Michel Chiha, une vision libanaise

Michel HAJJI GEORGIOU

26/03/2018

Conférence donnée aux Créneaux, Achrafieh, à l’invitation de la Fondation Michel Chiha.

Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie de m’avoir invité à donner cette conférence parmi vous aujourd’hui sur celui qui demeure très certainement, 64 ans après sa mort, le penseur et l’écrivain le plus accompli que le Liban ait jamais eu, Michel Chiha. 

Que votre choix se soit porté sur moi pour parler de ce maestro de la pensée m’honore particulièrement, dans la mesure où Michel Chiha a considérablement marqué l’institution au sein de laquelle je me trouve depuis bientôt une vingtaine d’années, L’Orient-Le Jour, puisqu’il fonda Le Jour en 1929, dans des circonstances sur lesquelles je reviendrai dans mon exposé. 

Il est difficile de résumer en quelques mots l’immensité de Chiha, de son œuvre et de son impact sur la culture libanaise, sociale, politique, constitutionnelle, institutionnelle, économique, littéraire, journalistique et poétique. 

Nul ne l’a fait aussi bien que feu mon professeur Jean Salem, qui lui consacra en 1970 un ouvrage incontournable intitulé Introduction à la pensée politique de Michel Chiha aux éditions de la Librairie Samir. 

« Analyste subtil et pénétrant de l’âme, poète de la vie intérieure et de la vie de la nature, Chiha fait entendre une voix qui puise le mystère de sa séduction dans un accord intime avec les battements du cœur humain et sa fusion avec le chant du monde », écrit Jean Salem.      

J’ajouterai, pour ma part, avec moins de talent et de poésie que mon regretté professeur, que Michel Chiha est une sorte de gardien galactique qui préside aux choses du temps, capable de s’élever au-delà des contingences spatiotemporelles dans sa vision. Peu d’auteurs et de penseurs libanais ont en effet ce privilège de pouvoir défier Saturne et d’y survivre. Il suffit, pour s’en rendre compte, de relire aujourd’hui ses éditoriaux. Les préceptes moraux qui en ressortent sont toujours d’actualité, qui plus est dans un pays actuellement en pleine déliquescence, surtout sur le plan de l’éthique et des valeurs humaines.       

En ce sens, l’œuvre de Chiha est un havre de sécurité, un hameau de rationalité, d’équilibre, de modération et de bon sens, au sein duquel il est bon de pouvoir se réfugier, loin de la médiocrité et de l’insanité auxquels nous nous trouvons actuellement confrontés, au niveau de la chose publique et de ses représentants – qui plus est en cette période électorale. 

Michel Chiha était un véritable visionnaire et sa vision du Liban reste d’actualité, comme je chercherai à le prouver à travers cet exposé. 

Je présenterai d’abord les multiples aspects de l’homme, avant de vous parler de sa pensée et de son œuvre. Je finirai, en conclusion, par tirer des enseignements de cet exposé.    

I – L’homme 

Le parcours de Michel Chiha n’est pas sans évoquer celui des humanistes de la Renaissance, pluridisciplinaires, pacifistes et cosmopolites, qui plaçaient l’Homme au centre du monde et honoraient les valeurs humaines au cœur de l’ordre politique, de la Cité. 

L’homme est en effet pensé dans son rapport à Dieu, mais aussi en fonction de sa place et son action sur le monde. 

En ce sens, la pensée de Chiha est résolument moderne. Humanisme de la Renaissance oblige, il est impossible de séparer l’économiste du banquier, le journaliste de l’homme politique ou de l’écrivain et du poète, quand bien même ces disciplines évoluent selon des rythmiques très différentes : le journaliste vit dans l’instant, le poète dans l’absolu, l’homme politique est dans le temps de l’action, l’écrivain dans celui de la réflexion. 

Chez Chiha, ces temps ne sont pas exclusifs l’un à l’autre : ils se côtoient, s’épousent, s’entremêlent pour former un ensemble parfaitement symétrique et équilibré.        

Mais revenons un peu sur les différentes étapes de ce parcours. 

A – Les premiers pas 

Né le 8 septembre 1891, Michel Chiha était originaire d’un petit village de la région de Aley, Bmakkine, situé à une vingtaine de kilomètres de Beyrouth. Il est le premier enfant mâle de la famille après six filles successives. Un fils et une fille suivront. Cofondateur de la Banque Pharaon et Chiha en 1876, son père, Antoine, meurt en 1903 (le fils a douze ans à peine).  

Il est issu d’une famille syrienne-catholique ayant des racines à Mossoul, au nord de l’Irak. Ceci pourrait expliquer la sensibilité qu’il développera plus tard à l’égard du problème des minorités, ainsi que son attachement au système confessionnel garantissant, dans un pays pluraliste, la participation de toutes les communautés à l’exercice du pouvoir, comme cela apparaîtra dans ses éditoriaux publiés dans Le Jour.

De confession latine, il fait ses études scolaires au Collège des Pères jésuites de Beyrouth où il acquiert une précieuse initiation à l’humanisme classique, dont il défendra plus tard l’esprit et l’héritage en se faisant l’apôtre de la culture méditerranéenne. Il remportera, à l’issue de ses études, le prestigieux Prix d’honneur de philosophie politique de l’école, signe précoce de tout le génie dont il fera preuve par la suite…   

Au terme de son parcours scolaire, en 1907, il se rend en Angleterre pour suivre un cursus en économie politique. Ce séjour, qui s’étalera sur trois ans, marquera profondément sa façon de réfléchir, sa perception de la chose publique et donc l’orientation de sa pensée politique. Le choix de l’Angleterre n’est pas surprenant. De santé délicate, sa mère voyageait souvent pour se soigner et prenait avec elle le jeune Michel. C’est ainsi qu’il entre au contact de l’Europe dès son plus jeune âge. En dépit d’un amarrage solide à la culture française, il développe une admiration toute particulière pour les Britanniques.

