Michel HAJJI GEORGIOU
09/03/2020
C’est un chevalier perdu dans une Suède pestilentielle, existentielle, au Moyen Âge.
Entre une partie d’échecs avec la Mort et une danse macabre, Max Von Sydow, dans son cinquième film à peine, s’impose déjà comme la figure archétypale du Bergman de la seconde période, remplaçant au pied levé Gunnar Björnstrand ou Victor Sjöström, qui occupaient jusque-là cette place privilégiée dans l’univers du réalisateur suédois.
Le visage austère, livide, torturé, émacié, avec un regard clair et angoissé, comme s’il avait contemplé le néant et qu’il n’en était pas ressorti indemne, le jeune acteur a déjà l’air crépusculaire à 28 ans.
On ne peut pas s’aventurer chez Ingmar Bergman et en ressortir indemne.
Or c’est précisément Bergman, l’orfèvre des âmes tourmentées, qui va façonner Von Sydow. Sans se douter, probablement, que cet acteur suédois, né à Lund, ferait, quelque sept décennies durant, le tour du cinéma…
Car s’il faut souligner une caractéristique de Max Von Sydow, c’est bien son éclectisme.
L’homme pouvait tout jouer. Et il a tout joué. Sans exception.
Rien que ses collaborations avec Bergman entre 1957 et 1975 auraient suffi pour qu’il figure en lettres d’or dans la légende du cinéma.
Le grand maître suédois le met directement sur la ligne de front de ses pérégrinations métaphysiques, face au silence de Dieu, thème central de l’œuvre bergmanienne.
Il est ainsi successivement Antonius Block, le preux chevalier de retour de croisade, confronté au mutisme d’un Dieu introuvable dans l’Apocalypse, dans le fascinant Det sjunde inseglet (Le Septième sceau, 1957)…
L’illusionniste-charlatan Albert Vogler, lui-même silencieux, un faux prophète contraint de confronter sa dualité et la vérité dans Ansiktet (Le Visage, 1958)…
Ou encore Töre, le père chrétien lâché par Dieu face à la cruauté humaine après le viol et le meurtre de sa fille, et ravagé par le deuil et la vengeance au point de renoncer à son humanité dans Jungfrukällan (La Source, 1960)…
Il est également Martin, le mari désemparé, dépassé par les crises délirantes de sa femme borderline, impuissant face au néant total de la folie, dans le troublant Såsom i en spegel (À travers le miroir, 1961). Là aussi, Dieu est aux abonnés absents. Pas de transcendance, pas de mysticisme. Juste la folie…
Jonas Persson, le pêcheur tourmenté par l’angoisse de la bombe atomique et de l’absurdité du monde dans Nattvardsgästerna (Les Communiants, 1963), tente de recouvrer un contact avec l’invisible. Mais son recours, le curé de paroisse, dévasté lui-même par le doute, débouche sur la victoire du rien sur le tout — et le conduit au suicide…
Johan Borg, avatar de Bergman lui-même, poursuivi sur son île par ses démons et par les affres de la création, jusqu’à la dislocation psychique et des visions d’horreur dans l’extraordinaire et effroyable Vargtimmen (L’Heure du loup, 1968)…
Jan Rosenberg, le musicien Skammen (La Honte, 1968), reclus avec sa femme dans sa maison de campagne, faible, veule, nu face à la violence et à l’absurdité de la guerre, dans un monde où le Démiurge n’existe plus…
Enfin, Andreas Winkelman, un homme muré dans le silence, veuf, vivant en reclus sur une île battue par le vent et la solitude, incapable de communiquer avec l’autre et, partant, d’aimer, dans En passion (Une passion, 1969).
L’absence de Dieu n’est plus partout. Elle est en tout.
Faut-il donc s’étonner, après cette quête inexorable du Graal, que Max Von Sydow finisse par incarner lui-même Jésus dans The Greatest Story Ever Told de George Stevens (1965), sa première escapade hollywoodienne… ?
Mais la Terre promise de Californie ne tient pas vraiment toutes ses promesses, et Von Sydow se retrouve de nouveau au cœur du cinéma suédois, dans trois fresques épiques de Jan Troell sur les mésaventures rurales des fermiers suédois (Här har du ditt liv, 1966), notamment les immigrés aux États-Unis (Utvandrarna, 1971, et Nybyggarna, 1972). Il replongera souvent dans cet univers, que ce soit dans l’émouvant Pelle erobreren (1987) de Billie August, sur l’exclusion des réfugiés suédois au Danemark au début du XXᵉ siècle, ou encore dans Oxen (1991).
