Michel HAJJI GEORGIOU
06/02/2021
Christopher Plummer.
Encore une légende hollywoodienne qui s’en va sur la pointe des pieds.
68 ans de carrière au cinéma et à la télévision, avec 217 crédits à son actif…
Et quelle carrière !
Tout le monde n’a pas eu la chance de faire ses débuts au cinéma (1958) avec les plus grands réalisateurs – Sidney Lumet, puis Nicholas Ray et Anthony Mann !
Car, après ses débuts sur le petit écran, c’est en effet dans des films (mineurs) de ces trois grands maîtres que cet acteur canadien, né le 17 décembre 1929 à Toronto, glane ses trois premiers rôles au cinéma : Stage Struck (1958 – Sidney Lumet) avec Henry Fonda et Susan Strasberg, Wind Across the Everglades (1958 – Nicholas Ray) avec Burt Ives, et The Fall of the Roman Empire (1964 – Anthony Mann ).
Il faudra attendre 1965 pour découvrir cet acteur à la carrure imposante, au port de corps altier, et aux yeux transperçants de clarté, mi-feu mi-glace, avec The Sound of Music (Robert Wise – 1965), dans lequel il campe la figure épique et patriarcale d’un Capitaine Von Trapp, naviguant entre les récifs d’une Autriche anschlussée.
Dans un film où tout est rose, même la limonade, comme l’écrira Alain Plisson (ou Goux-Pelletan), Plummer parvient à apporter de la gravité, dans cette figure patriarcale et militaire qui se révèle, se déconstruit, se départit de son armure rocailleuse petit à petit grâce à la douceur et à la joie de vivre de Julie Andrews.
C’est le temps de la révélation pour l’acteur, qui enchaîne avec le sous-estimé Inside Daisy Clover (1965) de Robert Mulligan avec une Natalie Wood au meilleur de sa forme en jeune actrice burn-outée trop tôt par le monde sans pitié du cinéma, puis The Night of the Generals (1967) d’Anatole Litvak, avec Peter O’Toole, Philippe Noiret, Omar Sharif ou Juliette Gréco, entre autres, où il joue le rôle du maréchal Erwin Rommel.
Il semble d’ailleurs privilégier les films historiques ou de guerre, puisqu’il fait partie du casting de Battle of Britain (1969), avant de jouer le rôle du Duc de Wellington face à un Rod Steiger survolté en Napoléon dans l’excellent Waterloo (1970) de Sergey Bondarchuk.
Durant les années 70, Plummer continue de tourner régulièrement, y compris dans des films de qualité, comme le délicieux The Return of the Pink Panther (1975) de Blake Edwards avec l’inénarrable Peter Sellers, ou, la même année, le grandiose The Man Who Would Be King de John Huston avec Sean Connery, déifié en descendant d’Alexandre le Grand, et Michaël Caine en Rudyard Kipling.
En 1977, Plummer devient Hérode dans la mini-série épique de Franco Zeffirelli, Jesus of Nazareth, dont le casting apparaît aujourd’hui comme proprement surréaliste, puisqu’il inclue Laurence Olivier, James Mason, Claudia Cardinale, Anne Bancroft, Anthony Quinn, Ralph Richardson, Ernest Borgnine, James Earl Jones, Stacy Keach, Ian McShane, Donald Pleasence, Rod Steiger, Peter Ustinov, Michaël York, Ian Bannen, Ian Holm, Fernando Rey, Olivia Hussey, aux côtés de Plummer et de la star, Robert Powell… ! Incroyable !
Parmi ses meilleurs films des années 70, il paraît nécessaire également de mentionner le remarquable The Silent Partner (1979) de Daryl Duke, avec Elliott Gould – il y campe superbement un braqueur de banque psychopathe – ou Murder by Decree, la même année, de Bob Clark, où il interprète Sherlock Holmes aux côtés de James Mason, Donald Sutherland, John Gielgud et Geneviève Bujold.
La décennie 80, elle, est un passage à vide dans la carrière de Christopher Plummer. Il faut sans doute juste en retenir le transportant et touchant Somewhere in Time (1980) de Jeannot Szwarc, avec Christopher Reeves et Jane Seymour, ainsi que quelques films fait pour le petit écran : When the Circus Came to Town (1981), The Scarlet and the Black (1983), avec Gregory Peck et John Gielgud ; et la série The Thorn Birds (1983), qui fit tant pleurer dans les chaumières.
Les années 90 ne furent pas plus généreuses pour Plummer. Il faut sans doute en retenir le divertissant Star Trek VI: The Undiscovered Country (1991) de Nicholas Meyer, l’apologétique et sombre Malcolm X (1991) de Spike Lee, et Dolores Clairborne (1995) de Taylor Hackford, adaptation d’un roman de Stephen King avec Kathy Bates.