La stabilité institutionnelle de la Grande-Bretagne, l’importance accordée dans la vie politique à la coutume et aux traditions nationales, le judicieux équilibre des pouvoirs, la haute conscience civique du citoyen britannique, également attaché à la liberté individuelle et aux traditions collectives, suscitèrent sans doute chez le jeune Libanais une admiration aussi réfléchie qu’enthousiaste, qui déterminera dans une très grande mesure sa conception de l’ordre politique, de la Constitution, des droits et des devoirs des citoyens, comme le note si bien Jean Salem dans son ouvrage sur Chiha. C’est probablement à l’Angleterre que nous devons l’ouverture de Chiha sur l’Occident.

Après son retour au Liban, il s’expatrie au Caire en 1915, durant la Grande Guerre de 1914-1918, afin de fuir la tyrannie de l’Empire ottoman. Il y obtient une licence en droit de la Faculté française du Caire et y améliore sa connaissance de la culture anglaise. C’est aussi durant cette période que son esprit politique commence à se former réellement. Et pour cause : dès la fin du XIXe siècle, s’est installée en Égypte, alors sous protectorat britannique, une colonie libanaise nombreuse et prospère, en raison du climat intellectuel et politique, beaucoup plus favorable à la liberté que celui qui existait à l’époque au Liban.    

C’est donc tout naturellement au Caire aussi qu’il va faire ses premiers pas dans la littérature et le journalisme, en fondant une communauté littéraire de personnes partageant les mêmes idées que lui : jeter les bases d’un futur État libanais libre et indépendant, en prévision de l’éclatement de l’Empire ottoman et de la défaite de l’Allemagne. Il s’est lié d’amitié dans ce cadre avec le poète Hector Klat, lui aussi Libanais d’Égypte. Leurs efforts aboutissent à la création et la publication d’une revue en français Intitulée Les Ébauches. Les textes de cette époque mettent en évidence un intérêt précoce pour l’art, la musique et la littérature, mais aussi un penchant certain pour l’archéologie. 

B – Dans l’arène politique 

Après un exil de trois ans en Égypte, Michel Chiha revient à Beyrouth en 1919 pour s’occuper des affaires familiales, notamment de la Banque Pharaon et Chiha. Bien des choses ont changé au Liban, où la France s’est établie comme puissance mandataire, chargée par la Société des Nations d’administrer le pays en vue de l’acheminer vers l’indépendance totale. La famine nationale a décimé un quart de la population et un quart des maisons du pays sont en ruines. « Comme tout est changé ici ! On dirait une ville morte : des ruines un peu partout, de la tristesse et du silence », écrit-il à son ami Hector Klat.  

Il collabore au seul quotidien francophone de l’époque, Le Réveil d’Alexandre Khoury, publiant des articles dans lesquels il mène campagne en faveur de la création du Grand Liban. 

Le 1er septembre 1920, le général Gouraud proclame la création du Grand-Liban, au grand mécontentement des partisans de la « Grande Syrie ». Michel Chiha se retrouve happé par une activité politique intense dès son retour. L’ensemble de ses connaissances et de ses qualités, ainsi que son amour pour la France, le rapprochent inéluctablement du général Gouraud, dont il gagne la confiance. En 1923, quand le général Weygand succède à Gouraud, le nouveau haut-commissaire se lie d’amitié au jeune intellectuel.        

Par sa vaste culture, sa personnalité, son éclectisme et ses qualités de visionnaire, Michel Chiha s’impose rapidement sur la scène politique locale. Mais c’est à contrecœur qu’il entre dans l’arène politique et électorale, et candidat aux législatives de 1925 au siège des minorités à Beyrouth sur la liste formée par deux de ses proches amis issus de grandes familles beyrouthines sunnites, Omar Daouk et Omar Beyhum, il manque presque de se retirer de la course, horrifié par les manœuvres indignes employées durant la campagne… Seul un fort sentiment de loyauté envers ses collègues l’a empêché de se retirer. Ces derniers ont insisté sur ses qualités de serviteur d’Etat pour le persuader de se porter candidat, par devoir, au service de la Cité. Les trois candidats sont élus à une confortable majorité, malgré l’opposition du haut-commissaire, le général Maurice Sarrail et de Léon Cayla, son représentant. Contrairement à Gouraud et Weygand, Sarrail et Cayla n’apprécient guère Chiha, jugés sans doute trop indocile. 

L’on peut comprendre aisément ce malaise de la part d’un intellectuel de la trempe de Chiha à rejoindre une vie d’enjeux de pouvoir qui ne correspond pas à sa nature d’humaniste et à son tempérament rationnel, modéré et équilibré. Il était si loin du monde des intrigues et des basses manœuvres !   

Peu de temps après le scrutin, le nouveau haut-commissaire, Henri de Jouvenel, soucieux de renouer avec les acteurs locaux, publie un arrêté transformant la nouvelle « Chambre » (son nom officiel était le Conseil représentatif) en assemblée constituante en vue de l’approbation d’une Constitution. Une Commission du statut est formée en 1926 afin d’élaborer la Loi fondamentale avec l’aide d’un conseiller juridique français désigné par de Jouvenel, Paul Souchier. Chiha est membre de cette commission et joue un rôle de premier plan dans l’élaboration et la rédaction du texte constitutionnel, en collaboration avec Moussa Nammour et Cheble Dammous. Il fait preuve d’aptitudes juridiques remarquables, rédigeant la plus grande partie du texte, en y insérant des clauses qui démontrent une très grande conscience des réalités libanaises. Il n’a que 35 ans.

