Michel HAJJI GEORGIOU
04/11/2017
Avant-propos de l’ouvrage (recueil d’articles de Samir Frangié) La Révolution tranquille, paru aux éditions L’Orient des Livres.
Le 11 avril 2017, Samir Frangié achevait, à l’Hôtel-Dieu de France, son « voyage au bout de la violence », titre de son essai biographique paru en 2011 – ou, pour reprendre la formule de son compagnon Mohammad Hussein Chamseddine, son long « voyage au bout de la paix », c’est-à-dire au bout de la promotion de cette culture de paix dont il aura été la figure emblématique au Liban.
Dans un Liban en crise de valeurs morales, intellectuelles, humaines, Samir Frangié s’est employé durant près d’un demi-siècle, et avec nombre de compagnons, à tenter de jeter les bases d’un « autre Liban », débarrassé des démons de la violence, de l’extrémisme, du communautarisme et de l’identitarisme, un Liban apaisé, enfin capable de vivre pleinement son « vivre-ensemble » loin des cloisonnements et des claustrations en tous genres.
Fil conducteur de l’œuvre politique de Samir Frangié, la violence apparaît très tôt dans son univers, comme une sorte de malédiction héritée depuis le massacre de Miziara du 16 juin 1957, à la suite duquel son père, Hamid Frangié, est frappé d’une hémorragie cérébrale. Samir n’a que douze ans. La présence permanente de gardes du corps autour de lui, mais aussi et surtout la déchéance physique de son père, marquent indubitablement l’adolescent. Pour lui, Miziara représentera à jamais le sombre présage de la guerre incivile de 1975.
Pour avoir compris à nouveau, de façon plus sauvage encore, que la violence ne résout rien au terme de la guerre des deux ans (1975-1976) et suite à l’assassinat de Kamal Joumblatt (1977), lorsque le terrible spectacle des cadavres jonchant le sol national avait eu raison, quelque part, de toutes les idéologies politiques pour lesquelles il avait milité au sein du mouvement estudiantin de la fin des années 60, Samir Frangié était aussitôt parti à la recherche d’un dialogue et d’un compromis insaisissables entre les belligérants pour mettre fin aux combats[1]. C’était sans compter, d’une part, avec l’intervention continue des forces étrangères, la Syrie notamment, pour empêcher toute rencontre interlibanaise, mais aussi, de l’autre, avec le caractère envoûtant de la violence, combiné à la volonté de puissance des seigneurs de la guerre, au sein d’une mise en abîme concentrationnaire, arbitraire, absurde.
La question cruciale, latente, qui anime Samir Frangié, surtout depuis qu’il a découvert dans les années 1980 la pensée de René Girard est la suivante : que faire pour endiguer la violence ? À cette question, Samir Frangié répond par ces mots : « Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre que le contraire de la violence n’était pas la paix entre entités communautaires ou partisanes, mais le lien, le lien entre des individus appartenant à des communautés et des groupes différents[^2] ». Il se met aussitôt en quête d’un projet de vivre-ensemble sans jamais abandonner l’idée du compromis, mais sans en faire non plus une fin en soi.
Dès 1987, Samir Frangié s’engage donc, autour de Rafic Hariri, avec Ghassan Salamé notamment, dans le processus d’échanges et de réflexion qui aboutira, en 1989, à l’accord de Taëf, avec une obsession : l’édification d’un Liban de paix. Contesté par plusieurs des chefs de guerre, ce « document d’entente nationale » reconnaît pour la première fois de manière explicite le « caractère définitif » du Liban, réclame le départ de toutes les forces étrangères du pays, deux revendications chrétiennes de longue date, et accorde aux musulmans un rééquilibrage des pouvoirs entre les communautés, consacrant également l’appartenance du Liban au monde arabe. Sur le papier, Taëf transcende donc les « deux négations » mises en relief par Georges Naccache en 1943. Mais, perverti par le régime syrien qui instaure sa tutelle sur le Liban en 1990, l’accord sera vidé de sa substance, rabaissé à un champ de querelles d’influences entre les communautés, tandis que les clauses relatives à la souveraineté du pays ne seront jamais appliquées et remplacées par un ensemble de maximes visant à pérenniser l’occupation syrienne du pays.
