Autopsie du 17 Octobre

Michel HAJJI GEORGIOU

19/03/2022

La révolution d’octobre 2019 portait en elle le rêve d’un Liban différent, meilleur. 

En une semaine, un pays enkysté dans sa médiocrité se réveillait d’un coup. 

Les adhésions respectives de Samir Geagea et Saad Hariri à la candidature de Michel Aoun avaient créé un certain deadlock au niveau national.

Geagea avait verrouillé la scène chrétienne en adoptant Aoun comme cheval de course, Hariri avait retrouvé la présidence du Conseil, et, surtout, le Hezbollah s’instaurait comme autorité suprême au Liban, ayant forcé, au fil des chantages et des manigances, les piliers du 14 Mars à se neutraliser et se quereller, assurant ainsi la victoire de l’un de ses principaux candidats à la présidentielle. 

Le pays se retrouvait donc en suspens, figé dans une sorte de scène d’union idyllique entre les anciens belligérants, 14 Mars et 8 Mars, sous l’ombrelle du nouveau régime. Bien entendu, du défunt 14 Mars, il ne restait plus que le triptyque Geagea-Hariri-Joumblatt, tous les autres protagonistes, trop encombrants, ayant été soigneusement écartés au passage. Par contre, le 8 Mars tout entier, soudé par le chef d’orchestre hezbollahi, demeurait intact. 

Qu’importe. 

Un rêve de concorde et d’harmonie avait été fabriqué de toutes pièces autour d’un cauchemar. 

Il fallait adoucir la capitulation, faire avaler la pilule aux siens – Obama avait donné les coudées franches à l’Iran dans la région en 2015, Trump était imprédictible, Macron voulait prendre le contrepied de François Hollande, ménager l’Iran et dialoguer avec Assad, et la Russie avait sauvé le régime syrien de la décrépitude. 

Le maître de l’illusion s’appelait Hassan Nasrallah, mais tout le monde faisait semblant de l’ignorer. 

Que se passa-t-il exactement ce 17 octobre, le jour où un ministre haririen mal inspiré décida de taxer WhatsApp ?

Un ras-le-bol populaire spontané ? 

Une prise de conscience tardive mais salutaire ?

Une manipulation du Hezbollah pour mettre fin au copartage des pouvoirs issu du compromis présidentiel ?  

Ce fut sans doute un mélange de plusieurs facteurs. 

Le rôle du Hezbollah dans le déclenchement de la crise de liquidités à la veille de la révolution n’a pas suffisamment été étudié. 

Le parti proiranien précipita sans doute la colère populaire, en espérant sans doute tirer les marrons du feu. 

Nasrallah voulait contourner les sanctions américaines en prenant l’ensemble du pays en otage. Il le laissa entendre d’ailleurs dans l’un de ses discours. 

L’effondrement économique et financier facilitait sa mainmise sur le pays, et lui donnait la possibilité de s’instaurer comme la seule référence monétaire du pays. Ses institutions financières parallèles fonctionnaient à merveille, et il se retrouva à manier le taux de change avec le dollar grâce à son armée de changeurs dans la banlieue sud. La cash economy faisait ainsi du Liban un pourvoyeur de fonds à l’ensemble de l’empire iranien, assailli de toutes parts par les sanctions. 

Du reste, à partir de 2015, la revendication souverainiste portée par le 14 Mars s’était progressivement éteinte au nom du « dialogue », du « compromis nécessaire »  et de la « paix civile ». Plus personne – ou presque – ne parlait des armes du Hezbollah.

L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, soucieux de ménager Téhéran par intérêt commercial, enfanta une nouvelle classe technocrate-politique, qui, dans la foulée de l’insurrection de 2015 après la crise des déchets, était focalisée sur une volonté de reproduire le modèle de la relation entre Rafic Hariri et le régime syrien durant les années 1990 : cette nouvelle caste parrainée par Macron visait à remplacer un establishment politico-économico-financier rongé de l’intérieur par ses propres turpitudes,  par un autre capable de coexister avec le Hezbollah. La réforme devenait plus importante que la souveraineté. Le Hezbollah, puissance iranienne oblige, était inamovible. Il fallait donc le cantonner au périmètre de la souveraineté, et gagner du terrain au niveau des réformes, de plus en plus impérieuses.

Le Liban était à bout de souffle. 

Mais la thawra ne tourna pas à l’avantage du parti. 