Au cours de la deuxième phase de l’émancipation politique du Liban, il s’investit encore plus dans la rédaction du projet de constitution, supervisant l’institution du suffrage universel en consultant et en échangeant avec les différentes parties politiques. Le secrétaire du haut-commissaire de Jouvenel, Jean-Louis Aujol, qualifiera Chiha de « foncièrement nationaliste », affirmant qu’il défendait « avec acharnement le caractère libanais de la Constitution ». 

Alors que l’élaboration du texte de la Constitution va bon train, une certaine tension dans les rapports entre de Jouvenel et Chiha met en relief la position ferme et les profondes convictions du futur fondateur du Jour concernant son attachement à l’entité libanaise. Durant le premier semestre de 1926, des insurgés druzes mènent en effet campagne en faveur de « l’unité syrienne », impliquant une dislocation du Grand Liban. Des lettres et des pétitions sont notamment adressées en ce sens à la Société des Nations et au gouvernement français, reflétant ainsi la persistance de la crise identitaire qui continue de secouer le pays six ans après la proclamation du Grand Liban.

Certains fonctionnaires du mandat, dont le chef du cabinet du haut-commissaire, se montreront sensibles aux revendications des sécessionnistes prosyriens, ce qui provoque le courroux de la presse libanaise chrétienne. Le 6 février 1926, le haut-commissaire prononce à Damas un discours évoquant les « États-Unis de la Syrie et du Liban ». Le 10 février, Michel Chiha adresse alors au délégué du haut-commissaire, Léon Solomiac, une lettre particulièrement ferme, signée par d’autres membres du Conseil représentatif, dans laquelle il réclame des éclaircissements au sujet des propos du haut-commissaire.

Cette démarche provoque une vive réaction de la part de De Jouvenel qui adresse le 18 février à Chiha une lettre lui reprochant son attitude et dénonçant ce qu’il qualifie de « procédé inadmissible et hostile ». Les rapports restent tendus entre les deux hommes, ce qui explique la décision prise le 19 mai 1926 par Chiha de ne pas participer aux délibérations du Conseil représentatif consacrées à l’examen du texte de la Constitution.

Cet épisode est important sur le plan symbolique : la tension entre Chiha et le haut-commissaire constitue dans une certaine mesure l’indice précurseur de la position critique que le Destour – mouvement politique indépendantiste fondé en 1932 par le futur président Béchara el-Khoury – adoptera à l’égard des pratiques du mandat français. 

C – L’éditorialiste visionnaire  

Toujours en 1926, Michel Chiha épouse Marguerite Pharaon, la fille aînée de Philippe Pharaon, l’associé de son père Antoine à la banque. Le mariage donnera naissance à trois filles : Micheline, Madeleine et Marie-Claire.

En 1929, au terme de son mandat parlementaire, Chiha ne veut pas entendre parler de réélection et se retire de l’arène politique, fort d’une expérience constitutionnelle et fiscale considérable et après avoir été chargé de plusieurs missions spéciales au niveau étatique. L’une de ces missions diplomatiques, entreprise en 1946, sera d’établir des relations diplomatiques formelles entre le Liban et le Vatican. 

Mais l’événement décisif pour la carrière de penseur et d’écrivain politique de Michel Chiha, c’est la fondation du quotidien Le Jour, le 1er août 1934, qui reflètera bientôt les idées du parti Destour, dirigé par le beau-frère de Chiha, Béchara el-Khoury. 

Le contexte politique local est celui d’une division profonde entre deux courants antagonistes : le Destour et le Bloc national, présidé par Émile Eddé, élu président en 1936 – et qui restera en poste jusqu’en 1941. La vie publique dans les années 30 et le début des années 40 est marquée par une forte et persistante rivalité entre Béchara el-Khoury et Émile Eddé.

Au-delà des luttes d’influence personnelles, ce conflit porte essentiellement sur l’attitude à adopter à l’égard du mandat français, notamment pour ce qui a trait aux conditions dans lesquelles le Liban devrait accéder à l’indépendance totale. 

Le Bloc national estime que le Liban a besoin d’être encadré et « accompagné » lentement et sereinement par la France sur la voie de l’édification de structures étatiques et de la réalisation de l’indépendance. Pour ce courant, seul le mandat français peut garantir, dans le contexte régional du moment, la pérennité du Grand Liban ainsi que ses spécificités politiques, culturelles et sociales face aux projets de Grande Syrie et d’union arabe. 

Le Destour, par contre, estime que la garantie de l’indépendance et la préservation des particularismes politico-communautaires et socioculturels du Liban résident non pas dans le maintien du mandat, mais dans une ouverture en direction du monde arabe et dans l’établissement de relations étroites avec cet environnement régional, tout en restant ferme sur l’indépendance, la souveraineté et la sauvegarde des spécificités du pays.

Le comportement politique et les thèses du Bloc national sont activement soutenus à l’époque par le quotidien L’Orient, fondé en 1924 par Gabriel Khabbaz et Georges Naccache. Le français étant (avec l’arabe) la langue officielle et celle de l’élite politique, Béchara el-Khoury prend conscience de la nécessité d’avoir à ses côtés un journal qui puisse le défendre ainsi que son camp politique contre ce qu’il qualifie de « campagnes de presse perfides » et de « calomnies » dont ils sont la cible, selon lui, de la part des partisans d’Émile Eddé. Il demande ainsi à son beau-frère Michel Chiha de mettre sur pied un quotidien francophone qui serait le contrepoids de L’Orient. Chiha fonde alors Le Jour. Charles Hélou, qui vient d’obtenir sa licence en droit de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, est nommé directeur du quotidien et Charles Ammoun rédacteur en chef. 

Cependant, en dépit de ses liens de parenté avec Béchara el-Khoury, Chiha ne fera jamais preuve de suivisme aveugle envers le Destour, comme le prouvera sa position de principe en 1949, lorsque Béchara el-Khoury tentera de briguer un deuxième mandat présidentiel, contrairement à la Constitution. 

