Notes pour le débat organisé par la Convention sur le thème : « Des conflits communautaires au partenariat et à la citoyenneté » à Jeïta.
Michel HAJJI GEORGIOU
02/07/2021
Le thème que nous sommes invités à discuter aujourd’hui soulève une question de fond, celle de la gestion du pluralisme et du vivre-ensemble.
D’emblée, il paraît nécessaire de souligner que Le Liban souffre d’un problème d’inadéquation entre la légalité « qanouniya » et la légitimité « shar3iya ».
Max Weber distinguait entre trois types de légitimité dont découle l’adhésion à l’autorité : deux préétatiques – traditionnelle (clanisme, féodalisme, etc.) et charismatique (césarisme, populisme, etc.) – et une qui marque l’avènement de l’État – la légitimité rationnelle.
Au Liban, il existe deux sources de légitimité – le régime démocratique parlementaire d’une part et les usages consensuels de l’autre, en raison de l’idée des « minorités associées », qui fait des communautés des acteurs politiques de premier plan. Ainsi, les élections ne produisent pas une majorité qui gouverne comme cela devrait être le cas au sein du régime démocratique parlementaire. Nous sommes dans un régime éclaté, un régime d’assemblée. La formule de Walid Joumblatt, « il n’y a pas de Constitution, il n’y a que de la politique », que le professeur Jean Salem citait durant ses cours de droit constitutionnel, résume de manière très cynique le mal dont souffre le pays.
I – Remarques liminaires et aperçu historique :
Les communautés sont un fait sociologique, pas une entité politique. Le Liban est plus qu’une somme d’entités politiques communautaires. Chacun d’entre nous est, en lui-même, une somme de ces communautés : c’est notre identité complexe. Les communautés ne deviennent une entité proprement politique que sur base d’une prédication, d’un projet politique et d’enjeux de pouvoirs, généralement face à l’idée de ce qui est perçu comme une menace en provenance de l’autre.
À la base, le père de la formule libanaise, Michel Chiha, considérait que le régime consensuel devait être transitoire et ouvrir la voie à l’émergence d’une nation. Le Parlement devait jouer un rôle de terreau national, rassembleur, inclusif. Cette formule voulait aussi préserver le Liban de l’assimilation par la force, l’insihar, en vogue dans la région. Preuve que Chiha n’envisageait pas les usages consensuels comme rigides, Béchara el-Khoury évoque dans le tome IV de ses mémoires (qui ont brûlé durant la guerre et qui n’ont jamais été publiées) qu’il envisageait Riad el-Solh comme son successeur naturel à la présidence de la République, selon le témoignage de cheikh Michel el-Khoury.
Au lieu d’évoluer vers un système souple et homogène dans sa gestion de la diversité, le Liban s’est au contraire dirigé vers un système rigide, incapable de se réformer et qui a encouragé les querelles communautaires. La citoyenneté s’en est retrouvée avortée, en raison de la toute-puissance des sources de légitimité extérieures au règne de la loi et des interférences étrangères. La création de l’Etat d’Israël sur le modèle identitaire aux antipodes de la formule imaginée par Chiha a porté un coup fatal à l’idée libanaise.
Une partie de la survivance des appartenances résiduelles, ces formes de légitimités préétatiques, est due à l’exiguïté du territoire libanais. Le processus d’individuation n’aboutit pas facilement parce que le processus d’urbanisation reste inachevé. C’est la montagne qui investit la ville, pas le contraire.
L’État-zaamat, pour exister et se protéger, à besoin de créer l’État-jamaat. Chaque jamaa existe parce que « l’autre » existe – comme un système d’auto-tamponneuses. La peur de l’autre conduit à la recherche de garanties et d’appuis à l’extérieur. Fondé sur la peur et sur la confrontation, le système se crispe et les protagonistes se braquent – jusqu’à ce que les chefs s’entendent – c’est la fameuse taswiya temporaire… en attendant le prochain conflit.
L’accord de Taëf a tenté de trouver une solution médiane, qui est l’État civil. L’État prend acte des communautés mais ne se réduit pas à eux. Il propose l’État non comme la somme d’un accord entre communautés, mais comme une entité cherchent à préserver le vivre-ensemble et qui concède un droit de regard aux communautés. En ce sens, le vivre-ensemble n’est pas un fait statique, mais un fait dynamique.