En 1971, Laslo Benedek lui offre un rôle qui va sans doute lui ouvrir de nouveaux horizons : l’ingénieux et effroyable criminel-prisonnier de The Night Visitor. Les yeux clairs et perçants ne sont plus seulement torturés : ils torturent à leur tour. Von Sydow n’est plus tout à fait dans le cinéma d’auteur. Il se trouve désormais à la frontière d’un nouveau monde. Du cinéma du Nouveau Monde. Et il va y plonger entièrement, pour le meilleur et pour le pire.
Après un détour par le Liban d’avant-guerre, où il tourne Embassy (1972), un film d’espionnage médiocre dont seuls les nostalgiques du vieux Beyrouth se souviennent encore, il revêt les habits de l’exorciste dans le film éponyme de William Friedkin (The Exorcist, 1973).
Le grand public découvre enfin cet homme.
Von Sydow se retrouve une fois de plus face à l’invisible. Cette fois, Dieu existe. Il en est l’instrument, mais frêle, fatigué par ses batailles précédentes avec le démon. Aussi, face à la puissance du Mal, il doit se sacrifier. Son combat spirituel pour incarner le Très-Haut et refuser le triomphe absolu du Mal le consume jusqu’à la mort.
N’est-ce pas aussi cette même quête de transcendance, dans la magie et la folie, face à la lassitude, à la solitude et au néant, qu’il incarne sous les traits du Harry Haller de Hermann Hesse dans l’adaptation de Steppenwolf (1973) ?
Mais, chez Hesse, contrairement à l’inéluctable défaite bergmanienne, le théâtre pour les fous seulement offre à Haller sa rédemption. Lui qui veut se suicider à l’orée de ses 50 ans échappe à l’abîme, triomphe du désespoir existentiel. Face à l’absurdité du monde, Hesse, contrairement à Bergman, ne sombre pas dans le vide cioranesque. Il le contourne, par l’acceptation de la condition humaine, du tragique nietzschéen, jusqu’à en rire, comme le lui suggère Hermine, sa chimère enfin atteinte… La vie n’est pas qu’un songe, mais une mise en scène tragi-comique qu’il faut accepter avec un grain de folie et de sarcasme. Que Dieu y assure une présence omnisciente ou pas, cela n’a aucune espèce d’importance.
Après le palpitant Three Days of the Condor (1975) de Sydney Pollack, où il renoue avec l’archétype du cerveau froid, calculateur, méthodique, criminel de The Night Visitor, Von Sydow fait un détour de qualité en Italie, pour incarner le juge austère et sévère, entouré d’intrigues politico-criminelles, dans Cadaveri eccelenti (1976) de Francesco Rosi, puis, dans Il deserto dei tartari (1976), le capitaine Ortiz, figé dans l’attente, en plein désert, d’un ennemi invisible, d’une guerre improbable. C’est le grand retour de Von Sydow à l’absurde, à l’essentiel, au néant.
La thématique de la confrontation perdue d’avance avec le néant revient comme un leitmotiv dans toute la carrière de Max Von Sydow : sur fond de maladie et de voyeurisme dans La Mort en direct de Bertrand Tavernier, dernier film de Romy Schneider, où il assiste, impuissant, à la transformation de sa femme malade en phénomène de foire, de télé-réalité.
Le pessimisme bergmanien continue de poursuivre Von Sydow avec un zèle imbécile. Que ce soit dans les frusques de l’auteur amer et reclus de Hannah and Her Sisters (1986) de Woody Allen, ou encore dans le tablier du médecin sceptique d’Awakenings (1990).
Dans la logique des choses, le nouveau parangon du nihilisme , Lars Von Trier, en fait le narrateur de son Zentropa (1991), un film d’espionnage asphyxiant dans une Europe dévastée au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Von Sydow ne cherche plus Dieu, ne tente plus d’éviter la chute. Il devient la voix lourde, grave, hypnotique du Créateur, qui règne sur le cauchemar froid et métallique d’un univers post-apocalyptique.
