Michel HAJJI GEORGIOU
08/11/2018
Allocution prononcée lors de la conférence organisée par éditions L’Orient des Livres autour de la réédition du livre de Samir Kassir La Guerre du Liban au Salon du Livre francophone – BIEL.
Mesdames, Messieurs,
C’est avec beaucoup d’émotion que nous rendons hommage ce soir à la mémoire de Samir Kassir à l’occasion de la réédition de son ouvrage de référence sur la première partie de la guerre du Liban, paru à l’origine aux éditions Karthala-Cermoc en 1994 – dans le cadre de cette table-ronde avec la participation de Gisèle Khoury, journaliste et veuve du grand historien, de l’anthropologue Franck Mermier, et des politologues Ziad Majed et Wissam Saadé.
Cela fait plus de 13 ans que cette continuation de la guerre par divers moyens nous a arraché la plume, le génie et la vision stratégique de Samir, mais aussi sa chaleur, son humour et son humanisme.
Cet hommage cette année est d’autant plus important pour deux raisons. Les assassins de Samir sont aujourd’hui au pouvoir intramuros, ses ennemis idéologiques – le populisme et le fascisme – affleurent partout dans le monde. Or la pensée de Samir a toujours été un rempart contre la connerie. Puisse-t-elle continuer à être un talisman, un garde-fou contre toutes les dérives, toutes les tumeurs dont nous sommes actuellement témoins.
Comme il le note lui-même dans l’avant-propos de la première édition, Samir cherche, par un exposé fouillé et particulièrement riche et dense, à répondre à deux questions : comment le Liban entre-t-il dans la guerre et comment celle-ci se reproduit-elle, s’attardant sur les mécanismes du conflit pour mieux le comprendre et chercher, au-delà, une cohérence – car Samir était obsédé par la cohérence – à ce qui semblait être, pour les profanes, une cacophonie sanglante et hachurée en séquences incompréhensibles et inconciliables de la violence la plus brutale et la plus abjecte.
L’autre préoccupation qui a guidé le travail de Samir – il le dit lui-même – c’est le devoir de mémoire, sa conservation, dans la mesure où, souligne-t-il, « la tendance est à l’oubli » depuis la fin de la guerre. Ce n’est pas pour rien qu’il dédie son ouvrage à son père, Jean Kassir, et aux siens. Dans plusieurs interventions, notamment dans le cadre du Colloque Mémoire pour l’Avenir de mars 2001, Samir n’hésite d’ailleurs pas à mettre directement en cause le rôle du tuteur syrien dans la stratégie de « l’amnésie collective » sciemment entretenue pour jeter les bases d’une éternelle reproduction de la violence.
Il est vrai qu’il est difficile de dissiper ce sentiment tenace selon lequel, le Liban continue de vivre, depuis plus d’un demi-siècle, en état de guerre permanente, ponctué de trêves plus ou moins longues. Si bien que ses habitants se demandent encore quand cette descente au plus profond des neuf cercles concentriques de l’enfer va-t-elle enfin se terminer. Or il y a en effet de quoi s’inquiéter.
L’expérience des regroupements pluricommunautaires née du 14 mars 2005 a largement échoué pour une multitude de raisons endogènes et exogènes. Elle n’a en tout cas pas empêché le retour du naturel refoulé, celui des petites politiques sectaires, et chacun des zaïms communautaires a rapidement cherché, face à l’ampleur du désastre existentiel que constituait pour eux un tel rassemblement transversal, à recréer des lignes de démarcation communautaires.
Sur les ruines de cette expérience trône aujourd’hui le culte du chef sectaire « fort » au sein de cette communauté, reposant à son tour sur le verrouillage de l’union sacrée divine entre les principales composantes politiques de la même communauté-tribu, sur fond d’un discours mobilisateur sectaire sans précédent. Nous en sommes ainsi quasiment revenus aux mêmes formes de slogans, largement assumés par leurs auteurs, qui ont pavé la voie à la guerre de 1975.
Cette décrépitude politique et morale – qui s’appuie par ailleurs sur de puissants réseaux de corruption aux deux plans social et économique – reste chapeautée par une classe politique empêtrée dans une forme pathétique de servitude volontaire vis d’axes régionaux antinomiques. Une classe politique qui est, dans sa majorité, toujours plus ou moins la même depuis le début de la guerre civile, et qui continue de bénéficier d’assises populaires importantes, d’une part grâce au clientélisme sectaire, et, de l’autre grâce à une loi électorale monstrueuse et taillée à la mesure des petits calculs infra hégémoniques de ces barons.
Au-dessus de cette classe politique, à l’étage supérieur, au sommet de la tour, une milice qui promeut et exporte ouvertement le culte de la guerre préside aux destinées du pays. Les Libanais se retrouvent donc réduits à leur seule dimension communautaire, sans considération aucune pour leur dimension citoyenne. Ils n’existent qu’à travers le groupe auquel ils appartiennent. L’opinion publique n’est plus perçue que comme une masse qui ne s’exprime qu’à l’appel de ses chefs et qui n’a pas le droit à participer aux décisions qui l’engagent.
S’il est vrai que les Libanais, dans leur écrasante majorité, refusent toujours de recourir aux armes et qu’une société civile active reste mobilisée contre toutes les formes de violence, notamment contre les femmes et les minorités sexuelles, la tentation de l’indolente récupération par le système et ses vices n’est malheureusement jamais loin.

Quelle place subsiste-t-il encore, dans ce capharnaüm, pour une vision centrée sur l’individu, capable d’être l’artisan de sa propre histoire et de participer à définir les choix politiques qui l’engagent, et partant, à même de recréer, en même temps, de nouveaux liens de solidarité ? Pourtant, seul ce processus d’individuation, que défendait bec et ongles un autre Samir, Frangié, se trouve à même de mettre un terme à cette démarche réductionniste qui est au fondement même de la violence : réduction de l’individu au groupe auquel il appartient, puis réduction du groupe à un parti qui s’arroge le droit de le représenter au nom de la communauté, et enfin réduction du parti au chef qui le dirige.
Il est clair que l’une des principales portes de sortie est d’aborder la mémoire de cette guerre, car c’est le fait de réinvestir notre passé, non pas sous l’angle de l’entretien des mythes et de la réécriture permanente à des fins politiciennes et sectaires, mais sous celui de la connaissance et de l’analyse – et d’assumer la responsabilité de ce passé qui pourra nous donne la possibilité de nous engager pour l’avenir. Ainsi pourrons-nous dominer les peurs communautaires héritées du passé que nous continuons d’entretenir en ne recherchant plus la « sécurité » que procure l’enfermement dans une tribu qu’elle soit communautaire ou partisane.
L’oubli, l’ignorance, la violence.
À ce triptyque, il faut absolument répondre par une troïka formée du devoir de mémoire, de la recherche de la connaissance, et de la paix.
Dans ce cadre, il reste nécessaire de structurer enfin le chantier qui doit mener à la paix, la justice, la vérité et la réconciliation, comme le répétait inlassablement Samir Kassir.
Le livre de Samir, voire l’ensemble du legs qu’il nous a laissé, constitue sans aucun doute une pierre fondamentale à cet édifice.
Une pierre fondatrice.
Je vous remercie.
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