Michel HAJJI GEORGIOU
08/01/2019
L’Orient-Le Jour

« Le résistant silencieux ». Son plus jeune fils, feu notre collaborateur Rami Azzam, emporté il y a quinze ans par une crise cardiaque foudroyante à l’âge de 24 ans et dont le sens de la formule était vif et impitoyable, avait trouvé cette image succincte et sublime pour résumer toute sa complexité.
Né sous le signe de la résistance. Ainsi était en effet le professeur Pascal Azzam, 71 ans (Promo 66 du Collège Notre-Dame de Jamhour et doctorant en sciences économiques à Dauphine en 1974), qui s’en est allé lundi matin aussi humblement qu’il a vécu, sur la pointe des pieds, non sans livrer cependant une dernière joute titanesque, épique, avec l’une des formes les plus agressives de la maladie de Parkinson.
La résistance, Pascal l’avait épousée très tôt, sans compromis aucun, avec un don de soi, une abnégation intégrale, comme le fossoyeur des Tempêtes de Gebran Khalil Gebran, mais aussi avec l’espérance conquérante et indestructible du fervent chrétien. Aussi ne connût-il jamais, depuis sa prime jeunesse, le moindre repos, dédié de tout son être à son engagement pour la souveraineté, l’indépendance et la liberté du Liban. D’abord dans les rangs du Tanzym, dont il fut l’un des membres fondateurs et l’une des figures principales, puis dans ceux du Bureau central de coordination nationale qui organisa les manifestations favorables au gouvernement Aoun entre 1988 et 1990, avant de garder précieusement et de transmettre la flamme aux jeunes militants aounistes en quête de repères et de références courageuses durant les ténèbres de la répression orchestrée par l’occupant syrien. Après le printemps de Beyrouth et le retour de Michel Aoun, il intégra les rangs de la nouvelle structure du Courant patriotique libre pour poursuivre son action politique.
Partisan, certes, engagé toujours, Pascal Azzam fut néanmoins aussi toujours critique, intransigeant et insoumis lorsque les circonstances l’exigeaient. Un esprit vif et fougueux, en dépit de son calme olympien, et parfaitement libre. C’est surtout par sa grande âme et sa noblesse singulière que ce guerrier-patriote-missionnaire de l’ombre tailla une par une chacune des pierres avec laquelle il construit sa vie, fondant et protégeant comme un aigle royal une famille magnifique avec son épouse Régina Turkieh et ses trois enfants Élias, Rami et Nay – le tout savamment retranché derrière un silence imposant et contemplatif, une allure altière, un visage beau, serein, rayonnant. C’est sans doute ainsi qu’il aura également marqué des générations d’étudiants sur les bancs de l’université, en tant que professeur de sciences économiques et de gestion, depuis les années 1970, aussi bien à l’USJ qu’à l’USEK, l’UL ou La Sagesse.
Mais c’est sans doute les mots du poète, son fils Rami, qui rendront le mieux justice à la démesure discrète de Pascal Azzam. Dans son recueil de poèmes publié à titre posthume en 2003, Désormais je parlerai au vent, Rami nous livre un texte poignant sur son enfance, où il dévoile l’étendue de sa relation symbiotique avec ce père-modèle à la fois merveilleusement tendre et fait du bois incorruptible des Cèdres du Liban : « Il est trois heures de l’après-midi. Mon père revient. Je le vois se garer. Il ne se perd pas parce qu’il est fort et d’ailleurs, il est plus fort que l’ogre (imaginé par l’auteur-enfant à Feytroun, ndlr). Il est arrivé en tenant à la main une enveloppe: – Tiens, ça c’est à toi, fais-le ! Mon père m’avait introduit une fois de plus dans un monde mystérieux. Je l’ai fait, c’était un avion en caoutchouc avec une odeur exaltante. Mon père s’est alors baissé jusqu’à moi : – Tu vois cet avion, Rami, lance-le et il n’atterrira jamais, ça c’est toi, c’est ta vie. Souviens-toi, à chaque fois que tu verras ce ciel bleu, que l’avion vole là-haut. (…) Aujourd’hui encore j’y repense, et à chaque fois où je me retrouve déçu par les gens, mes amis ou mes amours, à chaque fois que la Beauté fout le camp, à chaque larme versée par mes os, je me dis que mon délicieux joujou, mon avion dans le ciel a fait un tour de plus cette nuit ».
Et, plus loin, Rami ajoute : « Si je suis loin un jour, je serai toujours avec toi. » Je n’oublierai jamais les mots de mon père. A l’intérieur de moi une paix… celle de mon âme. … Ce soir, inoubliable nuit, j’ai vu le ciel bleu de mon père. Ce soir, je dors tranquille. L’avion en caoutchouc a fait un tour de plus dans le ciel. »
Depuis lundi matin, l’enfant et son papa font de nouveau ensemble, réunis à jamais, main dans la main, quelque part dans les étoiles, ce monde meilleur pour lequel ils ont vibré ensemble sur cette terre, à coups d’inlassables tours de merveilleux avions en caoutchouc.

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