Pourtant, la plupart de ses figures de proue étaient acquises à cette idée de coexistence avec le Hezb.  Certaines d’entre elles n’étaient même que des émanations de l’axe Assad-Téhéran, revêtues des oripeaux de la transparence et de la réforme. 

Du reste, le slogan principal de la dynamique – kellon yaaneh kellon – qui partait d’un sentiment noble d’indignation globale, noyait cependant le poisson dans l’eau. Il mettait tout l’establishment politique sur le même pied d’égalité dans la transformation du Liban en État-failli. 

En un sens, cela était vrai. Depuis le compromis présidentiel de 2016, et même avant cela, la plupart des protagonistes avaient fini par former une sorte de matière visqueuse compacte, comme celle de The Blob. Mais il y avait un gardien à cette mafia : celui qui détenait le monopole de la violence. L’État parallèle. Le Hezbollah, qui s’ingéniait à manipulait chaque carte, chaque pion à sa convenance. 

Sans doute le Hezb, trop sûr de lui, ne s’attendait-il pas à ce que la contestation gagne ses régions. 

Qui oserait défier sa toute-puissance sur sa communauté ? 

Pourtant, c’est bien ce qui se produisit.

La foule contestataire resta une, mais se divisa en deux. 

Une partie faisait assumer le problème à l’ensemble de la classe politique sans toucher au Hezbollah, mettant l’accent sur la nécessité de mener des réformes et de nettoyer le secteur financier ; une autre, tout en reconnaissant la responsabilité des différents acteurs politiques et financiers, insistait sur le rôle du parti pro-iranien dans la crise et l’État-failli, posant le problème sous l’angle de la souveraineté d’abord. 

De plus, les Forces libanaises, le parti Kataëb et d’autres composantes souverainistes, rejoignirent le mouvement, où se trouvait déjà le Hezbollah par alliés interposés. 

Mais la situation déborda le parti chiite. 

Quelques jours après le début de la révolution, lorsqu’il s’avéra qu’il n’arrivait pas à orienter la foule dans le sens qu’il voulait, et que la dynamique commençait à remettre en question sa mainmise stratégique sur le pays, Hassan Nasrallah monta au créneau pour tracer les limites du mouvement de contestation. Le Hezb revendiquait les mêmes réformes que les manifestants, pour « lutter contre la corruption endémique ». Mais les armes du parti constituaient une ligne rouge à ne pas franchir.  

Aussi le parti s’affaira-t-il dans un premier temps à mâter le soulèvement dans les régions chiites – ce qui porta un coup fatal à la thawra dès ses premiers balbutiements. Le Léviathan avait déjà gagné en assurant l’ordre dans ses foyers. 

Une fois l’objectif atteint, il se lança à l’assaut du noyau même du mouvement, à travers une double approche : d’une part, intimider les manifestants, en envoyant des horde « d’habitants » de certains quartiers chiites de Beyrouth agresser ces derniers : slogans sectaires, bastonnades, déferlement de mobylettes, mise à feu de tentes… il utilisa tous les moyens possibles pour montrer qu’il était le seul maître à bord, et que rien ne saurait ébranler son règne. D’autre part, il pratiqua une stratégie d’entrisme trotskyste au sein de la dynamique de contestation. Chaque tente brûlée ou détruite était aussitôt remplacée par l’une des siennes. L’on vit aussi des figures gravitant dans son orbite immédiat se poser soudainement en révolutionnaires… Jusqu’à cet incident, provoqué par le quotidien al-Akhbar, visant directement l’équipe du Civic Influence Hub, principal pôle souverainiste du camp révolutionnaire, et Lokman Slim en particulier. Une foule haranguée par un journaliste, repris par une chaîne de télévision, excita une foule de gauche proche du Hezbollah, prête à immoler Slim et ses compagnons sous des prétextes fallacieux. 

De son côté, Nabih Berry verrouilla le Parlement et Aoun les abords du palais présidentiel… usant de la violence contre les manifestants à chaque fois que cela s’avéra nécessaire. Seul Hariri accepta in fine le verdict populaire et plia bagage, après plusieurs tentatives de se réincruster au pouvoir. 