Taëf propose en outre l’arrêt du décompte démographique, ce qui aurait dû ouvrir la voie à une décrispation communautaire. Il ouvre également la voie au règne de l’État de droit et au règne de la loi. La loi n’est plus le résultat d’un compromis entre communautés, d’une concession permanente de chacun qui présuppose l’idée que le clientélisme et la corruption sont légitimes.
Mais Taëf a été vicié par l’occupant syrien, qui a détourné le système et, via l’introduction de la troïka, a mis en place un système hégémonique triangulaire. Adoptant la posture du Leviathan de Hobbes, Damas s’est livré au pompier-pyromane : créant de toutes pièces ou encourageant des conflits intercommunautaires et jetant de l’huile sur le feu – pour mieux s’interposer ensuite en seul et unique recours entre les communautés. Le Hezbollah applique aujourd’hui le même système, mais de manière encore plus pernicieuse et plus subtile, parce qu’il s’agit d’un acteur libanais – et que le protectorat iranien est, in fine, encore plus pervers que le protectorat syrien.
Le régime s’est ainsi progressivement transformé en loya jirga, en fédération de tribus, dont le dernier bébé est ladite mithaqiya de Sélim Jreissati. Il s’agit là d’une volonté délibérée de retour aux crispations sectaires qui ont débouché sur la guerre civile.
II – Éléments de solution :
Pour sortir de la loya jirga, parfaitement illustrée par le compromis présidentiel de 2016, et pour sortir de ce mandat Aoun digne de la tératologie – avec ses tonnes de cyanure et d’arsenic et de nitrate d’ammonium introduites dans la pratique constitutionnelle par le biais de la mithaqiya jreissatiste – la révolution se doit de faire preuve d’innovation, mais aussi de réalisme. Au centre de cette révolution, il doit y avoir trois piliers: liberté, égalité et justice, finalité de la personne humaine.
Mais commençons par le commencement. L’État se compose de trois éléments : peuple, territoire et souveraineté. Il n’y a pas d’État sans souveraineté, priorité absolue, qui est impossible sans unité : l’unité des citoyens dans le vivre-ensemble qui est une pratique quotidienne, pas l’unité des dites « communautés ».
Toute aventure de refonte du système tant qu’une partie est armée est de nature à exposer le Liban à tous les dangers, y compris existentiels. Il s’agit, du reste, d’une atteinte fondamentale au principe de l’égalité dans la mesure où l’une des parties qui négocie dispose d’un pistolet à la table de négociations. Un retour à l’égalité dans le partenariat national nécessite d’abord et avant tout l’application des résolutions internationales 1559, 1680 et 1701 pour restaurer le périmètre de la souveraineté. Le monopole de la violence légitime doit être rétabli aux mains de l’armée, et il ne saurait exister d’armée supplétive. Du reste, la troupe doit être sanctuarisée des querelles et des enjeux politiques. Il ne saurait y avoir de « partis pour l’armée » et d’autres contre.
Priorité à la neutralité pour sanctuariser le Liban et l’aider à guérir de ses plaies. La neutralité apaisera les groupes communautaires et aidera à les délivrer de leurs peurs (le recours à l’étranger de chaque groupe pour acquérir une garantie et une supériorité sur l’autre est neutralisé) – contribuant à briser la légitimité de l’État-zaamat et favorisant l’émergence de la citoyenneté.
Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas réfléchir à la forme du régime et du système en attendant la restitution de la souveraineté, au contraire. Mais il ne sert à rien de contreplaquer des modèles qui pourraient être inadaptés. L’on peut comprends l’enthousiasme révolutionnaire des uns pour la laïcité à la française et des autres pour le fédéralisme communautaire, pour prendre les deux extrêmes du spectre des revendications à ce niveau. Mais l’anticléricalisme primaire n’est pas une solution – il ne s’agit pas d’occulter les communautés ou de leur faire la guerre – l’identitarisme belliqueux non plus – il ne s’agit pas non plus de les transformer en bastions.