Dans ses articles, qu’il publiera quasi quotidiennement dans le journal à partir de 1943, Michel Chiha définira ses vues portant sur le système politique et économique du Liban. Il exposera des principes de base dont les grandes lignes continuent de sous-tendre la vie publique dans le pays jusqu’à nos jours, comme le note Michel Touma dans son ouvrage consacré à l’histoire du quotidien L’Orient-Le Jour, L’Orient-Le Jour, 100 ans ou presque. La construction de l’édifice libanais au lendemain de la proclamation du Grand Liban, fournit une riche matière pour ses éditoriaux, mais ses écrits dépassent souvent l’actualité ponctuelle pour aborder des considérations d’ordre général aussi variées que l’essence de la politique, le phénomène du pouvoir, l’organisation et le rôle de l’État, la vocation du Liban dans le monde, les relations internationales, le citoyen et ses droits, la morale, ou la civilisation…

En 1935, il publie son premier ouvrage, qui sera son unique recueil de poèmes, La Maison des champs.

L’indépendance du Liban, en 1943, constitue l’aboutissement des efforts menés par Michel Chiha depuis trois décennies. Mais, en dépit de la rupture politique avec la France, il ne se départira jamais de son attachement à la culture française. Il devient l’éminence grise du régime avec l’accession de Béchara el-Khoury au pouvoir, sans pour autant renouer avec une carrière politique, en dépit de sollicitations incessantes et de ses liens familiaux avec le chef de l’État. Ces liens ne l’empêcheront d’ailleurs pas de mener campagne contre la corruption administrative et les mœurs politiques de l’époque… qui n’ont pas beaucoup changé depuis… 

Les dix dernières années de sa vie seront consacrées à la consolidation, par le biais du même génie polyvalent, et notamment à travers des conférences au Cénacle libanais de Michel Asmar, à consolider l’indépendance du pays, notamment après la création en 1948 de l’État d’Israël, dont il mettra en exergue le danger pour la formule libanaise à plusieurs reprises. Il continuera également à faire bénéficier l’État de son expérience dans les domaines économiques et financiers, principalement en ce qui concerne les problèmes monétaires. 

Il meurt le 29 décembre 1954, à l’âge de 63 ans. 

II – La pensée et l’œuvre

Michel Chiha laisse derrière lui une œuvre cohérente et consistante, constituée principalement d’éditoriaux et de conférences. 

Il est possible de dégager des axiomes fondamentaux de sa pensée politique, qui vise, in fine, à consacrer le périmètre de la souveraineté du Liban. 

A – L’histoire, la géographie, le vivre-ensemble

L’on notera une fois de plus qu’il est peu commun pour un journaliste, qui travaille dans l’instant, de s’élever au-dessus de l’actualité pour offrir une réflexion transcendante et durable. En ce sens, Chiha est beaucoup plus philosophe et essayiste qu’éditorialiste. Son espace-temps est celui du devenir de la Cité dans l’Histoire, dans une perspective hégélienne, au-delà des contingences de l’actualité immédiate. Si bien que ses réflexions, qui ont plus d’un demi-siècle, semblent résister à la patine du temps, immuables. 

La pensée de Michel Chiha repose sur une série de principes, d’axiomes fondamentaux qui se complètent au sein d’une pensée organisée, et que je tenterai à présent de résumer. Il faut toutefois retenir que la valeur première au sein de ce système demeure la liberté, suivie de la modération. Il faut sans doute y voir, une fois de plus, l’influence de la culture occidentale, et probablement britannique. 

Chez Chiha, la vocation du Liban découle en grande partie de sa géographie, de son histoire et de la volonté de vivre ensemble. Aussi dresse-t-il dans ses écrits rien moins qu’une géopolitique du pays du Cèdre. L’histoire et la géographie forment les deux composantes naturelles, donc obligatoires, de toute nation ; le vouloir-vivre en commun constitue, lui, la composante humaine à caractère volontaire, dit-il. Ces trois composantes réunies donnent à la nation son plein déploiement. Ils sont essentiels à tout fondement national ou patriotique, et constituent, de ce fait, les impératifs catégoriques de sa pensée politique, comme le note le journaliste et essayiste Hani Safi dans sa monographie consacrée à Michel Chiha, La conception du Liban: dans les écrits de Michel Chiha

Comme pour nombre de penseurs libanistes, à l’instar de Jawad Boulos par exemple, Chiha estime que la géographie a des exigences et impose des devoirs au Liban. « Le Liban ne peut pas ignorer les devoirs que la géographie lui impose », dit-il. C’est de là que provient l’idée de la culture du lien, reprise et actualisée ses dernières années par feu Samir Frangié, face à la culture de l’exclusion. Si pour Chiha, le vouloir-vivre en commun des différentes communautés libanaises est nécessaire pour l’édification de la patrie ; Frangié tentera de pousser plus loin l’idée du vouloir-vivre ensemble en mettant le citoyen, et non plus la communauté, au centre, ce qui n’aurait pas déplu à l’éditorialiste du Jour.  

Le Liban a ainsi inéluctablement un rôle « de liaison entre des civilisations divergentes ». Asiatique, au centre du monde, il est ouvert, par son vaste littoral, à la Méditerranée qui le relie à l’Europe et à l’Afrique, et lui donne de plus un accès direct aux Amériques. Cet emplacement géographique lui impose ainsi un rôle de conciliateur entre les différentes civilisations, philosophies, ethnies, mœurs et religions.  