L’acteur rivalise aussi avec le divin dans la fresque monumentale, épique — et trop peu reconnue — de Wim Wenders, Bis ans Ende der Welt (Jusqu’au bout du monde, 1991), où Henry Farber, le savant fou qu’il incarne, qui veut transformer les rêves en images, finit par sombrer dans la démence… Un dieu de la virtualité, victime de sa propre lutte contre le néant. Sa porte de salut, le refuge onirique de l’image, devient l’instrument-spirale de sa propre déchéance. C’est Icare qui, à trop vouloir voler, s’effondre inéluctablement.
Le film de Wenders annonce, prophétique, le XXIe siècle.
Mais Von Sydow ne fait pas que dans le cinéma d’auteur — ni même de qualité. Il sait aussi faire de l’entertainment, quitte à surprendre dans certains de ses choix.
Il incarne ainsi l’empereur Ming, némésis de Flash Gordon (1980), ou le roi Osric dans Conan the Barbarian (1982), Ernst Stavro Blofeld, l’ennemi juré de James Bond, dans Never Say Never Again (1983), qui dépeint un Bond vieillissant sous les traits de Sean Connery, de retour dans le rôle en pleine ère Roger Moore. Dreamscape (1984), Dune (1984) de David Lynch, Ghostbusters II (1989), où il prête sa voix au démon Vigo des Carpathes, Needful Things (1993) — où il prête ses traits à… Satan ! —, Judge Dredd (1995), Minority Report (2002)… les exemples abondent.
Au fil des années, Max Von Sydow est devenu une icône du cinéma.
Les angoisses du jeune homme bergmanien sont bien loin.
Au contraire, elles sont apaisées.
Les questions se sont dissoutes.
Voici venu le temps de la sagesse et de la sérénité.
La figure du mentor ne le quittera plus — que ce soit dans l’émouvant et incomparable What Dreams May Come (1998), où il sert de guide à Robin Williams dans l’au-delà, dans Robin Hood (2010) de Ridley Scott, où le personnage qu’il incarne, Sir Walter Loxley, le sage aveugle de Nottingham, transmetteur d’un ordre qui n’existe plus, ou encore dans Star Wars: Episode VII – The Force Awakens (2015), où il campe le gardien des savoirs anciens des Jedi.
Seul Martin Scorsese l’utilisera à contre-courant, dans Shutter Island, où le personnage qu’il interprète, le Dr Naehring, la figure du sauveur et du mentor qu’il est supposé incarner, est parfaitement ambivalente, comme le diable de Needful Things, qui se présente d’abord comme un faiseur de miracles, ou encore, pour remonter plus loin, au pseudo-magicien Vogler. La figure du psychiatre, dans le film de Scorsese, est duelle, mais elle est aussi, en apparence, méphistophélique. Mais qui sait ? Shutter Island n’est, in fine, qu’un vaste trompe-l’oeil.
Ironie du sort, c’est sur cette même ambivalence trouble que Von Sydow clôturera (ou presque) sa carrière, à travers une véritable leçon de cinéma, dans Game of Thrones. Le personnage-clef, qu’il impose d’une manière impériale en trois épisodes seulement, le Three-Eyed Raven, est le symbole même du vénérable. Un arbre de vie. Un dieu vivant. Mais la question restera entière jusqu’au bout : quelles sont ses véritables intentions ? De quel camp fait-il partie ? Est-il l’incarnation du Bien ou du Mal ? Est-il hors de ce monde, au-delà des contingences morales de l’humanité ?
Ce rôle résume toute la carrière de Von Sydow.
Après avoir recherché Dieu, avoir combattu pour lui, s’être identifié à lui ; après avoir été Jésus, Saint Pierre (dans Quo Vadis), Satan… il est désormais celui qui embrasse tout. Le maître absolu de l’histoire. Celui qui est tout et en tout. l
L’indivisible.
L’Un.
L’Univers.
À 90 ans, après 71 ans de films, Max Von Sydow est devenu l’Arbre de Vie, le Three-Eyed Raven qui préside aux choses du temps.
Après avoir longuement patienté, la Mort pense l’avoir finalement remporté, cette partie d’échecs entamée à la fin des années 50.
Elle se trompe.
Lourdement.
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