Il faut faire preuve de mesure, de sens, de pondération : le changement politique ne peut que tenir compte de l’évolution progressive de la société. Et donc évoluer vers un État de droit où il n’y aura plus de contradictions et de concurrence entre légalité et légitimité, et sortir des enclos communautaires en tenant compte des réalités du terrain, pour éviter de tomber dans tous les dangers et tous les pièges. Nous restons une société pluraliste par essence. Cela nécessite, pour demain, un État qui puisse garantir à la fois l’égalité des droits individuels et le respect de la différence identitaire.
Dans les autres cas de figure, la survivance de la culture préétatique, traditionnelle, milicienne, identitaire, populiste, infiltrera n’importe quel modèle et le modifiera à son avantage.
Cela n’empêche pas de commencer le travail de réforme, surtout au nom du principe d’égalité des citoyens devant la loi. Nous ne sommes pas des sujets d’une collectivité communautaire, fut-elle tribu ou communauté. Nous sommes avant tout des individus.
Taëf, avec son idée d’État civil, son projet de Sénat et sa décentralisation administrative, comportait des idées de base intéressantes. Mais il faudrait le délivrer du poids de la pratique viciée et colmater ses nombreuses brèches, pièges introduits par les forces d’occupation via l’Accord tripartite – le développer et le moderniser.
Au niveau du statut personnel, rien ne justifie la non-instauration d’un mariage civil obligatoire, chacun ayant ensuite le choix de se marier devant les instances religieuses s’il le souhaite. Nous pouvons aussi innover et casser le système communautaire au niveau de la fonction publique sur base de l’excellence. La parité islamo-chrétienne dans la représentation est essentielle pour apaiser les angoisses et par souci d’égalité, mais elle ne doit pas être devenir psychorigide et obsessionnelle aux dépens des qualités humaines. Sinon, elle devient à son tour facteur de profondes injustices et inégalités. Le même souci d’égalité du citoyen devant une seule loi devrait prévaloir au niveau des successions.
Le respect absolu de la Constitution comme norme unique et l’égalité de tous devant la loi est nécessaire, l’exigence de justice aussi, cela nécessite de sanctuariser le pouvoir judiciaire. L’obéissance à la règle de droit ne doit plus être ressentie comme un privilège duquel on peut se dérober par rejet de l’autre et au nom de la concurrence au sein de l’État-jamaat, ce qui est à la base du clientélisme et de la corruption.
Nous pouvons aussi casser les chasses gardées qui sont des facteurs de dégénérescence dans la pratique du pouvoir en ouvrant le système à une rotation au niveau des postes principaux de la fonction publique, toujours sur base de l’excellence et de la transparence – ou bien tout simplement sur base de critères et de programmes, selon le principe du « right man at the right place », indépendamment du critère sectaire. Il ne devrait y avoir aucun inconvénient à être représenté par une personne « modérée » d’une autre communauté plutôt que par une personne « non-modérée » de la sienne.
Mais ceci suppose d’abord l’émergence de partis pluriels non-communautaires disposant de programmes. In fine, l’État ne saurait être résumé à un partage de pouvoirs entre les communautés. Au contraire, les communautés se réalisent l’une dans l’autre, et elles le font à travers le cheminement individuel des citoyens. Il faut aussi se souvenir que chacun de nous est un ensemble de communautés au plan individuel, dans le sens où nous avons tous des identités complexes.
L’une des phrases clefs du départ routier est : « Choisis bien ». La révolution est d’abord une révolution sur nous-mêmes, contre notre sclérose. L’idée de la responsabilité et de la volonté sont à la base de la citoyenneté ; chacun de nous est donc responsable – à partir des choix que nous faisons. En l’occurrence le choix du profil de nos représentants, qui doit obéir à des valeurs et des critères, loin des règlements de comptes claniques et des açabiya communautaires.
Il convient dans ce cadre d’essayer de s’écarter des mégalomanes boutefeux et des pervers narcissiques obsédés par le pouvoir : l’ambition politique est justifiée, mais les enjeux de pouvoirs ne justifient pas tout. Le rôle d’un serviteur d’État est de servir l’État, et c’est en fonction de son dévouement qu’il prouve sa « force » et entre dans l’histoire par la grande porte (selon le modèle de l’anthropologue Pierre Clastres dans son analyse de la chefferie indienne – La Société contre l’État). Le vrai chef, serviteur d’État, pense au bien commun, pas au bien de certains au détriment d’autres. Il doit s’élever au-dessus des enjeux de pouvoirs.