Cependant, pour Samir Frangié, l’accord de Taëf était beaucoup plus qu’un simple compromis entre deux « inconscients collectifs » communautaires ou deux tendances idéologiques héritées de 1943. L’accord était fondateur d’une formule unique de vivre-ensemble, permettant au Liban de se singulariser avec un « style de civilisation » comme il n’en existe pas ailleurs. Au-delà des communautés, l’accord de Taëf fonde, selon Samir Frangié, la légitimité du pouvoir étatique sur sa capacité à préserver le vivre-ensemble des Libanais qui est au fondement de leur contrat social, ce qui est une nouveauté. Selon sa lecture, l’accord ouvre grand la voie au passage de l’individu du stade de membre de la communauté à celui de citoyen. Il n’y a donc pas d’« État des communautés (vivant ensemble) », comme le voudrait une lecture mythifiée et fausse du Pacte national de 1943, mais un « État du vivre-ensemble » qui n’est réductible à aucune des communautés et qui ne peut, in fine, qu’être un « État civil », à la fois non-communautaire et non-laïc.
Ce vivre-ensemble entre individus n’est possible, chez Samir Frangié, qu’à travers un processus d’individuation « qui ne relève plus du domaine politique, mais moral ». Afin de pouvoir se distancier de nos appartenances communautaires, dit-il, il faut d’abord reconnaître notre responsabilité commune dans la guerre qui a ravagé le Liban, pour pouvoir ensuite, après avoir assumé nos erreurs, les dépasser et réfléchir à l’après-guerre. Le devoir de mémoire serait donc fondamental pour se réconcilier et franchir l’étape vers la citoyenneté et l’État du vivre-ensemble, qui n’est autre que l’État civil.
Mais ce n’est pas tout. Car c’est alors qu’apparaît, nous dit Samir Frangié, un clivage entre « ceux qui se prennent en charge » – les individus-citoyens – et « ceux qui continuent de déléguer leur liberté et leur autonomie pour rechercher la « sécurité » que procure l’enfermement dans une « tribu », qu’elle soit communautaire ou partisane, traditionnelle ou « moderne », héritée ou choisie, dominée par un symbole religieux ou délimitée par une couleur, un drapeau ou un sigle[4] ». L’émergence ou l’absence de citoyenneté devient donc fonction de la maturité de chacun[5].
Dès 1993, avec un groupe de compagnons d’horizons politiques et communautaires différents – une véritable gageure au sortir de la guerre –, soutenus par le patriarche maronite Mgr Nasrallah Sfeir et le vice-président du Conseil supérieur chiite, l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, Samir Frangié va-t-il s’atteler, dans le cadre d’un travail visant à tourner la page du conflit, à expliquer ce renouveau de la formule du vivre-ensemble opéré par l’accord de Taëf, au sein du Congrès permanent pour le dialogue libanais. Il convient de signaler que le Premier ministre Rafic Hariri n’était à cette époque, et pour une durée de deux ans, ni tout à fait loin de ce projet, ni tout à fait impliqué dedans.
Dans son document fondateur exhaustif (janvier 1993), dont aucune traduction en français n’a jusqu’à présent été effectuée, le Congrès permanent souligne sa volonté de « renouveler le sens du Liban », en reconnaissant dans la formule du vivre-ensemble paritaire proposée par l’accord de Taëf « une première tentative de la part des Libanais de prendre leur sort en mains ».
Ce document esquisse par ailleurs les idées principales – « l’identité complexe, l’importance du travail de mémoire, la citoyenneté et l’État civil comme cadre du “vivre-ensemble”, la définition d’une “voie arabe vers la modernité”, l’approche équilibrée des relations libano-syriennes fondées sur la souveraineté » – qui reviendront comme un leitmotiv tout au long de l’œuvre de Samir Frangié.
C’est cette phase qui va de la fondation du Congrès permanent du dialogue libanais jusqu’à la disparition de Samir Frangié (1993-2017), et ses efforts pour développer ce système de pensée cohérent et singulier, que ce livre s’est assigné de retracer, à travers un peu plus d’une quarantaine de documents portant sur les différents thèmes de prédilection de l’auteur. Des textes antérieurs à cette période, publiés dans L’Orient, L’Orient-Le Jour ou Le Monde diplomatique, à titre d’exemple, n’ont pas été retenus.
