L’Envers du Paradis, ou le Diable au Verbe 

Michel HAJJI GEORGIOU

26/04/2018

Allocution prononcée à la table-ronde autour de l’ouvrage de Najib Liyan, L’Envers du Paradis, à l’Ordre des avocats. 

Mesdames, Messieurs,

C’est avec un mélange certain de curiosité et d’excitation que j’ai dévoré, presque d’une seule traite, l’ouvrage de Najib Liyan, L’Envers du paradis. J’avoue avoir été conquis par un style singulier, qui dénote la profonde érudition de son auteur, mais aussi son éclectisme, sa polyvalence – et même parfois aussi son ambivalence. 

Dans une mondialisation qui a, comme il le dénonce d’ailleurs dans les dernières pages de son livre, réussi à tout uniformiser et tout ringardiser, la prose de Me Liyan réussit le tour de force d’être authentique. Pour emprunter un lexique plus proche du sien, cette prose constitue un véritable coup de boule dans les valseuses d’une sphère littéraire écrasée, au Liban très certainement, mais aussi partout ailleurs, par les clichés infects et le politiquement correct. 

Le souffle épique de L’Épopée de Gilgamesh y côtoie le gentleman-cambrioleur Arsène Lupin et le vrai héros de tous les temps, Bob Morane ; un Rocher de Tanios made in Zahlé  – je tiens à souligner combien cette description du vieux Zahlé est exquise, une véritable prouesse –  une version locale du Da Vinci Code ; la candeur un peu canaille de Truffaut ; l’exhibitionnisme morbide d’un Malaparte et les outrances langagières d’un Vernon Sullivan ou d’un Charles Bukowski ; la quête rimbaldienne et baudelairienne insaisissable de la Beauté les bas-fonds des truands et des catins de François Villon ou Pierre Louÿs. La Chute inéluctable d’Albert Camus y fusionne avec l’interminable Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, non sans une pointe de dialogues à la façon du grand Michel Audiard. Nous sommes pris dans la tourmente d’un monde glauque, chthonien, où, pour conjurer le Styx, la barque du héros de Najib Liyan, cet autre lui-même, chavire de ville en ville et de corps en corps. Aldous Huxley ne se posait-il pas la question de savoir si la terre était l’enfer d’une autre planète ?

Avec la verve des grands conteurs, un tempérament impétueux et une forme souvent provocatrice et licencieuse, Najib Liyan se livre dans son roman à une radioscopie de la tératologie humaine, dans toute sa splendeur et sa décadence, de Zahlé à New York en passant par Beyrouth et Paris, à travers les ancêtres, les parents, les amis, les femmes et les siècles. Nous l’accompagnons, au fil de la lecture, à travers ce qui ressemble à une véritable carte du tendre, pour citer votre chanteur préféré, Moustaki : « Ainsi commence le voyage/Semé d’écueils et de mirages/De l’amour et de ses tourments ». Ou plutôt, dans ce qui ressemble à véritable voyage au bout des neuf cercles concentriques de l’Enfer. De l’extase à la pourriture, de l’ivresse aux vomissures, de l’espoir à la déchéance, tout est dit sans hypocrisie, sans faux-semblants, parfois même avec une crudité déroutante. 

Pris dans cet impitoyable maelström, le Bateau-ivre entrevoit quelquefois des éclats de lumière, qui filtrent à travers les fêlures… elles ont pour nom Maya, Natasha, Murielle ou Judy. Mais elles ne sont là que pour rappeler au protagoniste sa condition de damné, comme si l’extrême douceur devait toujours se conjuguer avec une amertume immanente. Nous sommes au cœur d’une véritable tragédie, celle d’un espoir impossible. Mais « il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris » pour citer Camus et Le Mythe de Sisyphe.  

Un passage du roman me paraît mériter, à cet égard, une attention toute particulière.

À l’aube de la guerre civile, la nuit du 12 au 13 avril 1975, le jeune protagoniste, encore adolescent, est initié à la haine par une jeune Russe, Natasha, dont les grands-parents ont été assassinés par le régime communiste et qui rêve de vengeance.  

« C’est bon de haïr. Quand tu hais, tu vis », lui dit-elle, avant de le posséder, aussi bien au sens propre que figuré. Et, après cette possession, elle ajoute, souveraine, en l’invitant à le retrouver au plus vite dans sa chambre d’hôtel : « I think that we can love and hate together/Je crois que nous pourrons aimer et haïr ensemble ».

Mais la guerre éclate et l’initiatrice à la hainamoration s’enfuit, déterminant un pattern qui sera reproduit ensuite plusieurs fois, celui du désir fusionnel toujours impossible. C’est là le moment initial de la Chute, de la fin de l’adolescence et du passage à l’âge adulte, et du paradis perdu de l’insouciance vers l’immanence de l’enfer sur terre, comme disait George Steiner.

