas nécessairement. Il suffit parfois de presque rien pour qu’un poème se mette inexorablement en marche…  Les poèmes du recueil évoquent donc ces rencontres, ces chocs éphémères, et parfois aussi des souvenirs de relations plus longues et plus profondes.        

Pourquoi des poèmes en anglais alors que votre culture est essentiellement francophone ? 

Je suis effectivement surtout francophone. Le français est ce que j’appelle ma « langue rationnelle » – ce n’est donc pas celle qui exprime le mieux mon affect. Cela n’a pas toujours été le cas. À l’école, principalement sous l’influence de l’enseignement de Gérard Bejjani, le français était « ma » langue. Mes études en sciences-politiques, puis les premières années de journalisme à L’Orient-Le Jour ont totalement brisé mon style littéraire en français, l’ont discipliné au point de me dissuader d’écrire de la poésie en français. Certes, il y avait l’influence majeure de Georges Brassens sur ma personnalité, qui aurait pu aider à débloquer le processus. Mais Brassens « appartenait » déjà complètement à l’univers de mon père, et je cherchais à créer le mien. J’ai donc fait découvrir et partagé Brassens avec mes amis, en allant à la recherche d’autres influences. Il y a donc eu surtout l’influence de la musique anglo-saxonne, et la découverte d’abord de Jim Morrison, puis essentiellement de Leonard Cohen, dont la poésie a été le grand coup de poing dans ma vie. Mais tout cela est parfaitement ironique, dans la mesure où mon expression anglaise est franchement gauche, faute de pratique… 

Votre recueil est dédié à Leonard Cohen. Quel est votre lien ?  

J’ai découvert Leonard Cohen autour de l’âge de 15-16 ans, par le biais d’un film d’Atom Egoyan, Exotica. C’est vite devenu une obsession. C’est difficile de dire pourquoi. Je crois qu’il arrivait à mettre des mots sur tout ce que je pouvais ressentir, et que je n’aurais jamais pu exprimer avec autant de beauté et de magnificence. À titre d’exemple, l’une de ses chansons, « Nancy », semblait raviver une douleur surgie du fond des temps – comme si je l’avais écoutée et vécue dans une autre vie… Toute ma littérature – poétique et autre – est devenue possible grâce à cet « accompagnateur », à cet ami. D’autant que lorsque je l’ai découvert, il s’était retiré dans un silence ascétique dans le monastère bouddhiste du Mount Baldy, à Los Angeles. Et puis il est sorti de sa retraite, au début des années 2000. À partir de 2008, lorsqu’il s’est remis à donner des concerts, je l’ai suivi dans plusieurs pays. J’ai même réussi, au terme de plusieurs tentatives, à obtenir un rendez-vous de principe avec lui, en janvier 2017. Mais le destin en voulait autrement. Il est décédé en novembre 2016. Ce recueil n’est pas plus qu’un humble moyen de lui rendre hommage, un an exactement après son décès. Je n’ai pas honte de dire que je lui dois presque tout ce que je suis.            

La poésie est-elle pour vous l’écriture/exutoire à travers laquelle vous exprimez vos sentiments au mieux ?  

Oui, dans le registre amoureux, cette forme est celle qui me permet d’exprimer, le mieux, et en anglais, mes sentiments. Il y a longtemps que j’ai abandonné la prose poétique et que l’univers du roman ne m’intéresse plus – la faute aux sciences-politiques ! Mais je ne me considère pas comme un poète ! Ce n’est d’ailleurs pas un titre que vous choisissez, mais un titre qu’on vous accorde, comme le disait Cohen. Or je ne pense pas du tout mériter ce titre pour avoir écrit quelques lignes qui ressemblent à des poèmes. Encore une fois, ce recueil est surtout une manière pour moi de rendre hommage à ce guide, ce mentor qu’a été pour moi Cohen – aussi peut-être une manière de faire mon deuil, et le deuil de cette rencontre impossible. Ironiquement, Leonard aura sans doute finalement été fidèle au pattern de la chimère qui est l’ossature de mon univers poétique…      


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