Par ailleurs, et par souci d’unité au niveau du style caractéristique de Samir Frangié, seuls des textes originaux écrits en langue française par l’auteur ont été reproduits ici. Il s’agit d’un choix éditorial, du reste compliqué, puisque des textes fondamentaux comme le « document fondateur » du Congrès permanent pour le dialogue libanais et d’autres textes propres à ce regroupement ou propres à Samir Frangié lui-même ne figurent pas dans cet ouvrage. Il faudrait au demeurant qu’une anthologie des écrits de Samir en arabe, fort nombreux et remontant à bien plus loin que 1990, soit publiée ultérieurement.
Ces textes appartiennent en outre à plusieurs genres. Une première sélection envisageait de s’en tenir aux seuls articles et études publiés dans des quotidiens et magazines. Le résultat aurait cependant été largement insatisfaisant, incomplet et imparfait, compte-tenu du nombre de documents qui appartiennent à d’autres genres – conférences, appels, initiatives, entretiens – et qui sont indispensables pour rendre compte de la période couverte.
Certes, les initiatives et appels sont considérés comme des textes collectifs. Pourquoi donc en attribuer la paternité à Samir ? Ici aussi, il a fallu choisir et se faire une raison. Seuls ont été retenus, avec l’aval des compagnons de l’auteur, les « documents » à caractère politico-philosophique et anthropologique où l’empreinte de Samir Frangié est prépondérante, et rédigés initialement en français (par lui-même) avec son style. Du reste, Samir, rompu à écrire en permanence en interaction avec les autres, affirmait qu’il ne savait pas où finit son travail et où commence celui des autres. « Je ne sais plus, dans ce chantier de réflexion commune, s’il faut que j’attribue toutes ces idées à moi-même ou à mes partenaires… », a-t-il confié un jour à Mohammad Hussein Chamseddine. Une révélation au demeurant fort sincère.
Finalement, tous ces genres ont été pris en compte, et les textes ont été choisis de manière à éviter les double-emplois – chacun apportant un éclairage sur une situation nouvelle ou sur un thème bien déterminé. Le lecteur trouvera, comme cela a déjà été signalé en amont, quelques répétitions à travers la reprise, dans certains documents, de passages déjà publiés dans des documents ultérieurs. Il s’agit d’un signe distinctif de l’action de Samir, d’une démarche académique propre à l’auteur qui, dans son développement, tend à reprendre des passages entiers d’autres documents, non pas dans l’objectif de se répéter, mais dans un souci manifeste de cohérence et de continuité au niveau de l’action et de la pensée.
Agrémentés d’une petite introduction pour les remettre dans leur contexte, ces textes ont ensuite été rassemblés dans une succession chronologique, et divisés en deux grandes parties couvrant deux périodes.
La première, intitulée « La voie vers l’intifada de l’indépendance », permet d’abord à Samir Frangié de définir quelques repères propres à sa démarche avant d’entrer de plain-pied dans la grande bataille pour la souveraineté du Liban, le « printemps de Beyrouth », depuis le communiqué des évêques maronites de septembre 2000 jusqu’aux premières années de la contre-révolution menée par le Hezbollah et ses alliés, de 2006 à 2008.
Parmi les textes les plus importants de cette étape figurent notamment des extraits du Manifeste sur le renouvellement du sens du Liban (baptisé en français par Samir Manifeste sur les fondements de la nation libanaise), le Manifeste de Beyrouth, et le Manifeste pour un État civil, trois textes fondamentaux élaborés par Samir Frangié en collaboration avec ses compagnons du Congrès permanent. Une conférence donnée à l’Université américaine de Beyrouth effectue une lecture exhaustive et nouvelle de l’accord de Taëf, et une autre, pour le colloque « Mémoire pour l’avenir », insiste sur la nécessité d’une prise de conscience de la notion de responsabilité individuelle, fondamentale pour rouvrir le dossier de la guerre et de la réconciliation.