Pour Chiha, la présence du Liban ne se limite pas à son territoire exigu de 10 452 kilomètres carrés. Elle dépasse les frontières nationales et englobe la diaspora implantée aux quatre coins du monde : « Le Liban est un petit pays ; mais, pour ne rien dire de son histoire, sa géographie est plus vaste que celle d’Homère »  

Mais ce n’est pas tout, car la géographie ne détermine pas seulement la place du Liban dans le concert des nations. Elle a des effets directs sur le visage culturel du pays, carrefour de la rencontre entre l’Occident et l’Orient. Sur le plan politique, le Liban doit en effet conjuguer entre le libéralisme méditerranéen et occidental et le despotisme oriental. Il en est de même sur le plan économique, entre dirigisme et libéralisme. La synthèse doit même s’opérer au sein de chaque individu, dit-il, anticipant sur la notion d’identité complexe qui sera, plusieurs décennies plus tard, au cœur de l’ouvrage d’Amin Maalouf, Les Identités meurtrières. Nous ne sommes pas loin non plus de ce qu’un autre philosophe du libanisme, Kamal el-Hajj, définira quelques années plus tard comme la « naslamiya », cette rencontre entre la « nasraniya » et l’islam qui constitue l’âme libanaise. C’est, du reste, l’esprit du pacte national libanais.  

Ce rôle de conciliation est fondamental dans la pensée de Chiha et revient comme un leitmotiv dans nombre de ses éditoriaux. « Le Liban est une belle et noble tentative de cohabitation paisible des religions, des traditions, des races », un « pays de minorités confessionnelles associées ». « C’est son visage providentiel. Ce visage, il le doit à la géographie et au relief physique avant de le devoir à l’histoire. C’est un phénomène naturel », dit-il. 

Chiha insiste également sur l’importance du passé dans la vie d’une entreprise ou d’un pays, ce qui, à n’en point douter, n’est pas dépourvu d’intérêt pour une entité nationale comme le Liban, en pleine mutation et qui demeure toujours à la recherche de son équilibre interne. « La volonté louable de s’adapter au présent ne doit pas faire oublier le passé (…). On s’expose aux regrets quand on méprise l’histoire, parce que c’est le passé qui oriente l’avenir », souligne-t-il, en précisant que « le passé du Liban est quelque chose de beaucoup plus profond qu’on ne se le figure ».

L’histoire a donc aussi ses exigences et impose des devoirs au Liban, lesquels sont notamment de respecter la tradition et de mesurer la distance qui la sépare de toute innovation ; de savoir que le Liban fait partie du patrimoine de l’humanité civilisée ; de savoir tirer de l’histoire des raisons de nous ennoblir et de nous unir ; de concevoir l’avenir tout en s’inspirant du passé et de ses leçons, etc. 

Cette géohistoire, dans le respect à la fois de l’espace et de la tradition, débouche sur la conception du Liban comme « pays-refuge » pour les minorités, à travers les siècles, loin des tyrannies diverses. « Le Liban est un pays de minorités confessionnelles associées, écrit-il. Toutes les minorités doivent y trouver leur place et obtenir leurs droits. C’est la raison d’être de ce pays et c’est son originalité (…). Tout ce qu’on demande aux uns et aux autres, c’est de se comporter en bons Libanais. À tous ceux qui le méritent, le Liban offre une patrie. Il l’a toujours fait. Il le fera toujours ». 

Mieux encore, l’histoire et la géographie ont voué le Liban à la liberté ; il ne saurait vivre sans elle. « Le Liban a une vocation particulière pour la liberté. On peut dire qu’il est né d’elle et pour elle », dit-il. La liberté constitue donc le fondement de l’édifice libanais. Elle est d’abord physique, d’expression, de conscience, de pensée, et ensuite économique. Il existe un lien très étroit entre les libertés politiques et les libertés économiques ; là où les libertés politiques n’existent pas, les libertés économiques sont abolies, et réciproquement. De ce fait, le Liban, qui est né de la liberté et pour la liberté, ne saurait vivre sans libertés politiques et économiques, note Hani Safi.

Le Liban, du fait de sa géographie, de son histoire et de son pluralisme, se trouve tout entier tourné vers la liberté, que son indépendance est soucieuse de préserver au sein d’un monde arabe où l’autorité est la valeur première. C’est même l’intérêt du monde arabe que de protéger cette particularité libanaise, souligne-t-il. « L’intérêt du monde arabe tout entier est que nous lisions tous les livres pour lui, et que, pour lui, nous assimilions toutes les connaissances. L’intérêt du monde arabe est que nous entrions en conversation facile avec l’univers, pour mieux le servir. Notre mission éternelle est là. Notre richesse est là », dit-il. 

Le Liban est donc « au cœur du monde arabe, un facteur d’équilibre, de lien » et, « dans le Proche-Orient, dans le Moyen-Orient tout entier, c’est l’intérêt des hommes d’État dignes de ce nom de désirer que le Liban reste indéfiniment ce qu’il est ». À travers ces lignes, apparaît clairement cette volonté de sanctuariser le Liban, à l’indépendance fragile, comme un espace irréductible de liberté.    

Cette vocation de « pays refuge » et de « refuge des minorités confessionnelles » implique que le Liban doit être « un pays où tout est équilibre et mesure », et il ne saurait être « un pays à coups de tête et à coups d’État ». « Ici, tout doit être mesure, équilibre, tolérance et raison », dit-il. 

B – Le rôle fondamental du Parlement

Pour Michel Chiha, ce souci d’équilibre et de tolérance doit se traduire par la mise en place d’une Assemblée nationale dynamique, productive, et représentative, qui soit, surtout, un lieu d’échanges et de collaboration entre les différentes composantes communautaires du pays. Si le Parlement ne parvient pas à assumer un rôle de rassembleur entre les communautés et de catalyseur des liens entre elles, les positionnements confessionnels et l’extrémisme prennent alors le dessus. 

« La Chambre des députés, chez nous, souligne Michel Chiha, avant d’être l’expression d’une démocratie, est le lieu de rencontre de communautés confessionnelles associées. Elle est la manifestation officielle du vouloir-vivre en commun, de la volonté de gestion commune de l’État. Si nous en sortons, nous tombons instantanément dans les assemblées religieuses. La Chambre des députés, au Liban, représente au fond un aspect original du fédéralisme ».