Il faudra attendre le génial Twelve Monkeys (1995) de Terry Gilliam, inspiré du somptueux La Jetée de Chris Marker, pour relancer l’acteur canadien, puis The Insider (1999), de Michaël Mann.
C’est le grand retour. Le monde redécouvre le talent immense de cet interprète, qui est devenu un visage vénérable du cinéma, à l’instar de Peter O’Toole, Richard Harris, Max Von Sydow, Michaël Caine ou Ian McKellen… A Beautiful Mind (2001) de Ron Howard, Ararat (2002) d’Atom Egoyan, Alexander (2004) d’Oliver Stone, Syriana (2005) de Stephen Gaghan, The New World (2005) de Terrence Malick, Inside Man (2006) de Spike Lee, Man in the Chair (2006) de Michaël Schroëder, ou encore The Imaginarium of Dr. Parnassus (2009) de Terry Gilliam, dernier film du regretté Heath Ledger, et The Last Station de Michaël Hoffman… pour lequel il reçoit sa première nomination à l’oscar du meilleur second rôle masculin, à 80 ans ! Sans oublier sa participation vocale au chef-d’oeuvre animé de Pixar, Up (2009)…
Une décennie en or, ponctuée de bons films (à part sans doute le décevant Alexander), avec les meilleurs acteurs et réalisateurs du moment.
Mais, à plus de 80 ans, le meilleur est encore à venir dans la carrière de l’acteur !
La décennie suivante s’ouvre en effet sur un rôle en or, celui d’un papa homosexuel et sidéen dans Beginners (2009) de Mike Mills. L’occasion pour Plummer d’y déployer toute sa démesure très british, mêlant humour, tragédie, légèreté, gravité, flegme, intimisme… Et ces yeux, toujours aussi clairs, toujours aussi fascinants, capables de rendre parfaitement inutiles tous les mots de la terre.
C’est le temps de la consécration. Plummer reçoit enfin la statuette tant convoitée, toujours dans la catégorie du meilleur second rôle masculin. Il a fallu attendre longtemps… “Où étais-tu toute ma vie, mon cher, tu as seulement deux ans de plus que moi…”, dira-t-il, dans un soliloque avec Yorick/Oscar… ou encore : “Je travaille sur mon allocution de remerciement depuis ma naissance… mais, heureusement pour vous, c’était il y a si longtemps que je l’ai oubliée…”
Christopher Plummer a au moins eu la chance d’être reconnu pour son talent, et il le sait bien… à voir la liste prestigieuses des légendes d’Hollywood qui n’eurent jamais droit aux honneurs de l’Académie : William Powell, Cary Grant, Warren William, Kirk Douglas, Robert Mitchum, Tyrone Power, Montgomery Clift, James Mason, Richard Burton, Robert Ryan, Richard Widmark, Peter O’Toole, Donald Sutherland… pour n’en citer que quelques-uns…
Il n’arrêtera plus de tourner : The Girl with the Dragon Tattoo (2011) de David Fincher, Danny Collins (2015) de Dan Fogelman, Remember (2015) d’Atom Egoyan ou encore All the Money in the World (2017) de Ridley Scott, où il remplace au pied levé Kevin Spacey, « effacé », après la fin du tournage, pour harcèlement sexuel…
Son rôle, celui de l’innommable milliardaire J. Paul Getty, lui permet de glaner une dernière nomination à l’oscar du meilleur second rôle masculin, à 88 ans. Et dire qu’il a eu à peine deux semaines pour mémoriser ses lignes – et 22 scènes à tourner !
Plummer devient l’acteur le plus âgé à être nominé dans une catégorie.
Belle pirouette à la vieillerie de la part d’un acteur qui continuera d’incarner la verve de la jeunesse jusqu’au bout, avec une âme espiègle, facétieuse. Comme dans son dernier rôle important, le milliardaire suicidaire de Knives Out, comédie noire qu’il porte essentiellement sur ses épaules, en dépit d’un casting jeune et séduisant.
Christopher Plummer disparaît le 5 février 2021 à l’âge de 91 ans, avec un palmarès prestigieux : deux Oscars sur trois nominations, deux Emmys sur sept nominations, un Golden Globe sur deux nominations et un BAFTA sur deux nominations – entre autres honneurs et distinctions.
Comme les plus grands vins, il aura longtemps attendu pour être enfin apprécié à sa démesure. Ironie du sort, il restera toujours, dans l’esprit de la plupart des vivants, comme son rôle de jeune premier, le doux-dur Capitaine Capitaine Von Trapp, pater familias imposant, mâle conquérant, amadoué, dompté par Maria, la jeune nonne-gouvernante virevoltante, dans la beauté féérique d’un Salzbourg en passe de basculer dans l’enfer.
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