Ce qui fédérait la foule, en grande majorité apolitique – et même animée par un sentiment essentiel antipolitique – c’était la volonté d’en finir avec le vieux – les seigneurs de la guerre, les chefs féodaux, l’establishment économique et financier, tout un système dont Riad Salamé était devenu l’homme de tous les secrets, une sorte de Fouché et Talleyrand financier. La force du mouvement était dans son indifférenciation des priorités, garante d’une unité de façade, et dans son incapacité à produire de véritables leaders, qui auraient subi le même sort que Samir Kassir ou Gebran Tuéni, quinze ans plus tôt. Elle était aussi dans son élan de pureté, son rêve d’un avenir meilleur, son intifada dans l’intifada qui animait sa composante civil et démocratique. Mais cette incapacité à fonder du politique et des structures organisées fut aussi sa faiblesse. 

Le vieux désubstantialisa progressivement le neuf. 

Le travail de sape que la mafia-milice entama fut parachevé par deux événements. 

La pandémie du COVID-19, qui paralysa le pays et les masses, à la plus grande joie des responsables politiques. 

Mais aussi, et surtout, l’explosion du 4 août 2020.  

Responsabilité collective de l’establishment politique libanais dans l’effondrement du pays oblige, celle du Hezbollah et d’Israël se retrouva diluée, et la colère populaire reportée sur celle des ministres concernés au sein des gouvernements-fantoches qui s’étaient succédé durant la dernière décennie. 

L’esquive arrangeait, du reste, tout le monde : Israël, le Hezbollah, et les révolutionnaires profondément divisés sur le rôle du parti proiranien et les priorités  du mouvement – réformes et lutte contre la corruption ou souveraineté et monopole de la violence légitime. Comme si le premier object pouvait être atteint sans que le second ne soit, au préalable, assuré. 

Une partie du 17 Octobre, apolitique, ne voulait pas reproduire la division entre 14 et 8 Mars, qu’elle jugeait responsable de la destruction du pays. 

Une autre n’était préoccupée uniquement, dans l’optique macronienne, par la volonté de se substituer aux banques existantes sans toucher aux intérêts iraniens. 

Une troisième avait simplement peur de finir assassinée comme les figures symboliques du printemps de Beyrouth 2005.

L’invasion de Aïn el-Remmaneh, ainsi que les menaces de Wafic Safa à la justice pour empêcher toute enquête sur l’explosion, prouva que le Hezbollah était celui qui faisait et défaisait l’impunité au Liban – et qui, partant, décidait du sort de toute initiative de réforme.

L’assassinat de Lokman Slim était la preuve qu’il était disposé, comme en mai 2008, à aller jusqu’au bout pour protéger les intérêts stratégiques de ses parrains régionaux et assurer son maintien au pouvoir. 

Que reste-t-il de la thawra ?

Une double victoire : la fin du mythe Aoun, quand bien même ce dernier, lunaire, est resté inamovible, et le retrait de Saad Hariri de la vie publique (désavoué aussi, il est vrai, par l’Arabie saoudite de Ben Salmane), au profit de faquins – Hassane Diab ou Najib Mikati, à la solde du Hezbollah. 

Mais aucun objectif n’a été atteint… parce qu’il n’y en a jamais eu. 

Beaucoup de slogans diversifiés, beaucoup de discussions, beaucoup de groupes d’action… mais aucune stratégie globale.

Trop de différences et d’intérêts divergents. 

En ce sens, le sort du 17 octobre, cette révolution libanaise postpolitique, n’a pas été très différente de celle du 14 mars et son mélange de traditionalisme et d’aspiration démocratique (le 14 Mars a quand même provoqué le retrait militaire syrien et la mise sur pied du Tribunal spécial pour le Liban). 

Ce n’est pas tant la faute du système lui-même que l’adhésion des gens à des modes d’organisation politique traditionnels qui rendent impossible toute volonté de réformes profondes contre la politique. 

14 mars ou 17 octobre, les structures féodales, claniques, familiales, reviendront toujours pour différencier la foule et empêcher tout renouveau politique profond et substantiel. 

La vraie révolution n’est pas populaire – et ne sera point. 

Pas avant une prise de conscience morale en chacun de sa responsabilité, de sa capacité à faire ses propres choix sans céder sa volonté de plein gré à d’autres afin qu’ils décident à sa place, sans reddition de comptes.   

Une vraie révolution ne peut pas être apolitique ou contre la – ou le – politique.

Elle doit être fondamentalement politique, dans son essence, et s’attaquer à la source du problème : l’individu dans son rapport avec la collectivité, son rôle dans la société et sa relation avec la règle de droit. 

Les révolutions sont faciles à commencer.

Mais il faut savoir comment les finir. 

Franchise, dévouement, pureté… clairvoyance, lucidité, cohérence !

Et, surtout… courage !


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