Afin d’éviter les dérives sectaires et dans le but d’empêcher une montée aux extrêmes, Chiha souligne constamment son attachement à ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui le confessionnalisme politique, ou le partage des pouvoirs, législatif et exécutif, entre les différentes communautés. 

Pour lui, « toucher, au Liban, à la représentation politique à base confessionnelle, c’est susciter les associations confessionnelles à base politique ». « Le Liban ne doit pas avoir honte de son système », souligne-t-il, précisant qu’« en donnant pour fondement à sa vie politique la représentation confessionnelle, le Liban a mis en évidence, plus qu’ailleurs, la primauté du spirituel ». Le système confessionnel permet de « marquer davantage sa volonté d’équilibre et de justice » et d’« apaiser des minorités inquiètes », note-t-il. 

Cette option chez Chiha n’est pas étonnante. Farouche partisan de la liberté, il ne saurait proposer un régime politique pour le Liban autre que la démocratie ; mais il doit aussi choisir le plus adapté. La société libanaise étant plurielle, c’est donc la démocratie « consociative » qu’il adopte, pour protéger toute minorité de la domination d’une quelconque majorité, loin de la loi du nombre ; sans quoi c’est l’esprit même de la démocratie libanaise qui est menacé. Une approche qui sera suivie des années plus tard par l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine dans son Testament.

Cependant, s’il convient que le confessionnalisme est un phénomène de base dans la structure libanaise, Chiha refuse de préserver indéfiniment ce dernier. Au terme d’une évolution qui permettra au citoyen de placer son appartenance libanaise au-dessus de son appartenance communautaire, le confessionnalisme pourra être dépassé. En attendant ce changement en profondeur, abolir le confessionnalisme politique serait dangereux pour le pays. La vision de Chiha rejoint notamment celle de l’imam Chamseddine, du patriarche Sfeir ou du constitutionnaliste Hassan Rifaï, qui considèrent que, contrairement aux accords de Taëf, il convient d’abolir le confessionnalisme des esprits avant de modifier le système.       

Autant Chiha est soucieux de protéger les minorités confessionnelles de toute injustice, autant met-il en garde, en revanche, contre les dérives sectaires et populistes. Bâti sur un compromis, du fait du pluralisme, et sur un équilibre fragile, le Liban doit faire le choix de la modération et s’éloigner de toute forme d’extrémisme, de fondamentalisme, mais aussi du matérialisme, de la tyrannie, de la monarchie, du féodalisme, de l’absence des partis politiques et de la démagogie. Les Libanais doivent s’en préserver, parce qu’une fois advenus, ces périls façonneraient le Liban à leur image : un pays qui réfute le spiritualisme, la démocratie et la liberté, et qui rejette la paix, l’équilibre et la modération. Ce nouveau visage que prendrait alors le Liban ferait, sans doute, perdre à notre pays sa vocation et sa mission, du fait qu’il contredirait les fondements mêmes de la patrie, précise Hani Safi. 

Pour assumer sa vocation, être fidèle à sa raison d’être, le Liban a besoin « d’hommes politiques intègres et d’hommes d’État », plutôt que d’hommes politiques qui « ne veulent plus être que des hommes d’affaires ». Il déplore dans ce cadre que « l’Exécutif contribue à ruiner le pouvoir législatif, lui-même congénitalement médiocre et fragile », et souligne que la Chambre a pris « la mauvaise habitude de travailler peu, quand elle travaille, et d’être la moitié de l’année en vacances ». « Une partie des députés est compétente, mais elle est fort occupée à des affaires personnelles ; l’autre partie est incompétente et fort occupée elle aussi. » 

Il critique aussi dans ce cadre le suivisme aveugle à l’égard des leaders et responsables politiques. « Dans les pays les plus avancés, on obéit scrupuleusement et on se soumet strictement à des disciplines rigoureuses, mais ce sont aussi les pays où l’on sait dire “non” avec le plus de force et d’assurance », dit-il. 

La déliquescence de la classe politique amène l’éditorialiste du Jour à poser, par extension, le problème fondamental de l’éducation du citoyen libanais, le niveau et la qualité de l’éducation étant une condition nécessaire, mais certes pas suffisante, pour modifier et améliorer les pratiques et coutumes politiques dans le pays. Ses observations sur ce plan, il les étend d’ailleurs, au-delà du Liban, à l’ensemble des pays de la région : « Un peu partout en Orient, souligne-t-il à ce propos, l’éducation du citoyen, de l’électeur et du législateur reste à faire. » 

Pour lui, « la réforme essentielle à laquelle le Liban doit aspirer, c’est une réforme morale » qui devrait commencer, comme point de départ, par une « meilleure formation de l’enfant ». « On ne change pas aisément un homme de trente ans, ni de vingt. Les habitudes prises à vingt ans sont installées pour la vie. Et si le goût du désordre est acquis et le mépris des lois, on en a pour l’existence entière », dit-il, en mettant en exergue l’importance de la qualité, de l’excellence, de l’enseignement : « Si l’enseignement n’est pas qualitatif au Liban, mieux vaut qu’il ne soit pas » car pour un petit pays comme le Liban, « c’est par la qualité qu’il justifie sa présence et son avenir ». Le salut du Liban est, de ce fait, lié « à la qualité en toute chose ».