Le texte qui donne son nom à cet ouvrage, « Pour une révolution tranquille », figure également dans cette partie. Ce texte est un tournant dans l’action politique de Samir Frangié au niveau des campus, puisqu’il se situe dans la foulée du communiqué des évêques maronites et constitue, en quelque sorte, la première annonce par Samir Frangié du coup d’envoi de la révolution, le 18 janvier 2001, soit quatre ans avant qu’il n’annonce, du domicile de Walid Joumblatt à Clemenceau, le coup d’envoi de l’intifada de l’indépendance, le 16 février 2005. Deux textes publiés dans Le Monde édition Proche-Orient ont également été retenus, dont l’un, crucial, porte sur le Liban, le Hezbollah, et la question chiite.
La seconde partie de ce livre, intitulée « La voie vers l’intifada de la paix », couvre les années 2008-2017, durant lesquelles Samir Frangié consacre toute son énergie à suivre le processus de flux et de reflux de cette individuation qui, avec le 14 mars 2005 au Liban, puis avec le printemps arabe à l’échelle régionale à partir de 2011, doit jeter, en principe, les bases d’une culture de la modération et de la paix. Outre les multiples appels à une intifada de la paix – dans L’Orient Littéraire et L’Orient-Le Jour, mais aussi à travers « L’Appel de Beyrouth 2009 – La Paix pour le Liban maintenant », et les diverses analyses des soulèvements arabes et de leur importance capitale, cette étape est surtout marquée par un article pour le 100e numéro de L’Orient Littéraire, qui fait l’apologie de la politesse contre la barbarie, mais aussi et surtout par l’Appel de Beyrouth pour une Méditerranée du vivre-ensemble, initiative-testament de Samir Frangié à travers laquelle il appelle les « modérés du monde entier » à s’unir face à la montée aux extrêmes.
L’allocution de remerciement de Samir Frangié lorsqu’il reçoit les insignes de la Légion d’honneur au grade de commandeur, son dernier entretien au quotidien Le Monde et son dernier article publié dans L’Orient-Le Jour alors qu’il se trouve une dernière fois aux prises avec la maladie constituent autant de témoignages d’une volonté de ne jamais céder la partie au repli sur soi, à l’extrémisme et à la violence et de défendre jusqu’au dernier souffle les valeurs de la paix et du vivre-ensemble.
Ce livre est né d’une volonté non pas de perpétuer la mémoire de Samir Frangié, mais de prouver une fois de plus, après Voyage au bout de la violence, que la pensée de Samir, ses valeurs, son éthique, sont plus que jamais d’actualité dans un monde ravagé par l’identitarisme sous toutes ses formes, et la violence qui en découle.
« Face à la fin de l’humanité, qui est désormais envisagée (…), l’avenir de l’humanité dépendra dans une large mesure de la capacité des gens à se solidariser entre eux et à faire preuve d’empathie. »
Puisse le dernier message, universel, de Samir Frangié être entendu, avant qu’il ne soit trop tard.
[1] Pour mieux comprendre l’esprit du Samir Frangié d’avant 1990, il convient de se référer à deux articles-clés publiés dans L’Orient-Le Jour. Le premier est la célèbre table ronde avec les acteurs du mouvement estudiantin des années 60, dont Bachir Gemayel et Karim Pakradouni, dans L’Orient du 17 novembre 1968, qui préfigure quelque part l’impasse et la violence à venir de la guerre civile. Le second est un entretien accordé par Frangié à Maroun Bagdadi dans L’Orient-Le Jour du 5 août 1981, dans lequel il amorce une critique de ses options de gauche et annonce sa volonté de recréer un État qui soit un « espace commun » entre les Libanais, « où chaque Libanais pourrait se retrouver quelle que soit son appartenance communautaire ». Il a été question d’intégrer ces deux documents en avant-propos à ce livre, avant qu’il ne soit décidé de les préserver pour une autre publication, dans l’optique de limiter le présent ouvrage à la période 1990-2017.
[2]Samir Frangié, Voyage au bout de la violence, L’Orient des Livres/Actes Sud, 2011, p. 9.
[3] Samir Frangié, op.cit., p. 10
[4] Ibid.
[5] C’est donc aussi cette « maturité » morale et politique, ou son absence – absence de volonté de se réconcilier et de devenir citoyen – qui est essentiellement à l’origine de cette distinction faite par Samir Frangié, au plus fort de la contre-révolution menée par le Hezbollah à partir de l’an 2008, entre les tenants de la « culture du lien » et ceux de « la culture de l’exclusion ».
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