Un nombre aussi élevé de de députés paraît inutile: la saine représentation est une chose, la satisfaction de tous les appétits une autre. L’autorité doit être fondée sur l’abnégation et le don de soi, pas sur la voracité.
La loi électorale est fondamentale à cet égard, parce que c’est elle qui détermine souvent la marge de choix des électeurs: elle doit circonscrire l’État-zaamat et l’État-jaamat, pas le renforcer, et cesser d’obéir à de petits calculs d’enjeux de pouvoirs. Il est également nécessaire dans ce sens d’introduire le vote électronique et le vote par lieu de résidence pour brouiller les cartes des forces traditionnelles.
Il faut surtout garder en tête que, comme disait Napoléon, « les institutions sont ce qu’en font les hommes », et que, par conséquent, le véritable changement doit avoir lieu à ce niveau.
Car le problème de fond reste moral, un problème de valeurs. Il faut remplacer les valeurs de la « shatara » et de la « ananiya » par des valeurs positives, l’empathie, la solidarité, la modération, la mesure, comme le prônait Samir Frangié. Mais attention : « modération » ne signifie en aucuns de faire des compromis sur l’essentiel. La fameuse taswiya ne peut pas se faire aux dépens des fondamentaux : la souveraineté, les libertés, l’égalité, le vivre-ensemble. Sinon, elle est synonyme de lâcheté et de servitude volontaire.

De même qu’il n’y a pas de République sans les valeurs de la République, il n’y a pas de solution individuelles à nos crises, il n’y a que des solutions collectives. Ce qui signifie qu’il faut sortir de la formule actuelle qui prévaut dans la société – une tendance néfaste à l’individualisme radical et au sectarisme radical -, rétablir le bien commun comme objectif premier du politique et aller sur une politique de collaboration de pouvoirs, pas de combats de coqs.
Il faut aussi promouvoir la culture de l’individu, démocratique et plurielle, surtout dans les partis. Remplacer les partis par des ONG ne réglera pas le problème. Les ONG, élément fondamental dans la culture de l’individualité, doivent rester des contre-pouvoirs pour bien assurer cette fonction, pas des éléments de conquête du champ politique. Sinon, la politique traditionnelle se faufilera de manière pernicieuse dans leur action et finira par les détourner de leur mission. Ils seront rattrapés par le champ traditionnel.
Il faut enfin compléter le travail de réconciliation et de mémoire empêché par l’occupant syrien- pour barrer la route à la reproduction des mêmes problématiques identitaires surfaites et la réouverture permanente des plaies de la guerre. Une nation sans passé n’a pas d’avenir.
Les Libanais, avec leurs identités complexes, se ressemblent beaucoup plus qu’ils ne sont différents, dans leur pluralisme. C’est un facteur de richesse – il constitue même aujourd’hui la dernière richesse du Liban. Il ne faut pas abolir ce pluralisme, ni par un système d’apartheid, ni par un système holiste et néototalitaire qui aplanirait toutes les différences. Il faut les cultiver.
Défendons notre richesse.

Notre pluralisme est, contrairement aux idées reçues, et contrairement à ce que veulent nous faire croire tous les vat-en-guerre, l’élément fondateur d’une paix et d’une stabilité durable. Nous ne pouvons vivre que dans l’ouverture en tant qu’individus sur l’autre, pas en tant que groupes identitaires dans des espaces repliés. « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères sinon nous allons tous mourir ensemble comme des idiots », disait Martin Luther King. C’est la porte d’entrée vers notre retour avec une vocation dans le concert des nations.
Enfin et surtout, il n’y a pas de solution, pas de citoyenneté, pas de société, pas de République sans mettre fin à la culture de la violence et de l’impunité. Demandons à Samir Kassir, Gebran Tuéni ou Lokman Slim, demandons aux innocents du 4 Août s’ils sont pour le fédéralisme ou la laïcité…
Ils répondront, du tombeau, d’une seule voix : Unissez-vous pour arrêtez la machine à tuer et mettre fin à l’occupation iranienne !
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