Michel Chiha pousse sur ce plan sa logique jusqu’au bout et la place à un tout autre niveau en préconisant la formation d’un « cercle d’intellectuels libanais » qui soit « un lieu de rencontre et d’étude (…), un lieu de libre-échange de la pensée et des connaissances », de manière à permettre au Liban d’assumer pleinement sa vocation dans son environnement régional. Dans cette optique, un renouvellement plus ou moins fréquent des élites nationales paraît nécessaire, et donc un changement dans le comportement civique de la population s’impose : « Si nous n’élevons pas le niveau moral de ce peuple libanais aux éléments si divers, nous n’aurons rien fait. Nous n’avons rien fait si nous ne renouvelons pas, en les multipliant, ses élites. » 

C – L’économie libérale et le conflit avec la Syrie

L’économie tient également une place fondamentale dans l’œuvre de Chiha. Elle a des devoirs envers la société et la politique, lesquels sont de conserver le territoire national, de se subordonner au domaine supérieur de l’esprit, de sauvegarder la liberté, de s’identifier à la morale, de ne pas contredire la tradition et la réalité des choses. Car une économie excessivement politisée, une économie qui ne cherche que la prospérité matérielle dissociée de la morale, de la liberté et de toutes les choses de l’esprit, est une économie qui ruine le peuple au lieu de le secourir, comme le précise Hani Safi. 

L’économie libanaise étant largement basée sur l’extérieur, le Liban ne saurait se replier sur lui-même. Le capital économique du Liban, c’est le peuple et sa liberté, et non pas les ressources du sol. Aller contre ces réalités économiques profondes, c’est tuer le Liban économiquement, dit-il. 

Le fondateur du Jour se pose ainsi en farouche défenseur de l’économie libérale, affirmant que le Liban courra à sa perte s’il dévie de cette voie. « Un Liban étouffant économiquement dans les contraintes et les entraves, c’est un Liban qui, politiquement, se perd », et vouloir « l’incorporer plus étroitement à une économie continentale et protectionniste, c’est le détruire », souligne-t-il. Il se prononce sans détour contre l’économie dirigée, fondée sur le dirigisme d’un pouvoir central omnipotent, affirmant à ce propos que lorsqu’on « travaille pour l’État, quand c’est à l’État que reviennent les profits et quand c’est l’État qui paie et qui bouche les trous, on peut tenir pour probable qu’il y aura peu de bénéfices et que les dimensions des trous iront grandissant ».

C’est cet attachement farouche à l’économie libérale qui amène Michel Chiha à adopter une attitude ouvertement critique à l’égard de la Syrie lorsque Damas tente, au lendemain de l’indépendance du Liban, d’imposer aux Libanais un système d’économie dirigée qui soit en phase avec l’économie syrienne. « Lorsque la Syrie demande au Liban de garantir en fait sa monnaie et d’unifier en tout sa législation économique avec la sienne, c’est une prétention qui va si loin et qui touche au politique de si près que l’étonnant serait que le Liban y consentît. Le Liban s’est assez battu pour ses libertés essentielles pour ne se décider en aucun cas à les sacrifier pour un caprice », dit-il.

Pour Chiha, le différend entre les deux pays ne se pose pas uniquement en termes d’intérêts économiques contradictoires, mais il a trait surtout à un choix de modèle de société. Il souligne ainsi que « l’autarcie illusoire vers quoi le gouvernement syrien veut progresser est le chemin même de la décadence (…). On ne peut plus vivre derrière des murs et dans la solitude ». « Sous couleur d’économie dirigée, c’est un recul de toute la vie sociale vers quoi l’on va chez nos voisins », ajoute-t-il dans un autre article. 

En juillet 1951, Chiha dénonce sans détour « un diktat économique syrien », soulignant que « personne n’est prêt à le subir au Liban ». Il déplore le fait que « la Syrie est déterminée à défendre un protectionnisme dont seule la longue expérience montrera la vanité ». « La Syrie, pour gêner le Liban, s’est entourée elle-même d’une muraille de Chine. La muraille de Chine, construite depuis deux ou trois ans, s’écroule en maints endroits et les brèches ne s’y comptent plus », ajoute-t-il en 1954. 

Un mot encore sur le problème palestinien et les conséquences de la création de l’État d’Israël, qui ont été très largement commentés et analysés par Michel Chiha dans une série d’éditoriaux pendant de nombreuses années. Il voit clairement le danger dès 1945 et se montre particulièrement critique à l’égard du projet sioniste de fondation d’un foyer national juif en Palestine, sans pour autant verser dans l’antisémitisme et se laisser entraîner dans des positions antijuives. 

Chiha réfute au fil des ans les arguments avancés pour justifier le projet sioniste et perçoit toute l’ampleur de la catastrophe avant qu’elle n’ait lieu. « Ce qu’on voit aujourd’hui annonce tragiquement ce qui doit venir. C’est partout la haine et le meurtre (…). L’hypothèse la plus probable pour la Palestine, au cas où les puissances s’obstineraient dans leur décision, c’est une guerre de Cent ans, avec des répercussions fréquentes et peut-être très étendues en Occident », écrit-il en 1947. 

 « Il faut que les pays arabes se souviennent qu’ils ont en face d’eux une organisation juive mondiale, souligne-t-il le 18 mai 1948. (…) Avec l’État d’Israël, présent et ramifié dans tous les pays, il est facile d’imaginer ce que serait la pression politique, économique, sociale, humaine que les pays arabes auraient à subir. Toute la force mondiale d’Israël (…) convergerait sur les pays arabes et sur leur asservissement économique en vue d’une domination politique future », dit-il. 

Les graves retombées de la création d’Israël sur le Liban ne lui échappent évidemment pas. Il relève, le 28 mai 1948, que « ce n’est pas un jeu pour un petit pays de sentir peser sur sa frontière un tel péril », ajoutant, à ce propos, que « d’immenses convoitises se développent déjà derrière le mur mitoyen mal affermi ». L’avenir ne le détrompera pas. 

Mesdames, Messieurs, 

Quelles leçons tirer de Michel Chiha ? Comme nous l’avons-vu, grand visionnaire, il reste plus que jamais d’actualité, plus d’un demi-siècle plus tard, alors que d’autres penseurs et auteurs, libanistes ou autres, n’ont pas été épargnés, eux, par l’usure du temps. 