Le binôme haine/amour reviendra comme un leitmotiv durant tout l’itinéraire du roman, s’associant à la nostalgie de ce qui était. Le Paradis perdu est successivement la Zahlé d’antan, aussi bien celle de la résistance qui est passée dans la tradition verbale convoyée par Jeddo que celle de l’enfance et de l’innocence ; le Beyrouth de naguère, paradis perdu cosmopolite et pervers détruit par la guerre et ses hordes de fous ; le Paris d’antan que le jeune héros découvre comme Brassens dans les Ricochets, ou encore le New York des années 1980, « capitale culturelle du monde ». Ou encore la nostalgie de ce qui devrait être et qui a été avorté, à savoir le rêve de « l’État chrétien » de Bachir Gemayel.

La perte constante du paradis, tantôt au temps, tantôt à l’Autre, défini comme l’ennemi identitaire, tantôt à la culture de la massification par le biais de la mondialisation, parsème en effet cet ouvrage, et le seul port d’ancrage du héros face à cette angoisse de perte semble être la liberté d’aimer et de haïr passionnément. Nous sommes au cœur du Jardin d’Eden de L’Homme au Cœur Blessé où rôde sans cesse le spectre de l’absence.

Je vous rassure, cher Najib, je ne poursuivrai pas plus loin ma psychanalyse sauvage de votre œuvre, qui mérite d’être prise avec la maestria brutale que vous y déployez sur le plan des mots et des images : sans concessions, et, encore une fois, sans hypocrisie. Un témoignage sincère d’une souffrance qui doit devenir Verbe.      

Mais un mot encore sur le fond du problème soulevé par le livre – les chrétientés orientales.  

Mesdames, Messieurs,

Je reste persuadé pour ma part que L’Envers du paradis n’est pas une fatalité, et que nous pouvons vivre ensemble, chrétiens et musulmans, égaux dans nos droits et nos devoirs et différents dans nos appartenances religieuses. Je reste convaincu que les chrétiens doivent revenir à l’essence du message évangélique, qui est d’apprendre aux hommes à vivre ensemble et en paix, et à rejeter toute instrumentalisation de la religion visant à créer des identités closes, qui, très vite, se transforment, comme l’a montré l’expérience de la guerre, en « identités meurtrières ».

Plus que jamais, il est nécessaire de dépasser les frontières confessionnelles établies pour unifier les efforts entre modérés de toutes les communautés face aux extrémistes de toutes les communautés et conjurer ensemble la montée aux extrêmes des identitaires partout dans le monde. 

Permettez-moi dans ce cadre de citer quelques mots écrits par mon ami Samir Frangié qui a, jusqu’au bout, refusé de céder face à la violence :  

« Il nous faut rompre avec la culture de la violence que nous partageons, sans même en avoir conscience, avec les extrémistes de tous bords que nous cherchons à combattre. Nous partageons avec eux le refus de la diversité qui est le propre des sociétés humaines, diversité sociale, culturelle, religieuse, ethnique, linguistique… Nous partageons avec eux cette « peur de l’autre » qui justifie les replis sur soi et légitime le recours à la violence. Nous partageons avec eux le fait d’avoir détourné la religion de sa fonction essentielle qui est d’apprendre aux hommes à vivre ensemble et en paix pour l’instrumentaliser à des fins politiques. Nous partageons avec eux cette vision binaire d’un monde divisé en deux camps, le camp du bien auquel nous appartenons nécessairement, et le camp du mal qui regroupe tous nos adversaires.

Cette rupture pourra nous permettre de refonder notre vivre-ensemble sur de nouvelles valeurs. À la haine, l’égoïsme, la cupidité, l’arrogance, devraient se substituer la solidarité, le don, la gratuité, l’empathie, la non-violence… Ces nouvelles valeurs devraient nous permettre de redonner vie à cette expérience unique du vivre-ensemble que le Liban a connue et qui prend aujourd’hui, avec la violence qui ravage notre région et s’étend à l’Europe et à l’Afrique, une dimension nouvelle.

Cette rupture avec la culture de la violence, dominante depuis plus d’un demi-siècle déjà, ne relève pas d’un choix politique, mais d’une nécessité de survie.

Cet appel pour une nouvelle culture s’adresse à tous les Libanais, même à ceux qui continuent de croire en la vertu de la violence et commencent seulement aujourd’hui à découvrir le coût exorbitant de leur choix.

Il est grand temps, après toutes ces années de violence, de mesurer le bénéfice insoupçonné que pourrait nous procurer la non-violence. »

Mesdames et Messieurs, 

Pour citer encore une fois Moustaki : « Quand tout semble à la dérive/Le fleuve roule son eau vive/Et l’on repart à l’infini/Où l’on découvre au bord du Tendre/Le jardin où l’on peut s’étendre/La terre promise de l’oubli ». 

C’est à ce prix-là celui du renoncement à la haine et à l’identitaire, qu’est, je crois, le paradis. 

Je vous remercie


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