Ses mises en garde contre les dérives politiques et sociétales, contre les idéologies, le totalitarisme, la démagogie, le populisme, la censure idiote et les censeurs pervers, la massification et la mentalité suiviste, le confessionnalisme, la marginalisation, la dérive autoritariste du pouvoir, le légalisme imbécile, la bureaucratie, la corruption, la mutilation du patrimoine architectural, culturel et linguistique et de l’environnement, la servitude volontaire, l’aventurisme aveugle, l’anarchie, la violence – tout cela continue de résonner parfaitement – et malheureusement – juste. 

La question se pose toutefois : si Chiha avait vu juste, le Liban, lui, est-il condamné à un éternel recommencement des mêmes erreurs ? La première leçon à tirer de Michel Chiha est la suivante : un peuple qui ignore son histoire et son passé n’a pas d’avenir. Il est voué à rester prisonnier de ses tares, à être victimes de ses propres iniquités et fourberies. Ce n’est pas pour rien que le pari de Chiha est sur la culture, et plus précisément sur l’éducation. Je m’avance, dans ce cadre, à poser la grande question du livre d’histoire, alors que nous savons combien les pays mal intentionnés à l’égard du Liban se livrent en permanence, avec des appuis locaux, à une réécriture permanente de l’histoire du pays. Un peuple amnésique est trop occupé à lutter pour recouvrer la mémoire – ou s’en créer de nouvelles, le cas échéant, ce qui n’est pas sans poser problème lorsqu’il s’agit d’un pays pluraliste– afin de penser à son avenir. 

De l’œuvre de Chiha, il est possible de tirer une sorte de tablette virtuelle de principes généraux qui pourraient résumer en quelque sorte l’âme libanaise, sans dogmatisme, sans monolithisme : la recherche de l’entente et de la meilleure représentativité, toujours sous les cimes de la liberté, pour préserver la pérennité, le vivre-ensemble et la paix, et pour être fidèle à la vocation historique et culturelle du Liban souverain et indépendant. 

Cette vision du Liban est atemporelle. Il n’en reste pas moins que, dans la réalité, elle est constamment remise en question, menacée, combattue, agressée, assassinée. Le pari de la concorde et de la paix, et son corollaire naturel, celui de la citoyenneté, sont plus que jamais incertains. Pire encore, la liberté et la souveraineté, qui sont au centre de l’œuvre de Michel Chiha, sont plus que jamais compromises aujourd’hui, dans un pays pris en otage entre les velléités impérialistes de ses voisins d’une part et l’incurie, le manque de courage et l’inconscience de sa classe politique de l’autre.        

Les atteintes répétées à la Constitution, les blocages institutionnels et autres tiers de blocage au nom du « pacte », les lois électorales scélérates exploitant les sentiments des minorités à l’aide de votes préférentiels, le culte de la personnalité similaire à celui de l’Italie fasciste des années 30 avec des « leaders historiques » exaltés qui se prennent pour des demi-dieux et qui manipulent le sentiment confessionnel à des fins d’enjeux de pouvoir, la fascination pour des modèles de régimes totalitaires régionaux et internationaux qui n’ont rien à faire avec le modèle libanais, le culte du compromis érigé en dogme en dépit du bon sens et aux dépens de tous les principes, le fromagisme inqualifiable des dirigeants politiques aux dépens de la santé et de la sécurité des citoyens, l’effondrement total de toute civilité, des repères et des valeurs morales au sein de la Cité… Tout cela, Chiha l’humaniste ne l’aurait certainement pas supporté.        

C’est pourquoi, pour citer Michel Chiha, l’être libanais est aujourd’hui plus que jamais en « état de résistance » culturelle – terme qui ne déplairait pas à un autre de mes maîtres, le père Sélim Abou. Une résistance que chaque citoyen poursuit à sa façon, en faisant la promotion de la liberté contre l’asservissement, de l’excellence contre la médiocrité, de la modération contre les boutefeux en tous genres, de la culture du lien contre celle de l’exclusion, du courage contre la lâcheté, de la paix contre la violence, et de l’individu contre les hordes barbares.  

Oui, une résistance : en attendant de pouvoir enfin, un jour, bientôt je l’espoir, par fidélité pour Michel Chiha, et pour conclure sur une note d’espoir, reparler d’évolution.    

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Bibliographie

Œuvres de Michel Chiha

Politique intérieure, Beyrouth, Éditions du Trident, 1964.

Palestine, Beyrouth, Éditions du Trident, 1969. 

La Maison des champs, suivie de Poèmes inédits, Beyrouth, Imprimerie catholique, 1965. 

Essais, Beyrouth, Éditions du Trident, 1950. 

Visage et présence du Liban, Beyrouth, Cénacle libanais, 1964. 

Lebanon: a rapid survey of Lebanon, yesterday and today in sixty-four photographs, Paris, 1948. 

Liban d’aujourd’hui : 1942, Éditions du Trident, 1949. 

Variations sur la Méditerranée, Beyrouth, Fondation Chiha, 1994. 

Images du Liban : un aperçu en soixante-quatre photographies du Liban d’autrefois et d’aujourd’hui, Paris, Éditions Lumière, 1948. 

Propos d’économie libanaise, Éditions du Trident, 1965.

Plain-chant, propos dominicaux, Beyrouth, Éditions du Trident, 1954. 

Autres ouvrages 

SAFI, Hani, La conception du Liban dans les écrits de Michel Chiha, Beyrouth, 2001. 

SALEM, Jean, Introduction à la pensée politique de Michel Chiha, Beyrouth, Librairie Samir, 1970.

RABBATH, Edmond, La formation du Liban politique et constitutionnel, Presses de L’Université libanaise, 1986. 

TOUMA, Michel, L’Orient-Le Jour, 100 ans ou presque, Beyrouth, L’Orient-Le Jour, 2014.


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